à propos de Rachida

Entretien d'Olivier Barlet avec Yamina Bachir-Chouikh

Cannes mai 2002
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En installant tout de suite le drame, vous faites un choix d’entrée, celui de dire plutôt que d’expliquer.
Oui, car je ne détiens pas les tenants et les aboutissants de ce qui se passe. Ce que je détiens, c’est la vie au quotidien : ce que je vis et ai vécu. C’est pourquoi j’ai axé le film sur l’humain, sur ce que je ressens profondément, ce qui m’entoure et dont j’ai été témoin. Je ne suis ni historienne, ni politique, ni sociologue et je ne détiens aucune vérité. Je ne pouvais ainsi raconter que la quotidienneté, la mienne et celle des gens qui m’entourent.
La mère de Rachida crie « quelle est cette religion qui permet de tuer ainsi des gens ? » Les gens sont-ils encore dupes aujourd’hui en Algérie de l’appartenance religieuse de ceux qui terrorisent les autres ?
Les islamistes ont joué sur la fibre religieuse des gens mais les gens ne sont plus dupes. Ce sont surtout les jeunes qui sont tombés dans ce discours car ils n’avaient plus de repères. Ils ont vécu dans une société où on leur a toujours menti. On ne leur a pas parlé de leur histoire millénaire, de ce pays qui fait aussi partie de l’humanité. Cette jeunesse méprisée et laissée pour compte a eu pour la première fois l’impression d’être écoutée et considérée, même avec ce discours machiavélique. Ils entrent dans ce mouvement et c’est un non-retour. C’est un échec pour la société algérienne que nos jeunes soient tombés dans la barbarie la plus horrible.
Les combattants que l’on voit dans votre films sont extrêmement jeunes.
Ce sont des gamins ! C’est de la chair à canon. D’autres gens sont venus les tromper jusqu’à les pousser à l’extrême. S’ils le pouvaient, c’est que le terrain était prêt pour qu’ils soient leurrés à nouveau. Les terroristes, ce n’est pas le stéréotype du barbu hirsute aux yeux cinglants. Non, ce sont des jeunes, des Algériens, ils sont beaux, ce sont nos enfants à qui on a appris la haine et qui ont été embarqués dans quelque chose qui les dépasse. Ce constat d’échec est terrible.
Ne craignez-vous pas que l’on tire de votre film l’impression qu’il n’y pas de machine arrière ?
Je ne pense pas que mon propos est enfermé dans cette situation. Le film a beaucoup d’espoir. Je dis juste que je ne détiens pas les solutions. S’il n’y avait pas d’espoir, le pays aurait sombré dans le chaos total. Tous ces enfants qui sont dans le film comme dans la vie font que le pays n’a pas sombré. Mon rôle n’est pas de juger : je voulais témoigner de ce que je ressentais, de ce qui me fait mal et que je trouve injuste. J’ai essayé de comprendre pourquoi on en était arrivé là. On les a tellement blâmé que je n’avais pas besoin d’en rajouter une couche.
La fin du film semble effectivement un appel à la restauration d’une école citoyenne.
On a pas le droit d’embrigader les enfants. Un enfant n’est pas mauvais : il le devient par ce qu’on lui inculque. J’ai l’espoir qu’on leur inculque autre chose que la haine et le refus de l’autre.
Votre personnage est une femme. Je repense à « Sous les pieds des femmes » de Rachida Krim ou à une discussion avec René Vautier qui pensait que si les femmes avaient davantage eu la voix à la parole en Algérie, la situation serait différente aujourd’hui. Est-ce que c’est quelque chose que vous vouliez suggérer dans votre film ?
Je ne veux pas réduire le problème de l’Algérie à la ségrégation que subit la femme. Il est vrai qu’elle est énorme mais je pense que ce n’est pas que la femme qui la subit. Tout un pan de la société algérienne la subit et cela explique qu’on en soit arrivé là. C’est peut-être parce que je suis femme et mère que je prends une femme comme personnage principal, et parce que c’est la femme qui donne la vie et non la mort. Pour moi, une société doit se construire ensemble : je ne voulais en aucun cas avoir un discours seulement féminin. C’est vrai que la femme et l’enfant sont les premiers à payer dans tous les conflits du monde, alors qu’ils représentent la vie, à venir et présente. L’homme a surtout peur de la femme, peur de cette moitié qui est aussi en lui, d’où cette ségrégation. Mais à aucun moment je ne voulais dire qu’il n’y aurait que les femmes qui souffrent en Algérie, ou que les femmes qui soient courageuses. Ce sont tous les anonymes qui sont dans mon film qui sont courageux et qui viennent s’ajouter à la liste des morts.
