Rwanda pour mémoire

De Samba Félix Ndiaye

En deux images, le film débute par une position dont il ne se départira pas et nous savons d’entrée que ce regard est juste. Deux images parfaitement émouvantes. La première est un homme et une femme sur un vélo. Ils savent qu’ils sont filmés et regardent la caméra en souriant. La deuxième montre des gens qui marchent sur la route. Eux aussi savent que la caméra les fixe. Elle les cadre en contre-plongée, presqu’à raz du sol, les magnifiant en tant qu’être humains.
D’entrée, en deux images, ce film est magnifique. Ces deux images-manifeste disent que ce film est un échange avec les gens filmés en toute clarté, et non à leur insu. Un regard qui refuse de les fondre dans la foule, fut-elle celle des morts. Et que ce film ne va pas nous parler de mort mais de vie, ou plutôt combien la mort ouvre à la vie. Ce film est une ode à la vie. Et partant un réquisitoire contre ceux qui utilisent la mort pour manipuler les vivants.
Mais cela ne sera jamais que suggéré, non dénoncé. Pourtant, ce film porte sur des écrivains qui ont les mots. Mais qui sont sous le choc et qui s’interrogent, sans idée préconçue. Jalonné d’entretiens avec Boubacar Boris Diop, Véronique Tadjo, Benjamin Sehene, Nocky Djedanoum, Koulsy Lamko et Yves Simon, qui ont participé à la résidence d’écriture initiée au Rwanda en mai 2000 par Fest’Africa, festival littéraire de Lille (France), Rwanda pour mémoire témoigne de la démarche de ces dix écrivains qui ont cherché à briser le silence des intellectuels africains sur le génocide de 1994.
1994, c’est Mandela libéré de prison et la fin de l’apartheid. C’est aussi la coupe du monde de football aux Etats-Unis. En quoi le monde avait-il envie de se laisser gâcher la fête par le drame rwandais ? Et qu’y a-t-il à comprendre ? « Vous tombez dans le piège car vous voulez savoir quelle différence a conduit au génocide alors qu’il n’y en a pas », dit le Rwandais Benjamin Sehene. Les écrivains parlent dans un micro et le micro est visible à l’écran. Il s’agit ici de libérer la parole, de prendre le génocide à bras le mot ! Car un rituel est nécessaire pour que le deuil ait lieu, un rituel d’écriture « pour contribuer à la mémoire du monde », comme le dit l’écrivain français Yves Simon.
C’est bien de mémoire que l’on parle. « En tout homme, en toute femme, dort une bête », rappelle l’Ivoirienne Véronique Tadjo. La mémoire, c’est comprendre que l’homme est ainsi. A quoi bon dès lors garder les cadavres exposés ? On répond : pour empêcher les révisionnistes d’opérer leur macabres inversions. Le génocide a existé : il faut le montrer pour en conjurer la répétition. Et l’on interdit aux familles d’enterrer leurs proches, prétextant qu’instruments de mémoire, ils ne leur appartiennent plus.
Pourtant, rappelle le Tchadien Koulsy Lamko, « il faut enterrer les morts, sinon les phalènes (papillons) vont continuer à tourmenter les vivants ». Faut-il filmer les morts ? Samba Félix Ndiaye ne peut souscrire à l’exposition macabre des corps encore figés dans l’expression de leur frayeur, hommes, femmes, enfants. Sur les traces de Djibril Diop Mambety dans  » Touki Bouki « , il préfère l’abattoir : le sang y coule à flot, et glisse vers la rivière dont il grossira les flots. La vache meurt en gros plan. Les cadavres humains resteront à distance. Celle de la porte entrebaîllée, celle des visages défaits des visiteurs de Murambi, le site où 40 à 60 000 personnes ont été massacrées. Il n’y eut que 20 rescapés. L’émotion est là, mais elle n’est pas sentimentale. Elle est la conscience de ce qui s’est passé et c’est en cela qu’elle est mémoire. « Il n’y a pas d’explication à ce qu’une femme tue ses enfants, dit Benjamin Sehene. Une folie a pris le Rwanda. » Parce qu’il faut le dire, des rescapées racontent, montrent leurs crânes défoncés, leurs bras sans mains. Avec les morts, c’est l’héritage de clans entiers qui s’éteint, une histoire gommée à jamais. Mais le filme n’en cultive pas l’étalage : les gens marchent sur la route, car la vie continue.
François, rescapé et gardien de Murambi, montre son frère : lui a son cercueil de bois, à part. Yves Simon dénonce « la figuration macabre, violente et cynique » de l’exposition des morts. Koulsy Lamko parle d’un « regard de voyeur qui semble être une sorte de profanation ». En cinéaste, Samba Félix Ndiaye questionne l’image, l’ostentiation des morts, s’en entretient avec les écrivains : montrer, c’est manipuler, c’est éveiller la mauvaise conscience, c’est couper la réflexion sur l’humain, seule apte à retrouver des repères, à contrer le discours de haine et d’intolérance qui le prépare.
Le génocide ne tue pas l’espoir, il interroge le tréfond de l’humain, cette bête présente en chacun.  » Le cinéma fabrique des souvenirs « , disait Godard : l’indispensable mémoire ne consiste pas à étaler les crimes mais à les penser. La caméra de Samba Félix Ndiaye cherche la bonne distance. « Une des leçons du génocide, c’est qu’on ne pourra jamais exterminer un peuple ». On rit franchement, on se lâche. La vie est là, mais la vigilance est de mise.
Nina Simone peut chanter « Mississipi Goddam » sur un air de swing :
« Can’t you see it
Can’t you feel it
It’s all in the air
I can’t stand the pressure much longer
Somebody say a prayer »

2003, 68 min, image : Raphaël Mullard, prod. France Langlois, les Fabriques de la Vanne, +33 1 43 21 53 96, landiaye@noos.fr///Article N° : 2824

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