Cannes 98 : l’exclusion ?

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Après l’embellie de 97, la quasi-absence des films d’Afrique pointe le faible nombre de films produits et leur marginalisation.

Pour la troisième année consécutive, Marc Nikaïtar et son équipe proposait une alternative aux lieux officiels des cinémas d’Afrique (les stands – utiles mais forcément aseptisés dans le cadre du marché du film – du ministère de la Coopération et de l’Agence de la Francophonie) doublée d’un lieu de rencontre convivial vibrant à l’africaine (repas, concerts, rencontres, projections). Exilée en dernière minute du lieu central qu’elle occupait l’année dernière, l’Agora du septième art d’origine africaine s’est retrouvée hébergée dans une maison des jeunes de l’autre côté de la gare, malheureusement trop loin du centre du festival pour jouer pleinement son rôle de promotion des cinémas d’Afrique. Cinéastes, producteurs, acteurs, organisateurs de festivals et journalistes s’y sont néanmoins rencontrés et reposés dans un beau cadre, résistant dans un bel ensemble à une exclusion également ressentie dans les sélections officielles.
Y avait-il exclusion ? On dit certes que Gilles Jacob, directeur du festival, aurait lancé :  » On arrête avec le paternalisme !  » Que de mépris pour des films qui ont justement pour qualité de proposer autre chose que les critères érigés par l’industrie cinématographique internationale ! Mais la quasi-absence du film africain sur la Croisette ne reflète-t-elle pas cette année le faible nombre de films produits ? Sans doute, mais aussi une certaine marginalisation, l’intérêt pour l’Afrique étant au plus bas tant que les films ne documentent pas ce qui préoccupe fondamentalement le public occidental : sa propre crise. Aucun chef d’œuvre mais des films forts que l’on aurait aimé avoir une chance comme Tourbillon de Pierre Yaméogo, Le 11ème commandement de Mama Keïta ou TGV de Moussa Touré et Une couleur café d’Henri Duparc.
Le Mauritanien Abderrahmane Sissako tire son épingle du jeu : La Vie sur terre a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs et très remarqué. Une sélection justifiée par ses indéniables qualités (cf notre critique) mais qui peut cacher une nouvelle propension des sélectionneurs et de la critique, plus enclins à tomber sous le charme de l’image méditative, du texte énonciateur, de l’humour subtil et de l’approche documentaire du film de Sissako, somme toute une réflexion profonde mais distanciée sur l’état des choses, plutôt que d’écouter ces regards fictionnels mais lucides sur l’Afrique d’aujourd’hui et ses diasporas proposés par les autres films.
A cet égard, un film n’a pas été oublié, qui fait le lien entre Europe et Afrique : sélectionné par Cannes Junior, Pièces d’identité de Ngangura Mweze, son deuxième long métrage après le célèbre La Vie est belle réalisé avec Benoît Lamy. Papa Wemba, qui y avait joué le rôle principal, fait encore une apparition d’amitié dans ce dernier film, sorte de thriller léger en milieu immigré à Bruxelles tendant à affirmer la dignité de la personne humaine face au mépris et aux méconnaissances. Un roi africain interprété par Gérard Essomba arrive à Bruxelles pour y retrouver sa fille dont il n’a plus de nouvelles et qui a mal tourné. L’un et l’autre changeront peu à peu leur regard pour finalement pouvoir retourner ensemble au pays. Mweze y retrouve la tendresse qu’il avait déjà vis-à-vis de son milieu d’adoption dans Les derniers Bruxellois, une ethnologie à l’envers sur les habitants des quartiers populaires de Bruxelles. Il y fait également référence à ses origines bashi qu’il avait explorées avec Le roi, la vache et le bananier.
Autre sélection heureuse de Cannes junior, Souko, le cinématographe en carton du Burkinabè Issiaka Konaté. Des enfants passionnés de cinéma fabriquent un appareil de projection : un cheval blanc magique surgit à la première séance, entraînant les enfants dans le rêve au défi des normes établies… La poésie réussie du film fait l’unanimité et lui a valu le prix du court métrage décerné en grandes pompes par la Coopération française.
Le prix du long métrage est allé à Faraw ! Mère des sables, du Malien Abdoulaye Ascofaré, une façon de donner une seconde chance à ce film émouvant dont on oublie pas certains moments de grâce : déjà sélectionné à la Semaine de la critique l’année dernière, il n’a toujours pas trouvé de distributeur en France. Mise en scène avec force, cette illustration de la détermination face à la dureté des conditions de vie d’une Mère Courage, magnifiquement interprétée par Aminata Ousmane, témoigne des valeurs ancrées du peuple songhaï.
On attendait bien sûr ce qu’allait déclarer le secrétaire d’Etat à la Coopération quant à la poursuite de l’aide française au cinéma africain. Il rassura les cinéastes en annonçant que l’amputation de 30 % du budget qui avait marqué 1996 serait rattrapée en 1998 par une dotation de 16 millions de francs français permettant de faire passer la subvention versée au Fond Sud (fond interministériel soutenant la production des films du Sud) de 4 à 4,5 millions et l’aide directe du ministère (qui apporte aux films un utile complément en terme de post-production, de services promotionnels etc.) de 5 à 6 millions. Mais il ne les rassura que partiellement en limitant cette aide aux deux premiers longs métrages… Affirmant la priorité accordée aux programmes audiovisuels (aidés pour 4 millions contre 0,6 précédemment), le Secrétaire d’Etat entérine un tournant que semble imposer la réalité de la distribution des films en Afrique : l’incontournable passage par la télévision.

///Article N° : 467

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