Exhibit-B : bien plus qu’une polémique

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Présentée à travers le monde depuis 2012, l’installation du metteur en scène sud-africain Brett Bailey, Exhibit-B, a été annulée au Barbican Center de Londres le 23 septembre 2014. Suite à des manifestations lors de son ouverture au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis en France le 27 novembre 2014, plusieurs représentations ont été annulées avant de se poursuivre les jours suivants sous protection policière. La mobilisation du Collectif Contre Exhibit-B continue à la veille de la présentation de la performance au CentQuatre (Paris 19e) du 7 au 14 décembre. En plus d’un édito sur le sujet (ici) et de la critique du spectacle (critique n°12596), Africultures revient sur un débat qui dépasse la polémique en France (1).

Les faits
Dramaturge, designer, metteur en scène et plasticien sud-africain, Brett Bailey a monté de nombreuses pièces jouées de par le monde et été convié en mars 2014 par l’International Theater Institute pour délivrer une réflexion sur le théâtre et la culture de la paix (2).
La première installation de son tryptique Exhibit A – « série de tableaux vivants évoquant, pour mieux les critiquer, le modèle des zoos humains, les expositions ethnographiques et le racisme scientifique qui ont proliféré dès les années 1850 dans les pays colonialistes » – a été commandée par le Wiener Festwochen (Autriche) et le Theaterformen Festival (Allemagne), avant d’être présentée à Helsinki (Finlande) et Grahamstown (Afrique du Sud).
La seconde, Exhibit B, a été présentée au Kunsten Festival des Arts de Bruxelles et au Berliner Festspiele de Berlin en 2012 avant d’être installée au Holland Festival d’Amsterdam, au Centquatre de Paris, au Vooruit Centre de Gand, au Festival d’Avignon et au Maillon de Strasbourg en 2013. Hormis la tribune « Notre position par rapport au projet Exhibit B de Brett Bailey au Berliner Festpsele 2012 » (3) publiée le 29 septembre 2012 sur le blog de de la plateforme anti-raciste allemande Bühnenwatch – qui ne permet pas de savoir s’ils ont vu la pièce (par l’usage du futur et la référence à une interview de Brett Bailey) – les critiques théâtrales sont globalement positives. Le metteur en scène anglais Peter Brook, qui publie ce 25 novembre 2014 une lettre de soutien relayée sur la page Facebook de Brett Bailey, est d’ailleurs régulièrement cité pour son commentaire: « une extraordinaire prouesse« .

