Fespaco 2017 : un festival déconsidéré

Les professionnels rentrent accablés de cette 25ème édition du Fespaco : la tendance sensible aux dernières éditions s’est confirmée pour atteindre l’inimaginable. Pourtant, l’organisation était bien maîtrisée (1). Mais au niveau de la programmation, ce festival a cessé de représenter les cinémas d’Afrique et si rien n’est fait dans l’urgence pour le reconsidérer, Ouagadougou cessera d’être la “capitale du cinéma africain” et le Fespaco sera condamné aux oubliettes de l’Histoire.

En attendant, la mise à l’écart de deux beaux films burkinabés a empêché le pays d’accueil d’accéder aux étalons en 2017. On trouvera ici une vision critique de tous les longs métrages en compétition et de quelques autres films. L’ensemble des courts métrages en compétition est traité dans un autre article (cf. article n°14023).

Le Fespaco, c’est comme un pèlerinage. Tous les deux ans, on fait le voyage, yeux et oreilles ouverts, pour aller à la découverte des nouveaux films, rencontrer les professionnels, sentir les tendances qui traversent les cinématographies africaines.

Une lente dégradation

Présent à chaque édition depuis 1993 au Fespaco, je ne peux m’empêcher de mettre en perspective l’édition présente. Historiquement, en plus d’être un lieu de réflexion et de rencontre extrêmement convivial, le Fespaco fut à la fois une vitrine et un tremplin. C’était à Ouagadougou que se révélaient les dernières perles des cinémas d’Afrique et les films essayaient d’être prêts à temps pour participer à la prestigieuse compétition. La presse internationale était présente. Le succès public était énorme : on parlait de 400 000 spectateurs dans les nombreuses salles ouagalaises, avec des projections gratuites en plein air et une fête généralisée, facilitée par des horaires aménagés pour les fonctionnaires et certains salariés. Ce sont ces deux branches sur lesquelles était assis le Fespaco qui ont été peu à peu coupées.

D’une part, on a découragé le public en supprimant les séances gratuites et en augmentant drastiquement le prix des billets. Cela allait avec l’introduction d’un tapis rouge, symbole d’une volonté d’une imagerie « paillettes et sunlights ». Aujourd’hui, même s’il draine encore un certain public, rares sont les séances où l’on refuse du monde. Les films anglophones n’ont que très rarement des sous-titres, sans que cela figure sur les programmes. Les débats après les films ont entièrement disparu ainsi que les conférences de presse des réalisateurs. L’amateurisme est flagrant : les présentations consistent à annoncer le titre du film, son réalisateur et sa durée, et ces animateurs appellent même rarement les réalisateurs et leur équipe à monter sur scène.

D’autre part, la programmation s’est dégradée. On a vu en 2017 en compétition des films parfois indignes même d’être montrés, en tout cas généralement médiocres cinématographiquement et qui surtout ne représentaient en rien la qualité des cinématographies nationales. D’excellents films ont été relégués hors compétition et d’autres étaient tout simplement absents. Une dominante de cette compétition : l’absence d’émotion.

L’émotion absente

A quoi bon les messages et les discours ? A quoi bon pointer du doigt alors qu’on peut désigner du regard, comme disait Daney. Chez Rousseau, lorsque le vicaire savoyard veut lui faire comprendre ce qu’il essaye de lui expliquer dans sa longue profession de foi, il amène l’Emile de bon matin sur une grande colline dominant la vallée du Pô, face à la chaîne des Alpes. Le spectacle de la nature émeut profondément l’Emile, plus que toute démonstration. Là est la clef de la culture et singulièrement du cinéma : l’émotion, qui parle mille fois plus que le discours (lequel  se résume bien souvent à celui d’une institution). Et non le sentimentalisme facile de ces films lacrymogènes qui manipulent nos affects ! Car lorsque l’émotion est là, le plaisir de comprendre surpasse le plaisir de consommer.

De nombreux films nous proposent de s’identifier à des héros, d’en épouser les sentiments et les motivations pour partager leur destin dramatique ou heureux. En somme de nous fixer notre destin commun, au héros et à nous. C’est là que se loge le sentiment. Mais si le film ouvre les portes, propose au spectateur de remplir lui-même les non-dits et les ellipses, privilégie des chemins de traverse et cultive le mystère et le doute, l’émotion est possible, sensible et subtile, celle qui permet d’avancer dans sa compréhension de soi, des relations et du monde, celle qui d’un geste éclaire notre brouillard et brise la glace gelée en nous, comme disait Kafka.

