Djibril Diop Mambety, in memoriam

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L’espace manque pour rappeler l’homme, l’ami, le solitaire, le maître en ironie, le fantasque, l’acteur… Celui qui à Cannes en 1973, quand on lui demandait de songer à la distribution de Touki Bouki, confiait cette tâche au barman du Blue Bar… Celui qui, lorsqu’on lui demandait ce qu’il pensait des critiques de Hyènes, répondait qu’il ne les avait jamais lues et racontait une anecdote sur un condamné à mort amené à l’échafaud :  » Juste avant que la guillotine ne tombe, un télégramme arrive. Il dit alors : Mettez-le dans le panier, je le lirai à tête reposée « …
La place manque pour évoquer ses films et combien il meurt trop tôt, en plein montage de La petite vendeuse de soleil, la tête pleine de projets…
Le souffle manque pour faire sentir la nouveauté de son écriture filmique : comment, loin de tout bavardage, il savait inscrire dans l’image et le son une profonde sensibilité, un regard tendre pour les  » petites gens « , une critique acerbe des ordres établis, une quête angoissée de compréhension du monde. Dès ses premiers films, Contras’City (1968), un parcours chaotique dans les rues de Dakar, et Badou Boy (1970), les aventures d’un  » gavroche un peu immoral qui me ressemble beaucoup « , il fait rupture avec une simple représentation de la réalité pour faire place à une énonciation bourrée de paradoxes dont le montage vient morceler cycliquement le propos et souligne une image très libre proche du jaillissement lyrique. Cette écriture de parodie trouve son sommet dans Touki Bouki dont le montage en spirale ramène sans cesse à l’origine symbolisée par des zébus aux larges cornes reliant le cosmos à la terre des ancêtres et que Mory attache au guidon de sa moto. Déjà, Mambety dépasse l’opposition classique entre tradition et modernité : certes Anta et Mory, également attirés par l’aventure occidentale, se départageront finalement, l’une prenant le bateau, l’autre retournant à ses racines ; mais ce  » voyage de l’hyène « , animal symbole de marginalité, manifeste en une pléiade d’images surréalistes que le non-conformisme pose à tous la question de l’origine, qu’il est une pratique, un passage obligé pour penser le rapport à la tradition.
Malgré les louanges, la liberté qu’affirme Touki Bouki lève trop d’obstacles sur la voie de Mambety. Il s’enfonce dans un long hiver qui lui minera la santé avant de resurgir à l’occasion du tournage de Yaaba d’Idrissa Ouedraogo avec un court métrage, Parlons grand-mère (1989), regard sensible sans commentaire sur un tournage africain. En voix-off, comme une incantation, il scande son exigence de dignité, pour l’Afrique comme sans doute pour lui-même :  » Cinéma ou pas cinéma, grand-mère vengera l’enfant que l’on met à genoux !  » Là encore, il affirme la nécessité du passage par la parole de la grand-mère, par l’origine.
Ce passage par la fabulation, Mambety le farceur va le chercher en 1992 chez un dramaturge suisse allemand, Friedrich Dürrenmatt, en adaptant très personnellement sa pièce Le Retour de la vieille dame. Lorsque le cercle des habitants de son village se resserre sur des chants funèbres autour de Draman Drameh car la Reine de la mort, Lingeer Ramatou, leur a proposé 100 milliards en échange de sa vie, c’est toute la cupidité des hyènes que sont devenus les hommes qui nous apparaît au grand jour.
Pour Mambety,  » l’homme franc « , face au pouvoir de l’argent, n’a pour dernier recours que la dérision, le rêve et la sérénité. Le mirage du billet de loterie gagnant illustré dans Le Franc (1995) ne peut, dans un ordre économique qui ne respecte ni l’homme ni son environnement, qu’être un vertige vers autre chose et se perdre dans la mer.
Cinéma de magie, ses films jouent la dérision et l’allégorie. D’une incroyable liberté, ils manient le paradoxe, mêlent des personnages burlesques dans des images hyperboliques, trouvent leur unité dans un montage cyclique et répétitif et dans une musique reliant les plans en une véritable symphonie. Interloqué, le spectateur, s’il veut bien se laisser entraîner, cherche la cohérence des images. La symbolique l’oriente vers une compréhension globale, la narration en cercle vers une métaphysique : face au Temps, la vie n’est qu’une péripétie transitoire mais elle s’y inscrit par une permanente création.
En 1997, Mambety rate l’avion qui devait lui permettre de présenter Hyènes au public de Ouaga-Carthage au Parc de la Villette à Paris où j’avais pour charge de présenter les films. Il faxe à son fils, pour qu’il le lise à la salle, ce texte qui nous rapproche tant de lui (voir image liée).

///Article N° : 466

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