La dernière Biennale du film arabe de Paris montrait de nombreux films faisant référence au refus de la sexualité en Algérie et suggérant que la non-reconnaissance de l’homme dans son être partagé pouvait être générateur de violence.
Ce sont des systèmes millénaires et séculaires. Cela s’est un peu atténué en Occident avec l’arrivée de la démocratie, mais au fond le regard de l’homme n’a pas changé. Notre problème est d’être resté trop enfermés sur nous-mêmes et dans nos rigidités, à tenir à des choses qui ne s’inscrivent plus dans le temps. On est en porte-à-faux, encore plongés dans ce monde d’avant, qui a régi toutes les sociétés humaines de la même manière. Considérer la femme comme faible n’est pas propre aux sociétés musulmanes mais à l’humanité, sauf qu’il y a des lois qui s’établissent en certains endroits, une évolution qui se fait jour. Chez nous, tout est à faire. On ne peut ébranler une pensée millénaire en faisant un film. Cela prend du temps. On y arrivera : il ne sert à rien de stigmatiser, il faut être lucide – on ne peut changer les choses de front, seulement avec intelligence. Les volontés de changements frontaux débouchent sur des drames humains terribles !
Votre personnage se dit exilé dans son propre pays. A quoi peut-on se fier aujourd’hui ?
C’est un combat individuel tout en s’inscrivant dans un ensemble où il y a une homogénéité. Rachida n’est pas seule. Il y a sa mère, il y a cette petite fille qui rêve d’aller sur la lune comme un échappatoire, il y a ce jeune qui aime et veut pouvoir aimer etc. La problématique est d’essayer que cela devienne une communion, chacun avec son espérance, sa vision des choses. Le lien commun est cette quête d’être soi, d’être libre chez soi, de pouvoir penser comme on a envie et de en pas être considéré comme un paria et d’être marginalisé parce qu’on ne rentre pas dans le moule dans lequel on nous oblige d’entrer. Je pars d’une institutrice et d’une école : tout se construit là. La société confie à l’école des enfants qui sont des pages vierges. On a pas le droit de jouer avec l’avenir de nos enfants, de leur inculquer la haine, de leur apprendre l’intolérance et le refus de l’autre. Et de créer ainsi le drame algérien !
L’âme humaine développe dans certaines contradictions historiques des situations d’extrême horreur. N’aviez-vous pas peur que votre film contribue à la perte des repères que cela entraîne ?
J’espère bien que non ! Je ne fais que dire aux gens que c’est à eux de trouver les solutions. J’essaye d’impliquer les gens qui viennent voir cette histoire mais ne fait que les interpeller. J’ai traité cette histoire de façon humaine pour atteindre l’universel, me disant que d’autres que les Algériens pourront s’y retrouver. La violence n’a ni visage ni frontière. Attention aux ingrédients qui la provoquent !
A voir combien les médias parlent moins de l’Algérie, on pense parfois que c’est déjà de l’histoire ancienne. Le choix du cinéma, qui prend du temps, ne vous faisait-il pas craindre de perdre en actualité ?
Non, car l’actualité ne change pas, avec moins d’ampleur certes. Je n’ai pas voulu coller à l’actualité : j’ai voulu parler de violence et d’espoir. Je ne vois pas la différence entre ce qui se passe en Algérie et ce qui se passe aujourd’hui en Palestine, au niveau des moyens mis en œuvre parce qu’on considère que l’autre n’a pas le droit d’exister. Je vis encore douloureusement l’actualité algérienne mais la question n’est pas si cette violence est dépassée ou non : c’est notre planète qui est en danger si on continue de se refuser les uns les autres. Regardez les dernières élections françaises : la bête de l’exclusion de l’autre est toujours là ! Ces massacres ont existé : il faut bien en parler !
Vous prenez évidemment un risque en faisant un tel film. Est-il accru ou bien la continuité du risque déjà existant à vivre en Algérie ?
Je ne sais pas. Quand on vit dans un pays où, quand on sort de chez soi, on est pas sûr de revenir, faire un film ou non ne change pas le risque ! Quand j’ai écrit l’histoire, j’étais seule à prendre ce risque. Maintenant, j’ai embarqué avec moi toute une équipe, tous ceux qui ont participé à ce film… Mais si on ne prend pas de risque, on ne peut pas avancer. Il n’est pas dans ma nature de donner la mort et je ne pouvais prendre les armes : je ne pouvais que donner de l’espoir et témoigner par l’image.

///Article N° : 2356

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