Concerning Violence, de Göran Hugo Olsson

Actualité de Fanon

Auréolé de présentations dans de nombreux festivals, Concerning Violence de Göran Hugo Olsson sort le 26 novembre 2014 sur les écrans français. Une belle occasion de replonger dans les écrits de Frantz Fanon à la lumière d’édifiantes archives coloniales.

« Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. »
Franz Fanon, Les Damnés de la terre

Le Suédois Göran Olsson est surtout connu pour son précédent documentaire, The Black Power Mixtape 1967-1975, qui retraçait l’évolution du mouvement Black Power au sein de la communauté noire, associant musique et rushs en 16mm restés au fond d’un placard de la télévision suédoise pendant plus de trente ans, ainsi que des interviews de piliers de la culture afro-américaine. On retrouve ici la richesse documentaire des mêmes archives inconnues et la réflexion qui en faisaient la valeur, mais aussi l’aridité de la présentation. Au centre, un livre, donc des citations (lues par la musicienne engagée Lauryn Hill à sa sortie de prison) : Les Damnés de la terre de Franz Fanon, écrit en urgence alors qu’il se savait atteint d’une leucémie et paru en 1961 avec une préface de Jean-Paul Sartre – un livre qui a nourri les luttes anticolonialistes encore en cours, et notamment en Afrique lusophone, et qui fait encore débat aujourd’hui sur la question de la violence politique.
Si Göran Olsson revient sur ces archives du colonialisme et sur l’analyse de Fanon, c’est qu’il voit dans la colonie l’une des origines des conflits dans le monde actuel. Il n’hésite ainsi pas à laisser longuement introduire, pour ne pas dire préfacer à la manière de Sartre, son film par une des théoriciennes du post-colonialisme, Gayatri Chakravorty Spivak. Dès le départ est ainsi dégagée la force du texte fanonnien, sa prescience de la pérennité des rapports économiques et humains mis en place par le colonialisme. Le colonisé et le colon sont tous deux victimes du rapport abstrait à l’œuvre dans cette construction tant économique que psychologique : tous deux ont besoin d’être décolonisés et c’est forcément un long et lent processus qui perdure aujourd’hui. C’est une lutte qui demande selon Fanon une « violence thérapeutique », de même que Rouch, fort de son expérience du « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud, cherchait à secouer son public en décrivant les très dérangeantes crises de possession du culte des Haouka, maîtres de la folie, dans Les Maîtres fous (1958), luttant par des images cruelles de « l’ailleurs » contre l’esprit colonial inscrit dans la tête de chaque Européen.
Ainsi, pour Fanon, la radicalité de la décolonisation appelle toujours un phénomène violent, rencontre de « deux forces congénitalement antagonistes » (1). La controverse qui entoure le livre tient à l’utilisation du mot « violence » par Fanon, plutôt que « lutte armée » : on l’interpréta, notamment Hannah Arendt, comme une apologie de la violence. (2) La préface de Sartre y contribuait, allant bien plus loin que Fanon dans la violence : « Car, en le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds ». (3) Alors que pour Fanon, la violence du colonisé est l’inverse de la violence coloniale : avant de s’organiser dans la lutte de libération, elle est celle d’un animal traqué, « sommé d’exercer sa liberté, de se prendre en charge, de se nommer, de jaillir à la vie ou au contraire d’assumer sa mauvaise foi ». (4) Pour Achille Mbembe, « la théorie fanonienne de la violence n’a de sens que dans le cadre d’une théorie plus générale, celle de la montée en humanité » (5), jaillissement de vie pour un monde enfin débarrassé de la race.
Ainsi, le contexte dans lequel Fanon écrit Les Damnés de la terre est encore colonial, mais la lutte de décolonisation dont il traite est encore présente, actualisée par Spivak et thème du film. Le fait qu’elle soit féministe et que, tout en dégageant leur importance, elle critique à la fois le livre et le film pose une différence essentielle avec la préface de Sartre qui n’avait « pas compris entre les lignes que les pauvres n’ont plus que la violence ». Car au fond, si l’argumentation de Fanon était très sartrienne, lui empruntant sa description du groupe en fusion et son rejet de la sérialité, elle ne résolvait pas la question de l’unité politique sur laquelle se base la victoire du peuple, qui se matérialise ensuite aisément en captation du pouvoir par un clan, par exemple une armée bureaucratisée dans le cas de l’Algérie indépendante.
Dans cette perspective, les archives (Rhodésie, Liberia, Burkina Faso et surtout les pays lusophones) permettent de replonger dans l’incroyable brutalité idéologique et physique de l’époque coloniale. Elles éclairent les contradictions encore portées par les valeurs occidentales dans leur organisation de l’ordre mondial. Contrairement à son précédent film, ce n’est cependant pas des archives qu’est parti Olsson mais du livre, l’enjeu étant de faire du film non pas une illustration mais un essai. Sa structure en neuf chapitres baptisés « neuf scènes de l’autodéfense anti-impérialiste » répond à ce souci. Mais la richesse des archives suédoises, dues au choix de ce pays neutre de tourner ses propres images pour ne pas dépendre des propagandes des différents camps, est pour beaucoup dans l’intérêt du film, notamment sur les luttes de libération en colonies portugaises, souvent méconnues.
Après l’introduction, les premières images montrent des soldats portugais tirant sur des vaches depuis un hélicoptère. Timbuktu d’Abderrahmane Sissako a le même début : une gazelle poursuivie par des Djihadistes en 4×4. Ce n’est pas un hasard : la mise à mort des animaux symbolise dans toute l’histoire du cinéma la violence faite aux innocents, dans l’orchestration de l’arbitraire et de la peur. Comment y faire face ? Par l’injonction de Fanon qui clôt Peau noire, masques blancs : « Ô mon corps, fais toujours de moi un homme qui s’interroge ». Le film ressemble ainsi à un clip qui emprunterait à Godard ou Debord, basé sur une narration graphique, images sur lesquelles les mots se plaquent comme l’imaginaire d’un imagier, jusqu’à une conclusion que n’aurait pas renié Sembène : « Ne pas singer l’Europe ! »

1. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, Paris 1961, p. 30.
2. Cf. David Macey, Frantz Fanon, une vie, La Découverte, Paris 2011, p. 502.
3. http://1libertaire.free.fr/Sartre1961Fanon.html
4. Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, La Découverte, Paris 2013, p. 241.
5. Idem.
///Article N° : 12562

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