Présentée en août 2014 au Edinburgh International Festival, l’installation Exhibit B a été annulée le 23 septembre 2014 par l’équipe du Barbican Center de Londres suite à de nombreuses protestations. »Du fait de la nature extrême des protestations à l’extérieur de The Vaults (lieu où l’exposition aurait dûe être présentée, NDLR), nous avons regrettablement annulé la performance d’Exhibit B ce soir car nous ne pouvions garantir la sécurité des performeurs, des spectateurs et du personnel« , peut-on ainsi lire sur le site du Barbican Center (4).
Pour certains, l’article du journaliste britannique John O’Mahony, Le spectacle le plus controversé d’Edinburgh: Exhibit-B, un zoo humain (5), publié le 11 août 2014 dans The Guardian serait le point de départ des protestations anglaises. Ayant assisté aux répétitions à l’occasion de l’Edinburgh International Festival, John O’Mahony remet en cause les intentions du metteur en scène et questionne les doutes des comédiens recrutés localement.
Pour Berthe Tanwo Njole, assistante de Brett Bailey et comédienne sur plusieurs installations, tout aurait démarré avec la pétition en ligne de Sarah Mayers « Annulation de l’exposition raciste Exhibit B – Le Zoo Humain » devant être présentée au Barbican du 23 au 27 septembre » publiée le 18 août 2014 sur le site Change.org et ayant récolté 22 988 signatures (6). « Ça s’est emballé, explique Berthe Tanwo Njole. Mais ce que les gens savent peu, c’est que cela fait trois ans que ce projet circule. Il a été reçu par onze festivals de par le monde. Il est vrai qu’il y a deux ans, de petites manifestations ont eu lieu à Berlin mais elles n’ont eu aucune conséquence. Ce qui m’étonne, c’est qu’on crie tout à coup au racisme alors que c’est une œuvre qui dénonce le racisme. Et je me demande qui est le raciste puisqu’on reproche à Brett Bailey d’être blanc. Voilà la vraie question. On reproche à un Sud-africain blanc d’expliquer aux Africains leur histoire. Mais jusqu’à preuve du contraire, Brett Bailey est aussi africain que moi, et lorsque j’ai commencé à travailler avec lui, j’ai d’abord vu un être humain. L’installation que Brett Bailey a voulu faire est à propos des pires horreurs que l’être humain est capable de faire à partir du moment où il se met dans une position supérieure en décidant que, sur le critère de la couleur de la peau, l’autre est un objet ».
Annulée donc le 23 septembre 2014 à Londres, l’installation Exhibit-B a poursuivi son chemin au Musée d’Art Moderne de Moscou du 10 au 14 octobre 2014 puis au Musée d’archéologie et de beaux-arts Sainte-Croix de Poitiers du 14 au 16 novembre 2014 dans le cadre du rendez-vous culturel et scientifique de l’Université de Poitiers « Peaux de Tigre et de pouilleux, du colonisé à l’étranger » (7). Pascal Farracci, directeur des Musées de Poitiers, témoigne : « Le Directeur du TAP de Poitiers l’a vue à Avignon, le directeur des projets artistiques au Centquatre, et dans les deux cas, sans polémique. J’ai relu les articles de l’époque : on disait que c’était saisissant, très fort, mais il n’y avait pas de polémique« .
La polémique
Comment donc expliquer qu’une pièce présentée sur le territoire français à quatre reprises (Avignon, Paris, Strasbourg et Poitiers) ne suscite que maintenant une levée de bouclier ? La réponse est peut-être à chercher du côté de John Mullen, maître de conférences en Histoire de la Grande-Bretagne et de la chanson populaire à l’Université Paris-Est Créteil qui a lancé la pétition française le 7 octobre 2014 sur le site Change.org (8). « J’ai suivi par le web la campagne à Londres et j’étais content que l’installation soit annulée, nous raconte-t-il. A la fin de leur communiqué de presse, ils (les organisateurs, NDLR) disaient : « Nous espérons que dans d’autres pays il y aura des mouvements contre ». J’ai découvert qu’ils allaient passer à côté de chez moi, avec notre argent d’ailleurs (9). J’étais convaincu qu’il s’agissait d’une représentation raciste. C’est grâce à Internet qu’il a été possible de lancer quelque chose puisque nous avons recueilli aujourd’hui 19000 signatures et fait réfléchir des dizaines de milliers de personnes « .
La polémique parisienne, donc, s’inscrit dans la continuité de la polémique londonienne de septembre. Qu’en était-il du côté de Poitiers où l’installation a été présentée tout récemment ? « Nous l’avons représenté quatre soirs dont un soir de Générale sur invitation, rapporte Pascal Faracci. Il y a eu en plus une cinquième présentation, importante pour Brett Bailey avec des collégiens de 3e et des lycéens. Nous étions au courant de la polémique qui montait à Paris et nous avions aussi invité – libres à elles de venir ou non – les associations qui s’occupent de ces questions, de l’accueil des étrangers et les maisons de quartiers. Les réactions ont été assez unanimes. Très sereines, très réfléchies, très claires sur la perception de la qualité artistique et sur la vérité historique des faits. Je trouve que cela est très important. Cela veut dire que l’on se place sur le point de vue artistique pour aimer ou non, le contester ou non, mais ce qui va loin à notre goût, c’est de l’interdire « .
Comme mentionnée en ce début d’article, la question qui revient régulièrement dans cette polémique est d’avoir vu ou non Exhibit-B. « Non, je ne l’ai pas vue, affirme John Mullen. C’est étrange parce qu’un petit nombre de personnes dit qu’il faut être Noir pour avoir un avis sur cette exposition. Je ne suis pas d’accord. Un autre groupe dit qu’il faut avoir été spectateur pour avoir un avis. Je ne suis pas d’accord non plus. J’ai parlé avec beaucoup de gens qui l’ont vu, Brett Bailey a fait une conférence d’une heure pour l’expliquer – trois membres du collectif était présents – donc s’il fait une conférence sur le sujet c’est bien qu’il y a des choses qu’on peut comprendre sans l’avoir vue « .
L’historienne et militante Françoise Vergès, signataire de la pétition, ne l’a pas non plus vue. Quant à la metteure en scène franco-ivoirienne Eva Doumbia, non signataire de la pétition qui ne se positionne pas pour l’annulation de la performance, mais énonce sur son mur Facebook (le 28 novembre 2014) comprendre la prise de position des personnes s’opposant à Exhibit B: «  J’ai été touchée par la question du territoire qu’il soulève. Effectivement, il est stupide de montrer à des gens concernés ce qu’ils vivent et ont vécu leurs ascendants. C’est même très violent et cela rejoint une de mes grandes préoccupations d’artistes : celle de la dépossession et de l’expropriation culturelle. (…) Depuis que je travaille les questions liées à mon identité noire et métisse, je suis en butte avec cette expropriation. On me reproche d’avoir des problèmes d’identité et de les mettre en jeu dans tel ou tel spectacle. J’ai sans doute effectivement des problèmes d’identité (qui originaire des ex-colonies françaises n’en a pas, vivant dans ce pays ?), et je travaille à partir de cette faille. Comme tous les artistes travaillent à partir de leurs failles. Et puis je vois le spectacle d’un artiste « non concerné » (blanc) par ces problèmes, et là, ça passe, on applaudit. Je pourrais me dire que c’est mon travail artistique qui est remis en question, or je n’ai pas ce genre de retour lorsque je travaille sur des textes ou propositions qui ne mettent pas ces questions en jeu. Si je monte Bond ou Musset, tout va bien. Si je monte Léonora Miano ou Fabienne Kanor, c’est compliqué. Léonora Miano est considérée, à juste titre, comme une auteure majeure. Mais c’est mieux si elle est mise en scène par un artiste blanc, et pourquoi pas, jouée par des comédiennes à la peau blanche. Parce que les textes sont universels. (Ce qui signifie blanc…) ça c’est la réalité de notre métier. Un racisme inconscient, larvé, hypocrite. Et c’est là que les manifestations liées à Exhibit B m’intéressent « .

