Alexandre, Nganang, DeSoto : trois romans pour trois regards

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Drôle de famille que celle du Bord du canal, faite des enfants de la rue, des prostituées et des clandestins qui servent de souffre-douleur à tous. Dans les bas-fonds de Fort-de-France, l’amour est un acte monnayé mais la vie ne vaut pas bien cher. On croit bien apercevoir une lueur de sentiments sincères dans la romance avortée de Clara, la pute qui rêve d’amour, et de Petit Mari, le fou qui fantasme sur une vie ordinaire. Mais dans cet univers de durs, il n’y a guère de place pour ce genre de semblant d’idylle. Il ne faut pas flancher, car cela rappelle trop  » le goût âcre, le goût amer de (la) solitude  » – ce goût qu’ils ne connaissent que trop bien. Les personnages de Bord de canal sont antipathiques et violents – et pourtant, Alfred Alexandre parvient à leur donner une profondeur humaine comme savent le faire les meilleurs romanciers. On ne peut qu’admirer la poésie qui se dégage de ces pages au goût de fiel d’un tout premier roman.
 » Contes citadins  » – le dernier livre de Patrice Nganang porte bien son sous-titre. On retrouve dans ce quatrième titre de Nganang la verve de La Promesse des fleurs, de Temps de chien ou de La Joie de vivre : une langue savoureuse et un rythme qui puise dans l’oralité des légendes qui se racontent au comptoir. On s’imagine aisément accoudé au bar, un verre à la main – et l’histoire commence. Nganang a des talents de conteur qui trouvent toute leur mesure dans ces récits, sortes de grandes nouvelles où le destin joue des tours cruels aux personnages principaux, qu’ils soient commissaire en partance pour la retraite ou pauvre bougre tentant désespérément de faire fortune avec une truie au regard si doux qu’on le baptisera Beauregard. Le  » beau regard  » de Nganang, c’est celui qu’il pose sur les habitants des quartiers, invitant par la même occasion le lecteur à ouvrir les yeux sur la richesse de l’oralité citadine.
En lisant Les larmes viendront plus tard de Lewis DeSoto, on ne peut s’empêcher de penser au roman d’un autre auteur sud-africain : Disgrâce de J. M. Coetzee. Le huis clos, la violence extrême des relations entre Blancs et Noirs, l’équilibre éphémère entre les deux communautés… plusieurs éléments des deux romans se rejoignent. Mais là où Coetzee choisit d’emblée de privilégier le point de vue d’un personnage, DeSoto change constamment de regard, oscillant entre Märit, jeune épouse blanche, déboussolée dans la grande ferme dont elle doit assurer le fonctionnement après le décès de son mari, et Tembi, jeune femme zoulou, employée de maison. Les deux femmes se retrouvent seules dans cette ferme que tous ont abandonnée. Elles se lient d’une amitié étrange et fragile qui risque à tout moment de basculer dans la violence, le ressentiment, la culpabilité et la vengeance. Isolées au milieu du veld sud-africain, elles aimeraient croire en une relation exempte du poids de l’histoire mais la guerre civile qui ravage le pays les rattrape malgré elles. La langue et la narration de DeSoto sont magistrales dans la description de la folie où semble sombrer la nation entière. Un roman à ne manquer.

Bord de canal, d’Alfred Alexandre. Ed. Dapper, 2004, 192 p., 13 euros.
L’invention du beau regard, de Patrice Ngagang. Ed. Gallimard, collection  » Continents noirs « , 196 p., 15,50 euros.
Les larmes viendront plus tard, de Lewis DeSoto. Ed. Plon, 2004, 500 p., 18,50 euros.///Article N° : 3777

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