La Conférence des chiens

Ou comment l'animalité interroge l'humanité ?

Kossi Efoui en compagnonnage avec la Cie Théâtre Inutile

La compagnie Théâtre Inutile, en compagnonnage avec l’auteur Kossi Efoui, dévoile cette semaine leur nouvelle création, l’histoire d’un enfant appelé à qui revient de la société des animaux pour raconter aux Hommes ce qu’il y a vécu. Un spectacle jeune public qui s’adresse à tous en interrogeant l’humanité à travers un joyeux bestiaire marionnettique… Tournez les pages de ce pop-up scénique : La Conférence des chiens, du 27 au 30 janvier au Safran (Amiens), puis en tournée.

Fuyant la société des Hommes qui est à nouveau en guerre, les chiens trouvent un nouveau-né qu’ils recueillent et prénomment A. Le protégeant des atrocités humaines, la société des animaux va élever le petit A en forêt avant d’accompagner son retour chez les Hommes, une fois que la guerre aura pris fin. Témoins de l’humanité, les animaux sont riches d’une multitude d’histoires qui questionnent tour à tour l’arrivée du chien sur terre – l’être parlant la langue de la caresse – la naissance de l’écriture inspirée d’empreintes d’oiseaux ou encore celle du chant, de la marche… Comme une mise au monde, que les figures de trois conteurs mettent en abyme, le petit A verra son humanité naître grâce aux témoignages et à la transmission des animaux qui lui prodigueront conseils et savoir. La Conférence des chiens reprend la veine de nombreux contes populaires jusqu’à l’histoire légendaire de Romulus et Rémus, les fondateurs de la grande cité romaine, abandonnés et recueillis par la louve et le pivert. Comment émerge l’humanité ? Peut-être juste en retournant au sensible, à la première manifestation de l’amour, au « langage de la caresse » comme les chiens nous l’expliquent si bien dans cette Conférence presque mimée.

Spectacle inspiré d’une anecdote entendue par Kossi Efoui au Rwanda(1), on ne peut s’empêcher de penser à la figure du marron qui tente de se reconstruire une identité et une humanité propre en retournant à une forme d’état « sauvage » dans les profondeurs insondables et mystérieuses de grandes forêts peuplées de nombreux animaux…

Après le spectacle Oublie ! créé en 2010, La Cie Théâtre Inutile, en compagnonnage avec l’auteur Kossi Efoui, rappelle au plateau Angeline Bouille et Philippe Rodriguez-Jorda pour une nouvelle création jeune public. À ce duo maintenant bien rodé entre la chanteuse lyrique et un des plus grands manipulateurs de marionnettes français d’aujourd’hui, s’ajoute la présence de Ludovic Darras qu’on a pu voir dans deux spectacles récents de la compagnie : Voisins Anonymes et En Guise de Divertissement. En abordant toujours l’interprétation comme un « jeu », Ludovic Darras confère humour, distance et force aux personnages qu’il campe.

Inscrit dans la continuité du spectacle Oublie ! cette nouvelle création jeune publique se construit aussi autour de la figure principale de l’Enfant, ici personnage appelé A, comme le point de départ du langage, le début de toute chose… La compagnie suit également le chemin qu’elle s’attèle à tracer depuis des années en interrogeant l’Humanité. Avec La Conférence des chiens, elle choisit de le faire par le biais de l’animal car, quoi de plus troublant, en effet, que de percevoir parfois chez la bête un instinct bien plus humaniste que chez l’Homme lui-même ?

La fable suit un fil rouge bien tendu mais se déploie néanmoins par strates d’intrigues emboîtées les unes dans les autres, système récurrent dans l’écriture de Kossi Efoui qui a le mérite de proposer au jeune public l’auto-construction de son parcours d’entendement. La notion de texte-matériau est fondamentale dans la démarche du Théâtre Inutile qui cherche à matérialiser plastiquement les lignes ontologiques de ses spectacles pour rendre le propos tangible. Le plateau prend la forme d’un livre pop-up et la scène est ici pensée par Antoine Vasseur et Norbert Choquet en différents espaces faisant appel à une myriade d’outils que nous sommes invités à lire. La trace et l’empreinte sont autant d’éléments qui jalonnent la conception scénique pour que la fable s’incarne pendant le spectacle.

À ce système d’écriture s’ajoute la multiplication des formes marionnettiques (théâtre d’objets, ombres, marionnettes à tiges, gaine…) ainsi que des matériaux (cuivres, bois, carton…) à l’image des multiples entrées du conte. L’ensemble propose une exploration ludique des êtres et de la matière à travers une approche artisanale, presque rudimentaire qui confère au spectacle le caractère fragile de la véracité. Cette matière brute, qui nous renvoie au « primitif » se métamorphose au cœur d’un dispositif simple mais efficace, immaculé de blanc comme la page que le conte remplit entre autres par le biais d’un castelet dont la présence est centrale. Il est construit sur le modèle des castelets d’Afrique de l’Ouest qui ne sont pas des panneaux mais bien des personnages de la fable. Ce type de castelet-cube abrite un ou plusieurs manipulateurs qui peuvent tour à tour se servir de la structure comme scène marionnettique mais aussi comme objet d’animation c’est-à-dire castelet personnage, castelet ambulant… Dans ce cirque de papier aux allures de film d’animation, ce sont les conteurs qui mènent la danse selon les mécanismes traditionnels du genre.