Dans leur pétition, le collectif Contre-Exhibit-B critique, entre autres, la mise en scène de « Noirs enchaînés et dans différentes positions dégradantes. Une femme africaine, seins nus, en costume « tribal » est suivie par une femme noire assise, enchaînée au cou…Les figurants noirs sont embauchés dans chaque ville où l’exposition est présentée, et les spectateurs payent pour visiter un à un les Noirs, qui restent silencieux et immobiles « . Un point de vue que Berthe Tanwo Njole, également directrice de la compagnie Third World Bun Fight de Brett Bailey, déplore : « Je m’étonne qu’on crie au scandale et au racisme, et que l’on parte surtout d’images vues sur Internet et d’un article qui qualifie ce travail de « zoo humain ». Cela n’a absolument rien à voir ! Ce qui m’étonne encore plus, c’est la manière dont on présente les artistes : comme si nous n’avons pas de libre-arbitre, que nous sommes des imbéciles, que nous ne réfléchissons pas et que nous sommes des instruments de Brett Bailey. L’installation tourne depuis trois ans avec plus de cent artistes, donc cela signifie qu’il y a cent artistes imbéciles. Cela me laisse sciée« .
Le débat
Après les interventions du mouvement chrétien Civitas lors de la pièce Sur le concept du visage de Dieu de Roméo Castellucci au Théâtre de la Ville de Paris en octobre 2011 et le « Tree » de Paul MacCarthy – rebaptisé « Plug-Annal » par ses opposants – érigé puis dégonflé Place Vendôme en octobre 2014 dans le cadre de la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) suite à des actes de vandalisme, la frontière entre liberté d’expression et moralité a été mise en cause à plusieurs reprises sur le territoire français.
Ce qui interroge d’autant plus, c’est la prise de position « communautaire » sur le fait qu’un Sud-Africain blanc n’est pas légitime pour aborder la question de la colonisation. A ce rythme-là, les Français noirs ne participant pas au mouvement contestataire seront qualifiés de « traîtres » et le débat collectif ne sera plus possible. La France s’alignera-t-elle sur un système de pensée selon lequel, seules les personnes issues d’une communauté pourront défendre cette communauté ? Et où le contenu de l’objet incriminé disparaîtra au profit de la pensée politique (10)?
Doit-on plutôt voir dans cette polémique, en France, l’occasion pour une communauté française noire, qui n’a pas le droit – d’un point de vue juridique – de se définir comme tel, d’obtenir un espace médiatique et de parole par rapport à une discrimination ambiante, quotidienne et en constante augmentation (Voir le rapport de la CNDH) Contrôles au faciès, minorités sur les écrans, sorties racistes de plus en plus décomplexées… Exhibit-B ne soulève-t-il pas également – par la mise en avant de comédiens décrits par certains comme « passifs » – le fait que les Noirs français aimeraient être davantage acteurs ? Que le miroir que leur renvoie la société n’est pas assez valorisant ? Et que l’espace culturel français n’est pas assez ouvert à ses « minorités » – vocabulaire définissant, justement, l’existence d’une majorité ?
« Nous existons en tant qu’activistes, chercheurs, écrivains, historiens, sociologues et professionnels de l’art, noirs, qui connaissons le racisme pour le vivre individuellement et collectivement en Occident, qui travaillons sur des questions historiques, sociales, d’identité et de représentation. Nous refusons que l’on définisse, en notre nom, les termes de notre représentation, écrit Christine Eyene, commissaire d’exposition et ancienne directrice de publication d’Africultures, sur son blog « .
Ce n’est pas un hasard si la polémique liée à Exhibit B a lieu peu de temps après les représentations des Nègres de Jean Genet, mis en scène par Bob Wilson à l’Odéon, écrivait encore Eva Doumbia sur Facebook (11). Parce que là encore on a des interprètes noirs dirigés par une équipe artistique de direction entièrement blanche. Ce qui signifie, objectivement, que le propos reste celui d’un dominant. On se retrouve dans la même configuration qu’on a connue lors des abolitions. C’est quand le dominant le décide que l’oppression cesse. Je vais loin mais pas tant. L’Institution culturelle décide qu’il est temps de parler de la traite et de la colonisation. Elle est restée sourde depuis des années à ceux des siens qui étaient issus de cette histoire, et elle le fait, bonne princesse, en jetant des miettes. En proposant à un prestigieux metteur en scène blanc et étranger (car dans les deux cas, les metteurs en scène ne sont pas français) de créer une œuvre qui va faire travailler la plupart des interprètes noirs formés dans les grands écoles.
Dans les manifestations et les pétitions (relayées par des artistes) j’entends cela. Alors je pense qu’il faut partir de ces manifestations et pétitions, certes maladroites, pour ouvrir le débat et demander aux ministères et tutelles concernées de se pencher enfin et sincèrement sur le sujet
« .
Le débat s’élargit donc de fait à un questionnement sociétal et politique que Agnès Tricoire de la Ligue des droits de l’homme reconnaît au journal Libération: « Il est vrai que les Noirs sont sous-représentés dans nombre de disciplines et assignés à résidence culturelle. C’est la faute de notre société : la discrimination, un jour, se paie. Ce que nous contestons, c’est qu’au lieu de demander des comptes au pouvoir politique, on s’attaque à un objet symbolique qui dénonce le même mal« (12).
La polémique des corps noirs présentés par un metteur en scène blanc est aussi questionnée dans le pays de Brett Bailey, comme nous l’explique le journaliste sud-africain TO Molefe, contributeur des journaux International New York Times, City Press et News24 : « Plusieurs comédiens noirs ont insisté sur leur responsabilité à jouer dans cette pièce. J’imagine bien que cela doit l’être. Cependant, aucun de ceux à qui j’ai parlé n’a été capable de m’expliquer en quoi se confronter à un public blanc différait de la façon dont ils se confrontaient à des Blancs ayant des propos ou des actes racistes dans la vie de tous les jours. Confronter le racisme est quelque chose que nous faisons chaque jour en tant que Noirs et nous n’avons pas besoin d’un médiateur blanc pour nous aider« .
Mais c’est avant tout le débat qui en résulte qui interroge l’artiste sud-africain Mocke J. van Veuren : « Premièrement, le débat révèle une incompréhension constante et typiquement occidentale – disons blanche et libérale – des droits humains. Deuxièmement, le débat est contrecarré par un contexte matériel qui semble toujours servir d’argument pour légitimer l’art. Les questions critiques de qui fait le travail, d’où vient le financement, pour l’amener où, vu par qui, et payé par qui sont tout simplement effacées par les questions apparemment plus importantes des « bonnes intentions » de l’artiste et de la liberté d’expression. Les réactions du public à l’art, particulièrement lorsqu’un artiste parle d’expériences et de souffrances qui ne sont pas les siennes, doivent être écoutées avec attention « .
Exhibit-B n’est pourtant pas la première représentation à interroger les zoos humains : les artistes Coco Fuesco et Guillermo Gomez-Peña s’enfermaient déjà en 1993 dans Le couple en cage, tout comme le spectacle Human Zoo du collectif autrichien God’s Enternainment qui interrogeait la place des marginaux, l’exposition Zoos Humains du collectif de chercheurs et d’historiens ACHAC ou Z.H. de la chorégraphe Bintou Dembélé.

