Les Aquatiques d’Osvalde Lewat

Dans « les eaux turbulentes de la vie »

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Paru en août 2021 aux éditions Les Escales, Les Aquatiques est la première œuvre littéraire d’Osvalde Lewat qui est surtout connue comme photographe et documentariste. Avec ce roman, qu’elle qualifie dans une interview de “très engagé dans son époque”, la franco-camerounaise se place comme une artiste multidisciplinaire et elle élargit ainsi son champ de créativité.   

 

Katmé Abbia a réussi. En apparence, c’est le moins qu’on puisse dire. Madame Préfète, pour les uns, ou même, Maman préfète, pour les autres. Elle a réussi malgré la mort de sa mère, Madeleine Lapteu, quand elle avait treize ans. Et pourtant, elle ne lui a jamais pardonné d’être partie comme une voleuse, en les laissant, elle et sa petite sœur, Sennke. Elle a réussi, parce qu’elle est une grande dame, mais elle n’a aucune liberté dans son couple, aucune marge de manœuvre dans sa vie. Son emploi du temps ne lui appartient pas, elle se doit aux autres, c’est-à-dire et avant tout, à son mari, à son rang et à ses devoirs d’épouse de préfet. La seule liberté qu’elle croit avoir, c’est son argent, mais elle est tellement mal à l’aise d’en posséder autant, qu’elle le distribue sans compter, pour aider les plus démunis, certes, mais peut-être surtout pour se débarrasser de tout ce qui lui colle à la peau. Cela apparaît à la page 27 du roman.

Je plongeai la main dans mon sac, en sortis une liasse de billets que je remis à Petit Paul « Tu partageras avec les autres, d’accord ? » Il hocha la tête. « Merci maman. Maman tu nous as mis en haut ! » Comme je m’y attendais, Samy secoua la tête, le regard désapprobateur. Il me pinça le lobe de l’oreille, « Bindi, c’est ta maladie hein ? » 

Si l’argent n’achète finalement rien, ce qu’elle découvrira lentement et douloureusement, du moins, peut-elle penser un moment que sa richesse lui permet de financer celui qui la critique ainsi sans concession, Samuel Pankeu, « son aéroport », « la meilleure part d’elle », le parrain de ses jumelles, son alter ego, qu’elle appelle aussi son frère, la seule personne avec qui elle se laisse aller à être un peu elle-même. 

Seulement, vingt ans après le (premier) enterrement de sa mère, une suite d’événements (dont elle se serait bien passée) vont l’obliger à secouer cette image empruntée. La modernisation du pays exige en effet que l’on fasse passer une route justement sur la tombe de Madeleine. Le mari de Katmé, Tashun Abbia, dont l’ambition publique ne s’arrête pas à être préfet de la capitale à moins de quarante ans, y voit une aubaine. Il n’a pas connu sa belle-mère, mais peu importe, il lui fera des funérailles grandioses dans la province dont il brigue le gouvernorat. Si ce (second) enterrement pouvait coïncider avec le début de la campagne électorale, ce serait encore mieux. Le décor est alors planté.

« Nous comptons organiser une cérémonie d’envergure. » Tashun dit « envergure » avec une intonation jouissive. « Ma belle-mère doit être déterrée le plus tard possible pour nous permettre de construire une maison à Fènn et d’organiser de belles obsèques. (…) » (p.50)

Ne s’agit-il pas pourtant de sa mère à elle ? La chronologie que le mari croit si parfaite tombe bien plus mal qu’il n’imagine. Pendant que d’autres s’emparent de son existence, la jeune femme vit au même moment sa première émancipation à travers les projets visionnaires de Samy. Curieux de tout, incroyablement cultivé, cinéphile averti, il est devenu sculpteur après leurs années de lycée et, toujours soutenu financièrement par Katmé, il prépare sa première exposition personnelle dans la galerie de Keuna. Le peu qu’il lui en montre avant le vernissage est incisif, scandaleux, violent, et surtout beaucoup trop subversif pour « passer » dans l’entourage politique de son préfet de mari, d’autant plus cerné d’ennemis que la campagne électorale se rapproche. 

Vous savez, quand un artiste a vraiment des choses à dire, il le fait sans tortiller du cul. De nos jours, un artiste qui n’a qu’une seule forme d’expression est monolingue, c’est un mort-né. Ce qui se fait désormais, c’est le transversal, le multiple. Sam s’inscrit parfaitement dans ce courant. Il est à la fois original, enraciné et ouvert, sa transversalité enrichit chaque œuvre, ça forme un tout, rien n’est isolé. Ses sculptures, leur robustesse, l’insolite confiance qu’elles dégagent avec leur tête en lieu et place de ventre, leurs balbutiements croisés entre figures totémiques et créatures mythologiques, ses photos totales, sans compromis, c’est ça qu’on attend d’un tel artiste. (p.67)

Certains, peut-être. Mais au Zambuena, on a beau être large d’esprit et prétendre ne pas museler l’opposition, on ne lui laisse dire que ce qui permet au parti du gouvernement de montrer sa tolérance. Et la mansuétude de l’État trouve sa limite avec les mœurs des  « bons » citoyens. Au Zambuena, donc, on ne saurait se livrer à ce « mal de Blancs » qu’est l’homosexualité. Samy a le tort d’aller trop loin dans son travail artistique et d’être soupçonnable de pédérastie. On connaît ses liens avec l’épouse du préfet et il est tentant pour ses adversaires d’utiliser un artiste à la cote montante pour abattre Tashun…

Des funérailles à refaire, une exposition sulfureuse, des rivalités de « premières dames », une déferlante politique appuyée sur une dénonciation calomnieuse, un séjour en prison, une passion adultère que rien n’aurait laissé envisager, le tout sur fond de critique sociale et de réflexion sur le rôle de l’artiste dans la société, tels sont les autres ingrédients de ce roman puissant, à la langue charnue et sensuelle, dont on ne sait plus quand elle passe de la première à la troisième personne, mais propre, en tout cas, à décrire les splendeurs et misères des Aquatiques, le nom choisi par Samy pour rebaptiser les habitants du quartier déshérité de la ville, dans lequel il a planté son atelier. 

Attention, cependant, car en dépit de l’élégance de leur nom, les Aquatiques ne sont pas tendres et les êtres d’ici, sans manichéisme, sans faux semblant, sont capables du meilleur, mais peut-être surtout du pire, encore que les atrocités se commettent tout aussi bien en habits d’apparat… Katmé en fera les frais ce de très douloureux apprentissage, traversant finalement son deuil avec vingt ans de retard, et les épreuves qui la conduiront à devenir elle-même, elle, l’aquatique qui, un jour, a fini par entendre sourdre au-dedans d’elle le grondement d’un cœur rouillé par les eaux turbulentes de la vie

Annie Ferret

Osvalde Lewat, Les Aquatiques, 

Les Escales, 2021

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