Akendengue chante Gorée (1)

Entretien de Gérald Arnaud avec Pierre Akendengue

Paris, avril 2006
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Pierre Akendengue a été l’un des premiers musiciens africains reconnus en France et en Europe, au début des années 1970. Son dix-huitième album, intitulé Gorée, est dédié à cette île sénégalaise, devenue lieu de mémoire et de pèlerinage pour tous ceux qui refusent d’oublier la traite négrière. Plus généralement, c’est une splendide dénonciation de toutes les formes d’exploitation et de soumission.

Gorée vient de sortir juste au moment où la France commémorait pour la première fois l’esclavage et la traite. Est-ce une coïncidence, où avez-vous choisi délibérément cette date ?
C’est un pur hasard. Je travaillais à ce projet d’album depuis de longues années, pour des raisons très personnelles. J’avais écrit la chanson « Gorée » en français, et je l’avais chantée au Centre culturel français de Libreville, il y a six ou sept ans. Un ami français, Richard Louvier, qui avait assisté à ces concerts, avait été très ému. C’est lui qui m’a suggéré de faire un disque entier sur Gorée. Je n’étais pas très convaincu, mais il m’a relancé il y a trois ans, et je me suis mis à écrire une série de chansons sur ce fameux lieu de passage pour les esclavagistes.
Pourquoi Gorée ? L’Europe a organisé la traite négrière, les rois et chefs africains l’ont alimentée, comme l’a bien résumé Wole Soyinka. Il y a un crime contre l’humanité avec un double partage de responsabilité, qui appelle à la nécessité d’un travail de mémoire sur cette double culpabilité, celle des Européens d’une part, et d’autre part celle de ceux qui ont vendu leurs frères. On ne doit rien passer sous silence dans cette triste histoire. À terme, ne sommes-nous pas tous condamnés à mieux vivre ensemble, avec toutes nos différences, pour qu’une telle ignominie ne puisse plus jamais arriver : ceux qui ont amené l’argent pour acheter les esclaves, ceux qui ont vendu leurs frères et ceux qui ont été vendus par leurs frères ? L’esclavage, c’est nier l’humanité de l’autre. Comme j’ose espérer que la conscience collective évolue vers la reconnaissance de l’autre comme être humain, j’espère que l’esclavage disparaîtra dans l’avenir, même s’il existe encore aujourd’hui un peu partout, même chez nous en Afrique. Il faut en parler. Si nous n’en parlons pas, nous les Africains, nous empêchons les détenteurs du savoir ancestral de dire la vérité, et de tout faire pour que de tels crimes ne puissent plus se perpétrer chez nous.
Si nous n’en parlons pas, nous n’aidons pas les descendants des principaux auteurs de ces crimes, du côté occidental, à dire tout ce qu’ils savent, et à apprendre aux enfants que de tels actes ne doivent plus se poser : à savoir, nier l’humanité de l’autre et le traiter comme un animal ou comme une chose. Le Code noir assimilait l’être humain à un « meuble ». Capturer des gens comme des animaux, les entasser et les enchaîner dans des cales de bateaux, c’était légal et même normal il n’y a pas si longtemps : le XIXe siècle, c’était hier.
On estime aujourd’hui que sur sept Africains capturés, un seul en moyenne arrivait vivant en Amérique ou aux Antilles. Il perdait tous ses droits et était vendu aux enchères : la seule législation dont il dépendait était le droit de vie et de mort accordé à son maître.
Ensuite, à la libération, quand il y eut l’abolition de l’esclavage, cette inhumanité s’est prolongée : on a accordé des compensations aux maîtres, comme si c’était un cheptel qu’ils venaient de perdre. C’est peut-être cela le pire, dont il faut parler. Il ne suffit pas de célébrer l’anniversaire de l’abolition comme si cela avait été une bonne action. Il faut en parler de manière à donner un éclairage nouveau sur les rapports entre le Nord et le Sud. Tant qu’on n’aura pas exhumé toutes ces choses, tant qu’on n’en parle pas de manière simple, factuelle, et aussi fraternelle, tant que l’on ignore cette page de l’histoire de l’humanité, on exacerbe certaines rancœurs, et on suscite chez d’autres le désir de recommencer différemment de telles ignominies. L’esclavage, en tant que tel, doit être « sacralisé ».
On permet enfin aux Juifs, et à juste titre, de cultiver la mémoire de la Shoah, de l’Holocauste, en tant que l’un des plus grands crimes jamais commis contre l’humanité. Hélas, pour ce qui est de l’esclavage et de la traite des Nègres, on a encore tendance à les banaliser, comme de simples faits historiques, parce qu’ils ont duré pendant des siècles.
Ce disque est pour moi un prétexte pour alimenter le débat et le mettre sur la place publique, de manière à ce qu’on ne puisse plus jamais le cacher. Je suis d’accord avec Christiane Taubira pour qu’on fasse une plus grande place à ce sujet dans les livres d’histoire, pas seulement en France mais dans le monde entier, y compris en Afrique.
Il faut que tous les enfants du XXIe siècle apprennent notamment comment l’esclavage a appauvri le continent africain au profit de l’Occident, car cette saignée est l’une des principales causes des problèmes actuels de l’Afrique. Certains historiens parlent aujourd’hui de cent millions de victimes, car ceux qui ont survécu en tant qu’esclaves ont eu de la « chance » ! On oublie trop souvent que les plus nombreuses victimes sont ceux qui sont morts en résistant à la capture, ceux qui n’ont pas supporté le calvaire de la marche vers les ports ou la traversée de l’océan.
