Le Temps de la kermesse est terminé

De Frédéric Chignac

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Ce n’est pas une règle mais une tendance : les films de réalisateurs occidentaux sur l’Afrique trouvent leur justesse, leur pertinence, lorsqu’ils prennent leur propre relation aux Africains comme sujet. C’est le cas de Le Temps de la kermesse est terminé, la kermesse étant le colonialisme et la question posée étant bien sûr de savoir s’il est terminé. Clairement, la réponse est non. Le personnage d’Alex incarné par Stéphane Guillon est un de ces baroudeurs qu’on rencontre en Afrique, qui la connaissent bien et se la sont appropriée. Ils n’en sont pas devenus riches mais profitent outrageusement de l’écart de richesse qui fait d’eux de tyranniques nababs. Alex est un individu plutôt sympa au départ, qui cherche le contact et s’adapte à la situation. Sa voiture ne démarre plus et il est coincé dans un minuscule village assommé de chaleur, paumé en plein désert quelque part en Afrique de l’Ouest. Ici, chacun ne rêve que de se tirer, sans illusion sur les risques à prendre, tant on y est persuadé que Dieu ne peut pas sauver tout le monde, comme le note le chef du village (le grand Thierno N’Diaye Doss, toujours remarquable à plus de 80 ans). Une garnison et quelques habitations misérables : à la faveur de la route, une station-service qui fait aussi buvette et hébergement, de quoi tuer l’attente en sirotant des bières. Alex donne des ordres à tout le monde et paye pour obtenir : il y a longtemps qu’il a perdu toute illusion sur la relation, et ne prends plus de gants avec personne, ayant intégré la différence culturelle comme une incontournable limitation. Il ne lui vient pas à l’esprit d’aider les cinq gars qu’il indemnise chichement pour remonter sa voiture dans la pente et tenter de la démarrer. Le film adoptant son point de vue, le spectateur est mis en situation. Que ferions-nous en pareil cas, quand la situation ne veut pas se dénouer ? Mais peu à peu le dégoût domine et cette identification dérange fortement, car Alex méprise profondément les gens qu’il côtoie. À commencer par la belle Martina, qu’Aïssa Maïga interprète avec une impressionnante intensité, dont il abusera sans vergogne, en orfèvre du rapport de domination qu’il sait mettre en place.
La scène est remarquable de retenue. En évitant tout plan large et en centrant la caméra sur le visage de l’actrice, elle évite tout voyeurisme sans renoncer à la tension qu’elle veut susciter. Les deux acteurs ont indiqué l’avoir voulue ainsi dans la négociation avec un réalisateur qui avait prévu quelque chose de plus cru mais a su les écouter. Alex est abject mais on sait que la réalité dépasse la fiction : il est un résumé de tout ce que le Blanc fait encore subir à une Afrique écartelée. Il est dur mais garde sa complexité, si bien que n’étant pas caricatural, le film ne verse jamais dans l’autoflagellation. Alex (diminutif d’Alexandre, empereur romain…) est ce que le dérisoire pouvoir du fric fait d’un être humain, il incarne l’inégalité et le mépris qu’elle autorise. Le lieutenant Bado (Éric Ebouaney), qui dirige la petite garnison, se charge de le remettre à sa place : il ne se laisse ni acheter ni séduire, et représente une Afrique intègre, forcément volontariste, non sans contradictions lui aussi.
Mais c’est en définitive Martina qui s’ancre dans nos mémoires. Peut-être parce que ses yeux disent ce qu’elle ne peut exprimer, limitée par la langue mais aussi parce qu’elle n’a pas droit à la parole. Peut-être parce que le viol de sa beauté est à l’image du drame de la pauvreté. Peut-être par ce que l’on ressent de son rêve d’un ailleurs fantasmé. Peut-être parce que son histoire ne peut que tragiquement se terminer.
Il a fallu huit ans pour réunir le financement de ce premier long métrage d’un réalisateur qui arpente le monde depuis vingt ans à la faveur de reportages ou de documentaires pour la télévision. Il ne disposait donc que de cinq petites semaines pour boucler le tournage, réalisé pour des raisons de commodité à Ouarzazate, village marocain à la lisière du désert équipé pour les tournages internationaux, à une époque où les tempêtes de sable sont fréquentes. La chaleur à 40-50° y est celle du scénario et les figurants africains sont pour partie des candidats au départ vers l’eldorado européen. Tout cela concourt sans doute aussi à la justesse de ton de ce film, certes très frontal du fait de la simplicité de sa trame mais salutairement dérangeant pour nous rappeler, en pleine commémoration du cinquantenaire des Indépendances africaines, que se poursuit inexorablement la kermesse du scandale du monde.

Sortie en salle le 17 mars ///Article N° : 9274

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© Toutes photos Rezo Films




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