C’est là que se révèle un auteur. Et que la problématique de la formation n’est plus purement technique mais devient artistique, car l’enjeu est de parvenir par sa réflexion à mettre en place une vision à partager qui nous emmène tels des Emile au sommet de la montagne voir le soleil en face.

Où sont les nouvelles écritures ?

Le rôle d’un festival n’est pas seulement de rendre compte de l’existant mais de donner à voir des recherches en matière d’écriture cinématographique, des innovations qui dynamisent le cinéma, font bouger les lignes, interrogent et bousculent. On a l’impression que le comité de sélection du Fespaco 2017 a surtout été sensible au clip et au choc, au profit d’une esthétique télévisuelle dominante dont l’origine occidentale est flagrante. Il était dès lors édifiant d’entendre que le phare de cette sélection, Félicité d’Alain Gomis, finalement étalon d’or 2017, un des seuls films à constituer une véritable proposition de cinéma, était considéré comme un film pour les Blancs, alors qu’il était un des seuls à se détacher d’une esthétique de téléfilm. Certes, comme Tey qui avait remporté l’Etalon d’or en 2013, Félicité déroute, surtout dans sa deuxième partie, plus onirique. On lui reproche des longueurs et l’accueil du public se pressant pour voir le film adulé par la critique à la Berlinale et qui revint avec l’Ours d’argent fut assez froid. Mais ce film n’est pas là pour caresser dans le sens du poil. Un bon film bouscule le spectateur, non dans le sens d’une provocation mais d’une déstabilisation, l’emmenant là où il n’a pas l’habitude, générant ainsi une réflexion, une mobilisation. Le plaisir de comprendre qui en résulte peut dépasser le plaisir de consommer une distraction ou de se faire répéter un message entendu.

Il est dramatique de constater que dans cette programmation, l’originalité de l’écriture qui faisait la beauté et la finesse des films d’Afrique est délaissée au profit d’un mimétisme généralisé avec les pires produits télévisuels occidentaux, les télénovelas et autres séries diffusées sans interruption sur des chaînes dédiées. Certes, le Fespaco a intégré la télévision dans son appellation (FEStival PAnafricain du Cinéma et de la télévision de Ouagadougou) et propose aujourd’hui une compétition officielle de séries télévisées. Mais la différenciation entre film de télévision et film de cinéma s’est dissoute au profit de l’audiovisuel.

Pourquoi ne voit-on pas au Fespaco les films qui dérangent ? Pourquoi est-ce seulement à la Berlinale que Merzak Allouache montre Enquête au paradis (Tahqiq fel djenna), sur les dérives populistes et radicales de l’islam politique ? Parce que la peur des attentats (2) guide les choix artistiques ou bien que le réalisateur n’est pas en odeur de sainteté en Algérie ?

Pourquoi Mohamed Ben Attia disait à Tunis : « on se reverra au Fespaco » alors que son film Hedi, primé à Venise, ne figure nulle part dans les programmes ? Des films de la compétition ont déjà été dans la sélection des JCC : ce n’est donc pas la raison. Toute sélection doit éliminer des films et on n’en ferait pas un drame si la compétition du Fespaco était de bonne tenue…

Pourquoi n’a-t-on ainsi pas vu au Fespaco les derniers films de Raja Amari (Corps étranger), de Faouzi Bensaïdi (Volubilis), de Raoul Peck (Le Jeune Karl Marx et Baldwin), de Zola Maseko (The Whale Caller), de John Trengove (Les Initiés), etc. ? Un festival peut vouloir proposer des exclusivités, des nouveautés pour tenir son rang de tremplin et de notoriété, mais encore faut-il les guetter et les séduire !

Pourquoi est-ce à Berlin ou au festival parisien des Cinémas du réel que Dieudo Hamadi montre Mama Colonelle ? Là, c’est que le film n’a pas été envoyé car le Fespaco n’est plus perçu comme un tremplin. La presse internationale et les revues de cinéma le désertent. Voilà ce qui est grave : la marginalisation croissante du Fespaco, et partant des cinémas d’Afrique, dans le circuit international. Les films qui percent passent par un autre circuit de visibilité et de validation. S’ils sont rares au Fespaco, c’est que le Fespaco ne va pas les chercher. Tous les festivals se battent pour avoir les films les plus marquants, même Cannes. Est-ce le cas du Fespaco ? On a l’impression qu’il attend que les films lui parviennent, persuadé que son aura suffit alors qu’elle pâlit à chaque édition davantage.