Que pensez-vous de l’idée d’une indemnisation des descendants de toutes ces victimes ?
Je ne suis pas partisan d’une indemnisation financière des États africains, car elle reviendrait à effacer la culpabilité de nos anciens rois qui ont vendu leurs propres frères, en échange de l’argent qu’on donnerait à nos rois actuels. Je pense qu’il faudrait une politique de « réparation publique », comme le réclame Christiane Taubira. La meilleure réparation est d’apprendre à tous les enfants, partout dans le monde, cette histoire de l’esclavage mais aussi et surtout ce qu’ont été les civilisations africaines avant la colonisation. Mais il faut aller plus loin. Je suis pour l’égalité entre les « cosmovisions ». Toutes les cultures se valent, il y a des valeurs importantes dans chacune d’entre elles. Il faut aussi apprendre aux enfants ce qu’étaient les civilisations précolombiennes avant les conquêtes. Je suis sûr que ces réparations d’ordre moral auraient beaucoup plus d’effets positifs que des réparations pécuniaires, qui ne profiteraient qu’à une minorité.
Le plus important aujourd’hui, c’est que cette histoire sorte de l’ombre, qu’elle soit désormais enseignée et transparente. Je voudrais que tout le monde sache par exemple que le 23 août 1791 est la date de la première insurrection des esclaves à Saint-Domingue, que treize ans plus tard Haïti est devenu la première « république noire », alors que les rois africains continuaient à vendre leurs frères aux négriers.
Je suis pour qu’on apprenne aux enfants que la France n’a aboli définitivement l’esclavage qu’en 1848, soixante ans après la Révolution française dont on nous a tant parlé à l’école, même en Afrique. Je suis pour l’initiative de Jacques Chirac qui a institué le 10 mai comme date de commémoration et de réflexion sur l’esclavage.
Je suis pour tout ce qui peut faire que ces données historiques soient désormais présentes dans la conscience de chacun ; pour tout ce qui fera enfin reconnaître l’esclavage et la traite des esclaves comme un crime contre l’humanité, le plus meurtrier de toute l’histoire.
La dernière loi qui a aboli officiellement l’esclavage en Afrique, c’était en 1984 en mauritanie. La traite des esclaves existe encore sous sa forme la plus violente dans certaines régions comme la somalie ou le sud du soudan, sans parler de l’esclavage des enfants qui se perpétue dans une grande partie du continent…
L’esclavage a toujours existé, malheureusement. C’est triste à dire, mais il fait partie des échanges commerciaux entre civilisations. Les Arabes ont pris des millions d’esclaves en Afrique, et en échange ils nous ont donné l’islam. Les Européens ont fait la même chose en pire. Ils nous ont offert en échange le christianisme, puis la doctrine des Droits de l’Homme : donnez-nous quelques millions d’esclaves, donnez-nous vos richesses naturelles, et nous, on vous donne la liberté, l’égalité et la fraternité ! La France nous a offert en plus la langue française, les Anglais nous ont donné le sens du commerce. Cependant il ne faut pas confondre l’esclavage et la maltraitance. Les deux sont condamnables, mais pas comparables.
C’est vrai qu’une certaine forme d’esclavage est traditionnelle en Afrique. L’esclavage pratiqué par les négriers était un fait voulu, prémédité, légiféré. Le maître qui avait des esclaves était vénéré, il s’en glorifiait, le nombre d’esclaves qu’il possédait faisait partie de son statut social, et c’était légal. La maltraitance existe aujourd’hui en Afrique, mais il y a des lois et des conventions internationales qui l’interdisent. Ceux qui pratiquent l’esclavage aujourd’hui sont obligés de se cacher, donc même si le résultat est à peu près équivalent pour les victimes, on ne peut pas vraiment comparer ces deux réalités. Des lois existent, il faut les appliquer, et que tous ceux qui possèdent ou vendent encore des esclaves soient pourchassés et condamnés durement. Heureusement les lois d’aujourd’hui protègent les esclaves, alors qu’au temps de la traite, elles ne protégeaient vraiment que les maîtres. La situation n’est donc pas comparable.
Vous êtes allé à Gorée ?
Bien sûr. J’y suis allé pour la première fois en 1997, lors d’une tournée qui avait été organisée par Philippe Conrath, avec Ismaël Lô. Nous avons visité ensemble la Maison des esclaves, et quand on a vu cela, on ne peut jamais l’oublier. Ce souvenir est au cœur de mon disque. Mais des « Gorée » il y en a des dizaines, depuis la côte de Mauritanie jusqu’aux rivages du Mozambique. Il y a eu des centaines de forts et de comptoirs par où sont passés des millions d’esclaves. Gorée n’est qu’un symbole. Pour moi, cette île représente cette histoire douloureuse, ce devoir de mémoire et surtout de vigilance, pour que plus jamais une histoire pareille ne revienne. C’est aussi pour moi un symbole de fierté, parce que les esclaves affranchis et leurs descendants, par leurs luttes et leurs conquêtes, ont acquis des droits. Je pense au travail d’un Martin Luther King, mais aussi à des gens aussi divers que Michael Jordan, Gilberto Gil, Aimé Césaire ou Maryse Condé, qui sont chacun ou chacune à sa façon des pôles d’excellence.

