L’écrivain à l’école de la rue

Entretien de Taina Tervonen avec Patrice Nganang

Mars 2001
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Jeune auteur camerounais, Patrice Nganang revient dans son deuxième roman sur l’oralité des « sous-quartiers ».

On retrouve dans vos deux romans un thème constant : l’oralité des villes.
Oui, l’oralité des bars, des maquis. Je travaille sur un triptyque des sous-quartiers dont La Promesse des fleurs et Temps de chien sont les deux premières parties. Une question simple sous-tend ces textes : qu’est-ce que l’homme ? On n’a pas encore assez raconté Yaoundé et ses sous-quartiers. Je suis convaincu que la démocratie et le rêve démocratique des années 80 et 90 en Afrique auraient été impossibles sans les sous-quartiers, sans les bars et les maquis.
Vous revenez d’ailleurs souvent sur la force de la parole et de la rumeur.
En termes camerounais, on dirait plutôt la force du commentaire. Quand les Camerounais s’asseyent dans un bar pour prendre une bière, quand ils coupent une bière comme on dit, ils commentent. La rumeur et les commentaires ont une subversion terrible que les écrivains n’ont pas, même les écrivains les plus chevronnés n’ont pas la liberté de ton de la rue. La rue a une avance singulière tant sur les journalistes que sur les écrivains. Ce roman essaie de se mettre à l’école de la rue.
La rumeur fabrique les hommes. Les noms des personnages, Massa Yo, Mini Minor, Mami Ndole, ont été imaginés par la rue. Quand je parle de Mami Ndole à Yaoundé, tout le monde sait que c’est une femme d’une cinquantaine d’années, pas si belle que ça, qui prépare la nourriture. Mini Minor est une petite femme très agitée, Massa Yo un peu un dada. L’imagination et l’oralité des rues a fabriqué ces personnages qui existent et que j’ai mis dans mon roman.
Quand on parle d’oralité et d’Afrique, on a tendance à penser à la tradition orale. Il me semble difficile pour un écrivain africain d’échapper à cette image, en tout cas quand il s’agit de la critique occidentale.
L’oralité pour moi a plusieurs définitions. D’abord, je lis tous mes textes à haute voix. C’est un procédé clairement européen, pratiqué par plusieurs courants littéraires. Un texte s’entend. Il s’agit d’un patrimoine littéraire, pas d’un patrimoine spécifiquement africain. Quant à l’oralité des villes, je fais une collecte de rumeurs, d’histoires qui se racontent. Là non plus ce n’est pas un patrimoine particulièrement africain : Le Décameron est construit sur cette même démarche.
Dans Temps de chien, vous utilisez beaucoup de notes en bas de page. Ce procédé n’était pas présent dans le premier roman, alors que la langue des deux livres est plus ou moins la même. Pourquoi ce changement ?
C’est surtout une question éditoriale… Le Cameroun a 200 langues. Qui a grandi à Yaoundé, a grandi dans un univers où il ne comprendra jamais tout. Il suffit de comprendre la réalité ambiante. Il s’agit d’un processus éditorial qui est surtout français, où on a l’impression que si un mot nous échappe, on est perdu. L’écrivain africain doit encore passer par ce genre de choses. J’espère que le prochain roman ne subira pas cette maltraitance.
Pour revenir à votre idée sur ce qu’est l’homme, la vision de Temps de chien semble bien plus pessimiste que celle de La Promesse des fleurs.
Il y a un changement de point de vue. Le premier roman pose la question de l’adolescence, quand « l’homme commence ». L’adolescent a des rêves, il fabrique son univers. Dans le deuxième roman, je regarde l’homme de l’extérieur, du point de vue du chien. C’est une insulte pour un homme d’être traité de chien. Il y a une barrière infranchissable, qui permet au chien d’avoir une liberté pas commune.
Parmi toute cette lâcheté humaine que le chien décrit, surgit tout d’un coup un héros, un écrivain. Croyez-vous à une mission de l’écrivain ?
Quand je discute avec mes jeunes confrères, il y a une parole qui revient tout le temps : l’ancienne génération voulait parler au nom et à la place des autres – nous, nous voulons défendre notre individualité. Mais j’ai une conviction simple : aucune écriture ne doit être gratuite. C’est une chance pour un écrivain africain de voir son livre publié. Cette chance devrait être utilisée d’une manière parcimonieuse. Il y a tellement de combats à mener et de dignité à défendre que c’est inutile d’écrire si l’on a rien à dire. Je crois que l’écriture a fondamentalement une valeur sociale et politique.
Pourtant le sort de l’écrivain est assez désespérant dans votre livre. La vraie révolte vient plutôt de cette rumeur qui est dans la rue.
C’est la combinaison des deux qui fait le mouvement. Quand l’écrivain prend sa plume, il a déjà fait la collecte des malheurs des gens. Je me rends compte que si l’écrivain africain a une certaine place en Europe, sa place en Afrique reste à défendre. Je pense à Dambudzo Marechera, cet écrivain zimbabwéen qui est mort dans la rue. Sa tragédie devrait faire réfléchir tout écrivain africain.

La Promesse des fleurs, de Patrice Nganang. L’Harmattan, 1997, 220 p.
Temps de chien, de Patrice Nganang. Le Serpent à plumes, 2001, 300 p., 105 FF.///Article N° : 2009

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