Belleville en chantier 2

La belle ville des artistes

Installée dans le quartier de Belleville à Paris, la rédaction d’Afriscope, le magazine d’Africultures, a choisi de vous faire découvrir dans cette seconde série estivale, cet espace multiculturel de luttes sociales historiques. Chaque semaine, aux côtés des habitants, nos guides pour chaque épisode, découvrez ce quartier d’histoire militante.

Dans son top 20 des lieux à ne pas rater à Paris, le Lonely Planet invite touristes à se perdre à Belleville, promettant une visite « enflammant » l’imaginaire. Une atmosphère décrite aussi dans le guide référence du touriste français, le routard : « un grand village où se mêlent (…) peintres et sculpteurs en quête d’inspiration, stars en mal d’intimité, artisans et vieux Bellevillois à la recherche du temps perdu » (1). Belleville est en effet depuis les années 1980 un lieu privilégié d’émulation artistique. En témoignent les portes ouvertes des ateliers d’artistes de Belleville, réunissant chaque année près de 50 000 visiteurs. Ballade du jour avec deux jeunes représentants de cette association, Loïs Pommier et Charlotte Gé, et le photographe André Lejarre, bellevillois depuis 1982. Flânons ainsi entre nostalgie d’un passé bohême engagé, vitalité associative et actualité d’un quartier virant doucement « hype ».
Les AAB ou la figure de l’artiste-militant
Au croisement de la rue de Couronnes et de la rue Francis Picabia, Loïs Pommier et Charlotte Gé, coordinateurs culturels des Ateliers d’Artistes de Belleville (AAB) [cf. photo 1], ont le nez fourré dans les archives. Les AAB auront 25 ans l’année prochaine, anniversaire qui mérite bien un détour par le passé. Chaque printemps, cette association montre aux yeux des initiés et profanes un Belleville au visage artistique. « A l’origine il y avait beaucoup de collectifs d’artistes à Bastille, un quartier qui s’est gentrifié bien plus vite que Belleville. Ici, un réseau d’artistes des arts visuels qui se connaissaient bien ont senti l’urgence de se réunir », explique Loïs comme s’il l’avait vécu. Les AAB naissent ainsi en 1989, dans un bas Belleville menacé par le projet de rénovation de la ZAC [cf. premier article de la série]. Le collectif se mobilise pour éloigner les pelleteuses en organisant les premières portes ouvertes des ateliers d’artistes. Cette initiative a pu valoriser ce quartier dit mal famé sous le jour festif de sa vitalité artistique et mit la municipalité sous pression à travers une couverture médiatique d’ampleur.
Peintres, sculpteurs, graveurs, photographes et autres artistes plasticiens ont irrigué Belleville dans les années 1980 en investissant les usines désaffectées, entrepôts délaissés et anciens locaux ouvriers, ces « vestiges du passé artisanal et industriel de Belleville » (2). Le parcours d’André Lejarre illustre bien le rôle de ces artistes dans l’évolution sociale et urbaine du quartier. Souriant derrière une fine moustache, ce photographe engagé plonge dans le Belleville de sa jeunesse : « Je suis arrivé en 1967 à Paris. J’étais étudiant, avec les copains on allait souvent à Belleville. On rêvait dans ce quartier de mélanges, on allait voir les scopitones : on mettait une pièce de monnaie et on écoutait des chanteurs yéyé et d’Afrique du Nord. Trois quarts des bistrots étaient peuplés d’Algériens kabyles qui bossaient chez Renault. Je me souviens du bus qui passait rue de Couronnes pour les amener aux usines de Flins« . Vingt ans plus tard, André et deux copains graphiste et photographe retapent un local au pied du parc de Belleville. Ils y voient bien un lieu de travail et d’exposition pour leur collectif naissant de photographes s’affirmant aussi comme des « citoyens souhaitant influencer le monde », insiste André. En décapant, ils découvrent l’enseigne oubliée du « Bar Floréal », dévoilant le passé de ce lieu : tout d’abord bar-café d’une famille aveyronnaise dans l’après-guerre, il fut rebaptisé par une famille maghrébine, puis oublié, avant de revivre ainsi comme atelier et galerie [cf. photo 2 et 3]. La Forge procède du même élan. Cette ancienne usine à clefs vouée à la démolition fut squattée par de nombreux artistes de cette veine en 1991, avant d’être réaffectée à l’usage d’ateliers par la Ville de Paris en 2001 [cf. photo 4].