Gorée, l’îlot-symbole
Gorée est une petite île de trois cents mètres de large sur neuf cents mètres de long, à quatre kilomètres au large de Dakar – ville fondée en 1857 par des habitants de Gorée. Son nom vient du néerlandais goede reede : « bonne rade ». En effet, son accès facile et sa proximité de la côte continentale en ont fait, dès la fin du XVIe siècle, un enjeu stratégique pour les puissances coloniales : entre 1678 et 1817, elle a été occupée quatre fois par les Anglais et cinq fois par la France. Contrairement à d’autres ports sénégambiens comme Rufisque ou Saint-Louis, Gorée n’a jamais été un lieu d’embarquement important pour les navires négriers. En revanche, c’était une forteresse d’un intérêt considérable pour le contrôle de la traite.
L’ensemble de l’île de Gorée est classé sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1978. La Maison des esclaves, restaurée en 1966 lors du Festival mondial des arts nègres de Dakar, est le site le plus visité du Sénégal. Elle a été construite vers 1785, trente ans avant l’abolition officielle de la traite par le congrès de Vienne. L’île comptait à cette époque quatre-vingt-cinq maisons en pierre du même type, dont les deux tiers appartenaient à des Signares.
Ce terme (du portugais senhora : « dame ») désignait des Sénégalaises plus ou moins métissées momentanément « épousées à la mode du pays » par des commerçants ou officiers européens. Souvent fortunées, elles se livraient au commerce et possédaient de nombreux « captifs de case » – le nombre de ces esclaves domestiques avoisinait les deux mille à Gorée vers 1800.
La Maison des esclaves était naguère appelée Maison Annacolas, du nom de la Signare Anne Colas qui en fut l’une des premières propriétaires. Comme des dizaines d’autres, elle servait à la fois de lieu d’habitation et de « captiverie » : dans les cellules du rez-de-chaussée étaient enfermés, dans des conditions épouvantables, une centaine d’esclaves en transit.
Après l’abolition de la traite, le rôle de Gorée s’est inversé, abritant une flotte chargée d’arraisonner les navires négriers devenus illégaux. Au temps de la colonisation, la plupart des traces de la traite ont été systématiquement détruites sur la côte occidentale de l’Afrique. La Maison des esclaves est la seule à Gorée où quelques vestiges – dont les « fers » – ont été préservés, ce qui explique qu’elle ait été transformée en Musée de l’Esclavage, géré conjointement par la mairie de Dakar et l’Unesco. Elle est visitée chaque année par des dizaines de milliers de voyageurs étrangers, parmi lesquels de nombreux Africains-Américains. Elle a déjà accueilli de nombreuses célébrités, dont James Brown, George W. Bush, Bill Clinton, Jacques Chirac, Jean-Paul II ou Nelson Mandela.
Depuis 2005, la mairie organise en novembre le Gorée Diaspora Festival consacré principalement à la danse et à la musique.
G.A.
Akendengue : Gorée (Lusafrica / Sony-BMG) (voir aussi la chronique de l’album sur le site africultures.com)
À lire :
Joseph N’Diaye : Il fut un jour à Gorée : l’esclavage raconté à nos enfants. Michel Lafon, 2006.
Joseph-Roger de Benoist & Abdoulaye Camara : Histoire de Gorée. Maisonneuve & Larose, 2003.
Jean Delcourt : Gorée, six siècles d’histoire. Clairafrique, Dakar, 1984.
Marie-Aude Priez & Thomas Renaut : Gorée : mémoire du Sénégal. ASA, 2000.///Article N° : 4480

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