Dans certains cas, ce sont les meilleurs films qui ne sont pas retenus, les privant le leur connexion avec le public africain liée à la notoriété du festival. Pour des films d’auteur forcément fragiles dans l’univers mondialisé du film de distraction, c’est grave car du coup ils ne sont pas attendus, désirés, promotionnés. Qui d’autre va leur donner une visibilité en Afrique si ce ne sont les festivals ? Depuis ses débuts, le Fespaco est resté secret sur la composition de sa commission de sélection. Il semble qu’elle se contente de visionner les films reçus. Quels sont ses critères de sélection ? Motus et bouche cousue. Jamais des choix éditoriaux ne sont affirmés : pourtant, des choix sont faits, des tendances s’affirment. On comprend que le comité de sélection veuille rester à l’abri des pressions, mais l’importance de ce festival historique est trop grande pour que ces choix restent secrets. Un véritable directeur artistique, expérimenté et compétent, doit émerger, avec une feuille de route précise et une parole claire. Le Burkina a ce type de personnes : il n’y a pas besoin de chercher loin. On voit Cannes réussir à tenir son rang en combinant des films grand public et des films exigeants expérimentant de nouvelles écritures, le tout sous le label du cinéma d’auteur. L’enjeu pour le renouveau du Fespaco que Tahirou Barry, le ministre burkinabé de la Culture, a appelé de ses vœux lors de son discours d’inauguration, est de renforcer cette dimension cinématographique du festival pour à nouveau réunir à la fois ce qui se fait de plus pertinent et de plus novateur dans les cinémas d’Afrique aujourd’hui pour dire au monde la place de l’Afrique et ce qu’elle apporte au monde.

Le ministre évoquait le « peuple insurgé des 30 et 31 octobre 2014 » et la volonté de « marcher fièrement vers le champ lumineux de la liberté et des valeurs républicaines. » Aux Journées cinématographiques de Carthage, les films sur la révolution de janvier 2011 étaient foison à l’édition suivante. Au Fespaco, ni en 2015 ni en 2017 : pas un ! Et pourtant ils existent ! (cf. article n°13807)

On retrouve là le problème essentiel du Fespaco, organisme étatique sans autonomie, dont Colin Dupré a remarquablement détaillé l’historique dans Le Fespaco, une affaire d’Etat(s) (L’Harmattan, 2013). (cf. critique n°11325) Son Histoire se confond à celle des cinématographies africaines qui tentent d’exister pour elles-mêmes mais ne le peuvent qu’en prenant leur place dans le monde. C’est la question de leur autonomie qui est posée et reposée au cours des temps, et c’est bien la question qui se pose pour le Fespaco lui-même, dans sa relation à la fois consanguine et conflictuelle avec sa tutelle étatique.

Si le Fespaco a contribué d’année en année à assurer la continuité de l’Etat et de ses intérêts, on peut penser que dans le nouveau Burkina Faso, une évolution doit être possible pour retrouver son rôle passé de centre des cinématographies africaines. Dans son discours d’inauguration, le maire de Ouagadougou, Armand Béouindé, souhaitait que le Fespaco retrouve le lustre des années 80. Il y a urgence : une légende est en train de s’effondrer.

Deux beaux films burkinabés mis de côté au détriment du Burkina Faso

Alors que le Burkina Faso se taillait une place de choix dans la compétition avec trois longs métrages dont le film d’ouverture, deux autres largement supérieurs en étaient volontairement écartés et seulement présentés en séances spéciales, ce qui a empêché le pays de rafler un des étalons, donc au détriment de l’aura de sa cinématographie.

Alors que Tahirou Barry, ministre de la Culture, célébrait dans son discours d’ouverture l’initiative de reconstruction du Cinéma Guimbi à Bobo-Dioulasso, un projet largement porté malgré son handicap par l’intarissable énergie de Berni Goldblatt, un cinéaste d’origine suisse ayant adopté la nationalité burkinabée, marié et parfaitement intégré à Bobo depuis fort longtemps, son beau film Wallay, réalisé avec une équipe presqu’entièrement burkinabée, n’eût pas les honneurs de la compétition malgré sa sélection à Berlin. Cela aurait-il fait brouillon si un Blanc recevait la suprême récompense ? Autant qu’un président américain noir ?

Et comment s’expliquer que le non moins beau et émouvant Tant qu’on vit de Dani Kouyaté, cinéaste burkinabé d’envergure dont les films ont marqué (Keïta, l’origine du griot ; Sia, le rêve du python ; etc.), soit lui aussi sur le trottoir ? Paye-t-il ainsi le fait d’habiter en Suède ? Les derniers étalons d’or habitent pourtant bien souvent en Occident : Hicham Ayouch, Alain Gomis, Haïlé Guerima, Newton Aduaka, Abderrahmane Sissako, Ngangura Mweze, etc.