Tandis que dernièrement, le spectacle En guise de divertissement de la Compagnie Théâtre Inutile et la performance The Artist Is Present de Marina Abramović au MoMa de New York pourraient également être cités. Kristina Lowis interroge à juste titre la place de la télé-réalité comme concept contemporain de zoo humain : « la foule du début du XXIe siècle, non moins assoiffée de voir ce que sont et font les autres, peut rester tranquillement affalée sur le sofa domestique. C’est qu’une merveilleuse « fenêtre sur le monde » s’est ouverte avec l’installation du foyer télévisuel  » (13) (p.111).
Qui parle ? D’où ? Pourquoi ? Pour quel public ? Qui programme quoi ? Pourquoi ? Et selon quels critères ? étaient autant de questions auquel artistes et publics devaient se confronter jeudi 27 novembre 2014 lors du rassemblement organisé devant le TGP de Saint-Denis (93) et vendredi 28 novembre 2014, lors du débat public organisé par le directeur du théâtre.
La protestation
Jeudi 27 novembre 2014, nombreux étaient les manifestants à battre le pavé devant le TGP de Saint-Denis malgré les nombreuses lettres de soutien – dont une de la Ministre de la Culture, Fleur Pellerin – reçues par le TGP et le Centquatre qui programme prochainement l’installation. Portant des pancartes, prenant tour à tour la parole et tentant d’envahir la salle, leur détermination a empêché la plupart des spectateurs d’accéder au TGP. Sauf ceux ayant pu suivre les deux premières représentations de vingt minutes, à la suite desquelles Jean Bellorini, directeur du TGP, a annulé la performance.

