« Qu’on nous donne des rôles ! »

Entretien de Frédéric Darot avec Aïssa Maïga

Paris, 31 janvier 2000
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Quel a été ton parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Je suis née au Sénégal en 1975, d’une mère sénégalaise et d’un père malien, mais je vis en France depuis l’âge de cinq ans. Deux choses m’ont donné le goût d’être actrice : d’une part, une comédie musicale « amateur » que j’ai jouée sur scène entre quinze et dix-huit ans ; d’autre part, un téléfilm que j’ai tourné à dix-huit ans : Le Royaume du passage, d’Eric Cloué. J’ai pris deux ans de cours de comédie. En 1996, j’ai décroché sur casting un des rôles principaux de Saraka Bô, de Denis Amar, où j’incarne une jeune fille née en France, mais que ses parents immigrés maliens cherchent à éduquer selon les valeurs africaines. Par la suite, j’ai travaillé aussi bien pour le cinéma que pour la télévision ou le théâtre – j’ai une affection particulière pour la pièce Bintou de Koffi Kwahulé (mise en scène par Gabriel Garran et Pascal N’Zonzi), qui parle de notre génération partagée entre la dureté d’un monde de béton et une forme de poésie. Ces derniers temps, j’ai fait plusieurs films : Jonas et Lila d’Alain Tanner (sorti en janvier), Marie-Line de Mehdi Charef, Le Prof d’Alexandre Jardin, et Code inconnu de Michael Haneke (qui vont sortir au printemps).
Dans le film de Tanner, tu tiens à nouveau un premier rôle, celui de Lila. Peux-tu nous parler de cette expérience ?
Il n’y a pas eu de casting. Tanner m’a choisie en visionnant la cassette de Saraka Bô puis en me rencontrant. Le tournage a été à la fois dur et très plaisant. Je n’avais pas à faire une composition au sens propre, mais à me laisser filmer. La connexion entre Lila et moi était particulièrement forte lors d’une séquence au Sénégal où le personnage allait retrouver sa grand-mère et ses origines, ce que je faisais effectivement là-bas… Lila est d’origine africaine, mais elle est arrivée en Suisse à deux ans, ce qui fait qu’elle est bien plus suisse qu’africaine. Pleine de drôlerie, de légèreté, mais aussi d’acuité, c’est une fille de vingt-cinq ans qui exerce un petit boulot alimentaire et lit énormément, surtout de la philosophie. Elle se voue totalement à son amour pour Jonas, son mari blanc du même âge. Il y a dans leur couple une dimension charnelle que Tanner a cherché à restituer en filmant plusieurs scènes d’amour en plan-séquence. Je les trouve belles, même si certaines personnes autour de moi ont été choquées de voir à l’écran cette relation sexuelle entre une fille noire et un garçon blanc, car elles croyaient y déceler un rapport de soumission. Cela prouve bien que les tabous persistent : on n’est pas habitué à voir un couple mixte faire l’amour en s’aimant.
Quelle vision as-tu, à partir de ton cas personnel, de la situation des comédiens noirs en France ?
Pour ma part, je travaille assez régulièrement depuis quatre ans, et j’ai le statut d’intermittente depuis décembre 1999. Je ne suis donc pas la plus à plaindre. Mais il est évident que la fréquence des rôles laisse à désirer. J’ai une amie blanche qui fait quarante castings par an, moi je n’en fais que cinq ou six. J’ai entendu des directeurs de casting dire qu’en France, il n’y avait pas de comédiens noirs, ou alors qu’ils étaient mauvais. Pour travailler, un comédien noir doit être excellentissime… Le principal vecteur de diffusion des Noirs demeure la télé, or je sais de source sûre que les chaînes (excepté Canal Plus) ont une politique très « claire », si j’ose dire : pas question de donner un premier rôle, en « prime time », à un Noir, un Arabe ou un Asiatique. En ce qui concerne le cinéma, je suis obligée de constater que la plupart des réalisateurs qui s’étaient élevés, il y a quelques années, contre les lois Debré « racistes », en faveur du droit des étrangers à vivre en France, n’ont pas un discours cohérent par rapport à leurs oeuvres, dont les Noirs sont absents. Quand ils écrivent un rôle de fille de vingt ans, c’est forcément une Blanche.
On a en effet l’impression qu’en France, on ne confie aux comédiens noirs que des « rôles de Noirs », avec tous les préjugés que cela suppose…
Cela ne fait aucun doute. Personnellement, je rencontre souvent le cliché de la pute ou de la fille facile, bien en chair, les fesses « moulées », qui va chercher refuge chez le Blanc civilisé car elle est victime d’un mari noir sauvage ou d’une communauté castratrice… Les gens ne pensent pas à nous pour d’autres emplois. Il ne s’agit pas de ne jouer que des avocats ou des Bons Samaritains, mais qu’on nous donne des rôles ! J’ai fait toute ma scolarité ici, j’ai appris les grands auteurs français, et aujourd’hui, on ne me laisse pas la possibilité de réciter leur langue !
Penses-tu qu’un changement est envisageable ?
Je suis contente que le Collectif Egalité, autour notamment de Calixthe Beyala, ait pris la parole pour ouvrir le débat. Il faut inévitablement poser la question des quotas – même si personne n’en est fier, car un comédien préférera toujours être choisi pour sa valeur propre. Au niveau de la loi, il n’y a pas en France de ségrégation volontaire, mais dans les faits, la situation est bloquée. Donc je suis absolument pour les quotas, de même qu’il y a des quotas de chanson française et qu’on parle en ce moment de parité homme-femme. Il faut prendre des mesures qui taxeraient toute production qui n’emploierait pas des non-Blancs.
Mais n’y a-t-il pas le risque qu’on ne vous attribue alors que des rôles ingrats, juste pour remplir les quotas ?
Au moins nous aurons une chance de rencontrer des gens. Aux Etats-Unis, ce sont les quotas qui ont permis l’émergence d’acteurs tels que Denzel Washington, Danny Glover, Whoopi Goldberg… D’ailleurs je pars quelque temps à New-York pour améliorer mon anglais et nouer des contacts. J’aimerais dans un futur proche travailler pour les Américains.

///Article N° : 1324

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