Une mémoire tronquée

Entretien de Sylvie Chalaye avec Kossi Efoui (Limoges 1998)

Limoges, septembre 1998
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Ecrivain togolais, Kossi Efoui a remporté le grand Prix du Concours théâtral interafricain de RFI en 1989 avec Le Carrefour (L’Harmattan, 1990). Nombre de ses pièces ont été montées et mises en lecture dans divers festivals de par le monde : Récupérations (Lansman, 1992), La Malaventure (Lansman, 1995), Que la terre vous soit légère (Le Bruit des autres, 1996)… Il vient de publier avec succès son premier roman au Seuil : La Polka.

En fait on se rend compte que dans la littérature africaine, notamment théâtrale, il y a une absence quasi totale du sujet que représente la traite et l’esclavage si ce n’est dans quelques pièces, et de manière très fugace comme dans Iles de tempête de Dadié. Avez-vous déjà été confronté à ce sujet ? Avez-vous déjà eu envie de le traiter ?
Non, je n’ai jamais eu envie de traiter ce sujet. Peut-être parce que ce sujet implique un genre, celui de la reconstitution historique, que je ne pratique pas. D’autre part, ce que j’écris est une tentative de sortir du réalisme, et je ne vois pas très bien comment parler de quelque chose qui pèse de tout son poids de réalité comme l’esclavage en ne faisant pas du réalisme. En fait, je ne me suis jamais posé la question.
C’est votre réponse en tant qu’artiste, mais comment expliquer l’occultation de ce sujet par les Africains d’une manière générale ?
Peut-être parce que c’est une histoire qui est déjà enseignée de manière tronquée dans les écoles. On parle des maîtres esclavagistes, des négriers qui faisaient commerce des hommes… Mais si on regardait les choses attentivement, on se rendrait compte qu’il y a eu une grande participation de certains potentats africains pour que ce commerce puisse marcher aussi bien. Il y a eu une collaboration active de la part des Africains eux-mêmes à cette ignominie. Par conséquent si l’on veut traiter ce sujet, il s’agira de le traiter dans son entièreté.
Cela voudrait-il dire que les Africains ne sont pas prêts à affronter leur propre implication, leur propre culpabilité ?
Je crois qu’ils y sont prêts. Mais la façon dont cette mémoire est transmise à travers les livres d’histoire pose problème. Moi, lorsque ma mère me chantait des chansons sur le sujet, Kondo et d’autres rois africains revenaient, explicitement nommés, et il n’était pas question de négriers blancs. Mais à l’école, je n’ai jamais appris cela. En fait la mémoire tronquée est très utile dans la mesure où elle sert d’alibi, elle sert à sécuriser, à définir un regard sur soi et sur les autres. Et comme ça fonctionne, on n’a peut-être pas vu la nécessité de rétablir la vérité historique.
Pensez-vous que les Africains ont facilement tourné la page ?
Oui, je le crois. Je pense que cette histoire n’a d’intérêt aujourd’hui que dans la façon dont on se réapproprie la mémoire au présent.
D’une certaine manière vous pensez que l’histoire de l’esclavage continue de s’écrire en dehors de la littérature, dans la chair même des Africains, qu’elle continue d’être là sans qu’on ait besoin de la nommer, de la souligner ?
Tout à fait. C’est ce que Glissant appelle  » les traces « . Je crois qu’il y a, dans la culture qui se fabrique aujourd’hui, quelque chose qui n’est pas la mémoire de l’esclavage en tant que telle, qui n’est pas l’esclavage en tant que thématique, mais qui constitue des traces du vécu de l’esclavage qui continue à nous traverser.
Ces traces unissent la diaspora et solidarisent le monde noir ?
Oui, mais en même temps elles le désolidarisent ; il y a certaines relations compliquées entre Noirs de la diaspora et Noirs d’Afrique simplement parce que nous ne partageons pas la même vision de l’esclavage. Par exemple le fait que dans certaines manifestations culturelles, il soit fait explicitement référence à l’Afrique comme terre de retour est une chose qu’on peut retrouver chez les Rasta de Jamaïque, mais qu’on ne retrouvera pas forcément chez les Antillais par exemple. Quant on lit L’éloge de la créolité, les piques balancées à Césaire par Chamoiseau et Confiant le sont au nom de l’idée qu’il ne faut pas croire que l’Antillais d’aujourd’hui est un reste d’Africain ou un simple descendant d’Africains. C’est un homme nouveau modelé dans le creuset des Caraïbes. Les apports ont été multiples et il n’y pas de raison de considérer l’Afrique comme l’apport privilégié. C’est aussi un certain regard sur l’esclavage qui provoque cette attitude de mise à l’écart. Cela peut donc être à l’origine de signes de reconnaissance, mais aussi de grands malentendus et d’absence de solidarité.

///Article N° : 939

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