Vendredi 28 novembre, dans les médias, les mots « violence » et « émeutes » étaient répétées, rappelant que le milieu du journalisme est lui aussi globalement marqué par une pensée dominante où les « minorités » sont régulièrement considérées comme menaçantes.  » Indignations, accusations de « censure », de « communautarisme », descriptifs de scènes d’ « émeute » (émeute ? come on !), de la violence des manifestants répétées trois fois dans le court reportage des infos France Inter de 13h, écrivait également sur Facebook le 28 novembre 2014, la professeure à l’INALCO et collaboratrice d’Africultures Melissa Thackway (14). Et très, TRES, peu de voix de celles et ceux qui manifestent, qui, nous dira-t-on (qui on ? qui parle ?) n’ont rien compris, car ce spectacle est sans ambiguïtés (c’est une première dans l’art !) « . Des invitations pour intervenir ont pourtant été adressées à plusieurs personnalités allant de la chanteuse Bams (contre) à la représentante de la Ligue des Droits de l’Homme Agnès Tricoire (pour) afin de débattre de cette polémique dans les médias.

Le soir même devait avoir lieu la rencontre – très attendue – avec le metteur en scène Brett Bailey, permettant d’enclencher ce débat nécessaire sur la place et l’image des Noirs véhiculées dans l’imaginaire et dans la société française. L’occasion idéale pour « prendre l’installation, mais aussi la polémique, pour point de départ d’une discussion sur la représentation du racisme en même temps que sur la sous-représentation des racisés, en particulier (mais pas seulement) dans le monde de la culture« , comme l’appelle le sociologue Eric Fassin dans le journal Libération(14). Mais à 19h30, point de réunion. « La situation était si tendue qu’il était impossible de la mener en toute sécurité. Nous espérons la faire au 104« , nous a ainsi expliqué l’attachée de presse Nathalie Gasser. Une barrière de CRS a pourtant permis à 830 spectateurs d’assister à 23 représentations, provoquant l’ire de certains manifestants considérant que, «  La Culture est un pont pas une barrière… Le divorce est consumé « .
Samedi 29 et dimanche 30 novembre, les manifestants continuaient de protester debout devant le TGP. Mais ils étaient de moins en moins nombreux, comme nous le rapporte l’un d’entre eux, Djigui Diarra, 23 ans: «  Il nous manque, en France, un leader comme Angela Davis ou Martin Luther King. Peut-être que les gens sont occupés, je ne sais pas, mais il y a de moins en moins de manifestants. Par contre, les mères de famille sont plus déterminées que les garçons de mon âge« .
Qu’adviendra-t-il de la présentation d’Exhibit B au Centquatre de Paris, prévue du 7 au 14 décembre 2014 ? Une rencontre entre metteur en scène, directeurs de théâtre et public sera-t-elle organisée ? Les prises de position des personnalités pour ou contre l’annulation d’Exhibit-B auront-elles changées ? Affaire à suivre. Car si aucun débat n’est mené, il y a fort à parier que d’autres occasions de s’indigner se présenteront à ces manifestants qui ne manqueront pas de rappeler à la France – au-delà du regard critique que l’on peut porter sur une œuvre artistique – ses principales devises de liberté, égalité, fraternité.

