Masques et apparitions

Entretien de Taina Tervonen avec Kossi Efoui

Mars 2001
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« Je suis un montreur de marionnettes. » Kossi Efoui conçoit le territoire du roman comme une scène de théâtre.

Dans tes deux livres, tu évoques une Afrique faite de phantasmes.
Ces pays sont de gigantesques fictions. Quand on traverse le Togo, on ne peut pas faire 50 km sans passer quatre barrages. On vit dans des espaces clos mais qui nous sont racontés comme étant des vastitudes. On nous parle de paix, de liberté, des élections, mais les noms ne sont là que pour servir de cache-misère. Plus on nomme et plus ce qui se cache derrière est scandaleux. J’avais envie de raconter ça comme une fiction qui réponde à une autre fiction. La réalité est en flagrante contradiction avec la fiction et pourtant ça ne change rien : ce qui marche, c’est la fiction.
Le roman débute sur une idée de tourisme « trash », de voyages organisées pour touristes occidentaux en quête de sensation fortes. Mais tu l’abandonnes assez vite pour te concentrer sur le personnage d’Edgar Fall. Pourquoi cette coupure ?
Il n’y a pas vraiment de coupure. Tout ce que traverse Edgar Fall, c’est autant de matériaux qu’il pourrait livrer à Périple Magazine, seulement il ne le fait pas. C’est le fait qu’il ne le fasse pas qui m’intéresse. Quelque chose lui revient de sa propre vie. Cette chose qui le regarde soudainement dans les yeux, il ne peut pas en faire un article pour le plaisir de quelques touristes. Ça le renvoie aux non-dits de sa propre histoire.
Tu joues beaucoup sur les répétitions, les boucles tracées par des bouts de phrase qui reviennent.
J’avais besoin de faire entendre cette histoire de cette façon-là : une superposition de plusieurs histoires avec une lame de fond qui, de temps en temps, affleure à la surface. C’est la seule façon que j’ai trouvé pour parler de ce qu’il y a d’obsessionnel dans le ressassement. Edgar Fall ressasse, comme s’il tournait en rond dans son petit monde. Il y a chez lui quelque chose de l’ordre du constat. Il se laisse emporter par cette lame de fond.
Les autres personnages ne semblent pas toujours très réels, ils ressemblent plutôt à des personnages « de papier ».
Ce sont des figurines, des marionnettes. Je considère le livre comme un jeu de marionnettiste. Je suis montreur de marionnettes, je sors mes figurines et je raconte l’histoire. Ce n’est pas leur destin singulier qui m’intéresse, ce ne sont que des apparitions qui aident à poursuivre le récit. A l’école, on apprenait des tas de choses sur les personnages, sur leur profondeur et leur réalité… Pour moi ce sont des fantômes. Edgar Fall est réel parce qu’il est le narrateur. Il faut que quelqu’un prête sa voix. S’il n’avait pas l’histoire personnelle qu’il a, tout le reste n’aurait pas de sens. Toutes ses rencontres sont déterminées par son histoire.
Cette idée de figurines renvoie à ton expérience du théâtre. Certaines scènes du roman sont très visuelles, et tu finis le roman sur un générique, comme dans un film.
C’est une façon de casser la logique du récit. J’abandonne des idées et des personnages en cours de route. Je ne crois pas que ce soit un monde où on peut voir de la logique. Le générique est une façon de boucler sans boucler : je n’ai pas fini le roman, mais voilà des choses que vous ne lirez pas dans ce livre. Une façon de dire que ça peut continuer longtemps mais qu’on va s’arrêter là. Chaque phrase sert de conclusion à différentes séquences du roman.
Comment trouves-tu les noms de tes personnages ?
Je joue sur la sonorité. Un nom est un rythme, une vibration. Quand on s’appelle Edgar Fall, on ne bouge pas comme Jack Lagos. Le nom doit être évocateur du masque que le personnage va porter.
Tu reviens souvent sur cette idée de masque.
Ce que j’essaie de faire dans l’écriture, c’est ce qu’essaie de faire le comédien avec le masque. Le comédien entre en scène avec son corps et sa voix quotidiens, il sort des phrases quotidiennes. Mais comment ces phrases deviennent-elles porteuses de mystère ? Comment le comédien, avec son corps et sa voix de tous les jours, nous apporte-t-il quelque chose qui n’est plus quotidien ? Comment le familier devient-il étrange ? C’est par le truchement du masque, par le jeu qui transforme le corps en masque. Comment le comédien qui connaît son texte par cœur donne-t-il l’impression d’inventer devant nous une histoire ? Comment arrive-t-il à nous donner l’impression que c’est quelque chose qui lui advient là ? Comment en écrivant puis-je faire de l’insu avec quelque chose de su ? Je connais le mot et sa définition, mais il faut que je puisse m’imaginer que je n’en sais rien. Le comédien crée une distance en lui-même entre ce qu’il sait et la façon dont il arrive à faire comme s’il ne savait pas. C’est ce travail que j’appelle le travail du masque. C’est ce que j’essaie de faire avec les mots.
Et pourquoi en venir à la forme du roman ?
J’ai trouvé intéressant de ne pas être dans une forme figée, dans quelque chose qui serait de l’ordre du genre. Il n’y a pas eu de rupture en passant du théâtre au roman, c’est la même parole qui essaie de trouver d’autres modes d’expressions. J’essaie d’observer le comportement des mots. Je vois le texte comme une scène de théâtre et j’observe la façon dont les mots se mettent en mouvement.
Ce cheminement donne des textes romanesques pas faciles à aborder. Quel genre d’échos en as-tu eu ?
Il y a ceux qui aiment perdre pied, qui acceptent de se laisser porter par le mouvement. Puis il y a ceux qui n’aiment pas. En gros, on aime ou on n’aime pas pour les mêmes raisons. Ce qui me pousse à écrire, c’est ce qui n’est pas fixé, ce qui fait faille, ce qui tremble, ce qui surprend. Forcément, le lecteur doit accepter de traverser un univers qui n’est pas sécurisant, ni attendu, ni transparent. Mais je pense qu’un livre, c’est fait aussi pour tomber des mains du lecteur ! Ce qui m’intéresse dans l’écriture, c’est ce qui me mène ailleurs. J’espère que le lecteur puisse se trouver dépaysé aussi, pas parce qu’il lit quelque chose d’exotique, mais parce que le dépaysement est dans la langue elle-même.

///Article N° : 1978

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