Retour à la galerie des AAB. Loïs feuillette les photos des portes ouvertes de 1994 et 1997 : ça brasse dans les rues, autour de musiciens à la Forge, des ribambelles d’enfants jouant dans l’atelier de la femme d’André Lejarre, graveuse [cf. photos 5 à 8]. « On voit moins cet esprit libre aujourd’hui. C’est bien plus difficile de faire des installations dans l’espace public, les normes ont changé en trois ans », regrette Loïs avant de poursuivre. « C’était la préoccupation d’une génération passée de s’ouvrir ainsi sur le quartier. Aujourd’hui, les jeunes adhérents sont des personnes mouvantes, qui ne restent pas parce qu’être artiste et acheter à Belleville, ce n’est plus possible« . André Lejarre est un témoin de cette génération passée « dintellos pauvres mais pas bobos » dit-il, attachés à leur quartier. Comme un air de « c’était mieux avant », ses souvenirs s’attardent sur ce « beau mélange du monde du travail avec ses meilleures valeurs de partage » qui faisait le charme de son Belleville.
Vernissage et verres de vin versus portes ouvertes et ateliers
« On ne cesse de le répéter, Belleville est à Paris ce que Camden est à Londres : l’épicentre de l’art contemporain underground de la capitale française ». Voilà Belleville dépeint par Le Bonbon, ce petit magazine des comptoirs, se décrivant comme « précurseur de tendances ». Loïs grimace à ce portrait du quartier. Il le comprend toutefois comme une référence à la vingtaine de galeries privées qui essaiment dans le quartier depuis trois ans. En effet, les artistes ont redessiné le paysage urbain en investissant les friches comme lieux de vie d’art et de culture. S’ils se sont efforcés de préserver le caractère populaire de Belleville avec une intégrité d’artiste engagé, ils ont aussi distillé l’image d’un quartier pittoresque, inspirant, à l’âme vive. Autant de critères qui en ont fait progressivement un lieu « branché » où galeristes, créateurs et critiques d’art d’un milieu élitiste se plaisent aussi. La biennale de Belleville, deux éditions à son actif, est le rendez-vous de ce Belleville « underground », qui de l’opinion de Loïs et Charlotte ne souhaite pas se frotter aux Bellevillois profanes : « La biennale est un événement normé art contemporain. Elle amène une population internationale qui vient en taxi visiter une galerie puis repart aussitôt. Au moment où on commençait à parler d’un mouvement hipster à Paris on pouvait lire que Belleville était le nouveau Soho ».
« Nous défendons une vision de l’art bien plus grande, on veut toucher les enfants, leurs mamies, on travaille avec les commerçants du quartier qui nous aident beaucoup pendant les portes ouvertes » continue Loïs. Cette démarche est défendue par une autre association artistique, Mémoire de l’Avenir, dont la galerie rue Ramponeau ne se veut pas intimidante [cf. photo n° 9]. « L’art est une rencontre qui permet de parler de l’histoire, des mémoires et des individus au pluriel. Une rencontre qui ne passe pas, selon nous, par des verres de vins et des prix exorbitants », clin d’œil de Margalit Berriet aux vernissages privés des galeries alentours. Présidente de l’association, cette franco-israélienne passionnée de la relation à l’autre réfute l’idéalisation d’une époque où l’art investissait la rue avec affront. Margalit nous dit que les initiatives hors les murs sont toujours possibles et que l’art et l’associatif se mêlent avec une force vive à Belleville. À l’échelle du quartier, l’association propose des ateliers de dialogue interculturel à travers la pratique artistique dans les collèges Robert Doisneau et Pierre Mendès-France, le foyer de travailleurs migrants rue des Amandiers et au centre social de la Maison du bas-Belleville.
Nous en avons surtout parlé au passé, mais le Bar Floréal cultive aussi cette ouverture. André Lejarre, qui a croqué les vendeurs de jasmin tunisiens et les travailleurs africains du foyer Bisson [cf. photo n° 10] dans les années 1990, est toujours à l’écoute de son quartier. Il vient de mener un atelier avec des jeunes de 16 à 19 ans habitant le quartier. Sur les grilles du terrain de sport longeant le parc de Belleville, les « joyaux de la Couronne » sont les autoportraits de ces jeunes qui se sont amusés de leur image. Un garçon cache la moitié de son visage derrière un col roulé noir : « je ne suis pas celui que vous croyez », une jeune fille se présente à nous en diable [cf. photo n° 3]. Ces photos grand format seront présentées pendant les Nuits Blanches, le 5 octobre prochain. Ce rendez-vous annuel du Paris de l’art contemporain réserve un parcours particulier au quartier de Belleville. Est-ce le signe que l’art contemporain y a trouvé une visibilité de choix pour expérimenter sa démocratisation ?

1.  Guide Routard Paris 2010, Hachette
2.  Sophie Gravereau, « Artistes et collectifs d’artistes à Belleville (1990-2006) » dans Roselyne de Villanova et Agnès Deboulet (ouvrage collectif), Belleville, quartier populaire ? Créaphis, 2011.
///Article N° : 11697

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