Les hommes qui me parlent

D'Ananda Devi

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Ananda Devi, c’est la grande dame de l’Océan indien, celle dont la phrase sinueuse s’est enroulée autour de l’imaginaire du lecteur européen jusqu’à le fasciner par sa douce et terrible violence. Les sujets de la poète puis romancière furent à la fois divers et remarquablement convergents : des marginaux, des fous, des femmes, tous aux marges de la société ou d’eux-mêmes, monstrueux, broyés par cette violence larvée enveloppée de saris, de vagues et de métaphores. « Noirceur et sauvagerie » dit-elle de la « marque de fabrique » cette œuvre (p. 31) qui la rendue célèbre. Des personnages se sont ainsi succédé dans des romans. Des romans inventés et signés par une belle et douce femme dont on admirait l’imagination.

Et voilà qu’en 2011, au sommet de la gloire éditoriale qui l’a conduite des éditions locales mauriciennes à la collection blanche de Gallimard, la belle et douce femme rejoint ses personnages, ou devient le personnage de ce dernier roman, ou encore, et c’est ce qu’elle revendique, abandonne le roman pour remplacer ses personnages par une personne, elle, qui dirait, pour une fois, la vérité.

Philippe Lejeune parle de « pacte » pour caractériser l’autobiographie. La narratrice du texte, qui déclare « j’écris depuis presque quarante ans » (23) se lance dans une nouvelle manière qu’elle nomme tour à tour « mise à nu de soi » (65), « autofiction » (68), « décodage » (147), « dévoilement » (166), « introspection » (176) et « confession » (168, 208). Exit les personnages qui frôlaient avec le fantastique dans cette fiction maintenant accusée de « cocon » (15) ; c’est elle-même qu’elle regarde et analyse : « je suis finalement devenue un sujet […] à observer froidement au microscope et à disséquer au scalpel » (177). Le texte devient alors témoignage d’une soudaine prise de conscience qu’un insidieux processus l’a portée et où elle s’est laissée enfermer dans des convenances, dans des rôles, jouant la femme, la mère, la romancière, selon ce que l’on attendait d’elle. Il s’ouvre sur la déchirure des liens familiaux : les trois hommes qui l’entourent, le mari (« toi qui partages ma vie », 85) de dix ans son aîné et qui n’a pas la parole, les deux fils dont celui qui l’accable de reproches. Sa violente accusation fait apparaître le « désastre » (121) de cette vie familiale qualifiée de « piège » (115) dans laquelle, elle l’avoue, elle n’a jamais été heureuse et au sein de laquelle elle a transmis ses angoisses et ses névroses (207).

Placé sous le signe de L’homme révolté, le carnet de route de sa fuite lui offre la chance de tenter de comprendre quels chemins de compromissions et d’illusions l’ont menée jusqu’à cette anonyme chambre d’hôtel dans laquelle elle atterrit seule après avoir fui sa maisonnée : « il est temps d’ouvrir les portes » (32). Elle ouvre donc les portes et les placards de la mémoire en évoquant ses premières amours et l’envie de mourir transmuée en fuite dans la fiction, en revenant sur son couple, la maternité ratée, les parents, les modèles d’hommes que les uns et les autres ont lentement installés en elle : « je déterre des cadavres et les contemple pour savoir d’où je viens » (47). La lente anamnèse est donc transcrite par bribes, les réflexions personnelles glissant vers des considérations essentialistes sur les hommes et les femmes : « être femme (et homme aussi, bien sûr), c’est être dans la séduction » (67), « le rôle naturel qui avait été celui de générations d’hommes » (74). Elles voient ces hommes qui l’ont encerclée de leurs voix comme des obstacles à l’éclosion de sa propre individualité : « Trinité opposée à toutes les trinités d’hommes qui nous entourent : père, mari et fils. […] Toujours des hommes règnent sur nos horizons. Mères, soyez fortes de vous-mêmes » (129). La narratrice ne cache ni ses doutes, ni la sensation de liberté après la rupture ; elle avoue les tentations de l’alcool, des comprimés, l’attrait pour le sommeil qui dissout. Revient toujours le rôle de l’écriture qui remplace la vraie vie (205), qui reste le meilleur lieu et le seul moyen du questionnement (« mettre en mots ma déchirure », 129), qui permet de dépasser le cloisonnement générique (« les écrivains sont au-delà du genre », 154) et qui aboutit, à l’issue de cette traversée, au rivage de l’affranchissement (207).

La narratrice le dit de ses romans : « toute écriture n’est qu’autofiction déguisée » (68) : celle-là est sans doute un peu moins déguisée mais peut-être qu’une romancière n’est jamais si séduisante que… dans ses romans. Car, ce qui fait la littérature, après tout, c’est bien le déguisement. Espérons que cette parenthèse vériste laissera la romancière revenir à l’écriture, même et peut-être surtout soulagée de tous les démons dont elle s’est dépouillée ici.

Ananda Devi, Les hommes qui me parlent, Paris, Gallimard, 2011.<small »>14 octobre 2011///Article N° : 10442

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