(1) Titre de la Une du journal quotidien français Libération daté du mardi 2 décembre 2014.
(2) Le World Theater Day International est une création de l’International Theater Institute (ITT), célébré le 27 mars de chaque année par les membres de cette institution et la communauté internationale des théâtres. Le premier de ces messages a été écrit par le français Jean Cocteau en 1962. Selon l’ITT, ce message « est traduit dans plus de 20 langues, lu devant des milliers de spectateurs et diffusé dans des centaines de journaux« .
(3) Lire le post de Büehnenwatch , (en allemand et anglais)
(4) Lire la publication de l’équipe du Barbican
(5) O’Mahony John, Exhibit-B, Human Zoo, Edingurh festival’s most controversial, The Guardian
(6) Voir la pétition anglaise sur le site Change.org
(7) Voir le programme des rencontres de l’université de Poitiers
(8) Voir la pétition française sur le site Change.org
(9) «  Un centre dramatique est une structure juridique indépendante, en principe de forme commerciale, placée sous la direction d’un ou plusieurs artistes, à laquelle, à l’initiative de l’Etat et dans le cadre d’une politique nationale de développement de l’art du théâtre et de structuration culturelle du territoire, sont confiées, par un contrat pluriannuel, une mission principale de création et de production dans le domaine dramatique et des missions associées « . Source : Les principaux réseaux et programmes financés par le Ministère de la Culture, REPERES DMDTS N°3 – Février 2008, p.4
(10) Lire l‘interview de l’historien Pascal Blanchard dans Le Nouvel Obs du 29 novembre 2014.
(11) Page Facebook
d’Eva Doumbia
(12) Lire l’entretien d’Eric Loret avec Agnès Tricoire publié dans Libération le 1er décembre 2014 : http://www.liberation.fr/culture/2014/12/01/les-memes-moyens-obscurantistes-que-l-extreme-droite-catholique_1154672
(13) Kristina Lowis, « Lieux d’exposition humains », Revue Incise, août 2014, pp. 98-128
(14) Page Facebook de Melissa Thackway
(15) Extrait de l’article d’Eric Fassin, « Exhibit B : représentation du racisme et sous-représentation des minorités raciales » publié sur le site Médiapart le 29 novembre 2014.
Lire également l’éditorial d’Olivier Barlet (article n°12593) et la critique de Sylvie Chalaye (critique n°12596)

Lire aussi « Exhibit B : de quel racisme parle-t-on? » de Christine Eyene : http://eyonart.blogspot.fr/2014/12/exhibit-b-de-quel-racisme-parle-t-on.html

Exhibit-B de Brett Bailey était présenté les jeudi 27 et vendredi 28 novembre de 19 h à 22 h – samedi 29 novembre de 18 h 30 à 22 h – dimanche 30 novembre de 15 h à 18 h 30 au Théâtre Gérard Philippe de St-Denis 59, boulevard Jules-Guesde 93 207 Saint-Denis Cedex. Il sera à nouveau présenté du 7 au 14 décembre 2014 au Centquatre, 104 rue d’Aubervilliers 75019 Paris métro Riquet.
Le collectif Contre-Exhibit-B s’est réuni tous les soirs à partir du jeudi 27 novembre 2014 devant le TGP.
Une rencontre organisée par le TGP et le public avec Brett Bailey devait avoir lieu le vendredi 28 novembre 2014 mais a été annulée. Une nouvelle date est attendue pour le Centquatre (non-communiquée).///Article N° : 12563

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