S’appuyant sur la force de jeu particulière et les atouts propres à chacun des trois comédiens, que le metteur en scène Nicolas Saelens connaît très bien pour avoir déjà mené de nombreux projet avec eux ; les différentes apparitions sont toutes amenées par le biais des conteurs qui sont les véritables ressorts du drame. Conçue dans le souci de ne jamais ancrer le propos dans un espace-temps identifiable et relevant d’une Époque, c’est l’idée d’une parenthèse hors temps de guerre que la matière en scène laisse transparaître. Ainsi, Marie Ampe a pensé des costumes neutres en restant dans l’idée d’une certaine précarité du vêtement. À travers des formes épurées et des coupes géométriques elle joue sur des couleurs patines sans pour autant effacer la figure du conteur qui se situe vraiment au cœur de la dramaturgie.

C’est autour de l’atelier scolaire « le mot à son image » qu’est né le projet de création de La Conférence des chiens. Ainsi, ces multiples contes s’imbriquant dans une grande fable, emmènent le public dans autant d’univers différents tous pensés à partir de la tangente signifiant-signifié mais aussi autour des morphotypes animaliers et des connotations qui leur sont rattachées. C’est notamment cette dynamique que suit Karine Dumont dans la composition de la musique du spectacle. En effet, de nombreux chants et opéras interprétés par la soliste Angeline Bouille, rythment les tableaux. En s’appuyant sur les symboles et les bruits réalistes, Karine Dumont détourne le didactisme des comptines jeunes public en proposant une correspondance entre les modèles physiques des sons et ceux des corps du bestiaire présent marionnettiquement sur scène. Ainsi le personnage du Grand Singe se fait swingueur de fortune et entonne un jazz en essayant d’apprendre au petit A la marche :

Mon pied gauche est jaloux de mon pied droit
Quand l’un s’avance
L’autre veut le dépasser
Et moi, pauvre imbécile
Je marche.

Pensé comme un conte philosophique qui fait confiance à l’enfance, ce parcours initiatique implique le jeune public en lui proposant un voyage sensoriel au travers de sons et d’images inouïes tout en permettant le rêve et l’éveil d’une grande attention autour des attributs du langage. Nous assistons à l’apparition d’une multitude de personnages allégoriques alors que la fable semble quant à elle se personnifier et vagabonder à travers les siècles pour parvenir jusqu’à nous et aiguiser notre regard sur ce qui nous environne. Dans les temps troubles que nous traversons, La Conférence des chiens agit comme un souffle revitalisant. La figure de l’Oiseau est à nouveau présente, comme un grand chef d’orchestre qui nous guide pour apprendre à lire les comportements humains. Ce spectacle nous anime telle un phare dans la nuit conduit l’espoir d’un avenir chaleureux, fédérateur et solidaire. La fable a un corps et c’est ce qui révèle son enjeu capital dans la constitution de notre humanité à l’instar du motif de la « case », territoire poétique, que l’on retrouve d’une création à l’autre et qui représente sans doute cette petite parcelle d’utopie et d’espoir qui ne devrait jamais abandonner l’humain.


Texte: Kossi Efoui – Mise en scène : Nicolas Saelens – Scénographe : Antoine Vasseur – Musique : Karine Dumont – Marionettes : Norbert Choquet – Costumes : Marie Ampe – Création lumière : Franck Besson – Régie plateau : Thierry Boniface –Régie générale : Vincent Lewandowski – Avec : Angeline Bouille, Ludovic Darras, Philippe Rodriguez-Jorda. Production : Compagnie Théâtre Inutile. 
Coproduction : Le Safran, Amiens, Le Palace, Montataire, Maison des Arts et Loisirs de Laon, Maison de la Culture d’Amiens, en cours…
La Compagnie Théâtre Inutile est conventionnée avec le Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Picardie, le Conseil régional de Picardie, le Conseil général de la Somme, Amiens métropole. Avec le soutien du Conseil général de l’Oise.

(1) Deux petites filles se cachent dans une maison. Les meurtriers sont là. Ce sont des voisins. Ils connaissent la famille. Ils savent qu’il manque deux fillettes sur leur liste. Ils lancent un chien à leur recherche. Le chien découvre la cachette, mais plutôt que d’aboyer pour attirer l’attention sur elles, il se met à faire des « papouilles » aux fillettes avant de repartir « bredouille » vers son maître qui lance alors ses complices tueurs sur d’autres pistes. Les fillettes sont sauvées. On peut imaginer, dans l’atmosphère survoltée, la voix du maître aboyer des consignes à ses comparses. Car dans cette histoire, l’homme aboie et le chien parle dans la langue universelle de la caresse. In Dossier artistique, La Conférence des chiens, 2015.Les 28, 29 et 30/01/2015 : représentations au Safran, Amiens. Plus d’infos [ ici]
Le 10/03/2015 à 10h00 et 14h : représentations à la salle des fêtes de Talmas avec la Communauté de communes du Bocage-Hallue
Le 11/03/2015 à 10h00 : à la salle des fêtes de Talmas avec la Communauté de communes du Bocage-Hallue
Le 09/04/2015 à 10h00 et 14H30 : représentations à la Maison des Arts et Loisirs de Laon
Le 27/05/2015 à 15h00 représentation au Palace de Montataire
Le 28/05/2015 à 10h00 et 14H30 : représentations au Palace de Montataire///Article N° : 12725

Partager :

Laisser un commentaire