Chacun des deux films nous raconte l’initiation d’un jeune métis vivant au Nord et venant découvrir sa part africaine. Ces films trouvent une profonde actualité dans cette rencontre sensible des mondes, à l’heure des frontières fermées et du repli sur soi. Chacun des deux films caresse ainsi l’idée que le vécu africain peut bouleverser et recentrer un jeune en quête d’avenir. Un appel au voyage et à la rencontre, donc. Chacun des deux films met également en scène la remise en cause de la part africaine, évitant ainsi une illusoire dualité qui situerait la vérité d’un seul côté de la Méditerranée. Chacun des deux films réussit à nous émouvoir en accueillant dans son esthétique les fondamentaux des cinémas d’Afrique tout en les modernisant dans le montage et le cadre, introduisant habilement des gros plans dans les habituels plans moyens ou d’ensemble, épousant le rythme des corps tout en préservant les scènes de déplacements. Chacun des deux films trouve une justesse de ton sans effets inutiles et sans flagornerie, avec des acteurs remarquablement dirigés et bien choisis. Chacun des deux films mettait du baume au cœur dans le marasme global du festival !

Wallay est une expression issue de l’arabe à la mode dans différents pays subsahariens pour dire « c’est vrai, je te jure », comme on dit « ya sida » en mooré. Ady (Makan Nathan), un jeune de Vaulx-en-Velin, est envoyé par son père en vacances au pays, mais c’est en fait pour le faire redresser par Abdou, son oncle pêcheur (l’immense Hamadoun Kassogué). Accueilli par son cousin Jean (Ibrahim Koma), voici donc que ce jeune « insolent, qui vole et qui ment » va devoir s’adapter, coincé, révolté mais peu à peu touché par ce qui l’entoure, notamment lorsqu’il va voir sa grand-mère au village, dans la maison où son père est né. Cela pourrait être mièvre et cousu de fil blanc, c’est d’une finesse extrême. Simplement parce que cette grand-mère représente la conscience que les Occidentaux dénient si souvent aux Africains : « On est plus le fils de son époque que le fils de son père », dit-elle. Simplement parce que cet oncle va savoir reconnaître les contradictions de ses principes éducatifs traditionnels. Rien n’est caricatural, rien n’est forcé. Comme dans la belle scène de la fête au village, Ady rentre dans la danse sans s’imposer. De même, son rapprochement avec la jolie Yéli reste au niveau des possibles. Le violoncelle de Vincent Segal caresse doucement les visages et la brousse. Ce film nous dit que ce qui importe n’est pas la marque culturelle mais la trace, qu’une initiation se doit d’être subtile, que la beauté se cherche dans le partage et l’écoute.

Avec Tant qu’on vit (Medan vi lever en suédois), Dani Kouyaté opère un retour en beauté avec un film qu’il a lui-même écrit. Lui aussi aborde les identités en mouvement à l’heure du grand repli. On y entend une sagesse, « Un arbre prend ses racines où il pousse » qui rappelle le « Ma patrie, c’est là où j’ai les pieds » de L’Afrance d’Alain Gomis. Mais rien n’est simple et il faudra toute une histoire pour s’en convaincre. Une infirmière d’origine gambienne, Kandia (la très convaincante Josette Bushell-Mingo), vit seule en Suède avec son fils, Ibrahim (Adam Kanyama), qui se passionne pour la musique. Déstabilisée et en mal de repères, elle retourne à Banjul. Lui aussi en crise, Ibrahim débarque à Banjul sans prévenir… Il s’y fait vite des amis musiciens et allie son rap à l’afro-mandingue, dans des moments un peu trop idéalisés mais qui ne sauraient gommer l’émotion générée par les rapports complexes entre Kandia et son fils, la sagesse de l’oncle Sekou, les attaches culturelles et leur difficile gestion dans l’exil, les solidarités spontanées de la jeunesse au-delà des identités territoriales ou raciales, les capacités des adultes de mobiliser leur ouverture d’esprit pour aller à l’essentiel. Cela ne passe pas seulement par des dialogues mais par des symboles qui trouvent leur place dans le récit, générant de généreuses métaphores. Alliant sincérité et finesse de ton, entièrement cohérent et bien monté, le film offre un émouvant moment de positivité.

Mais puisque compétition officielle il y a, quelles tendances peuvent en être dégagées ?

Face à la violence sexuelle, quelle justice ?

Alors que les conflits guerriers, les enfants soldats, la menace djihadiste, le terrorisme, les migrations et les réfugiés étaient absents des films en compétition, la violence sexuelle était largement traitée et de fort différentes façons. Ce passage à l’intimité et la perversité du rapport hommes-femmes ouvrait à des problématiques délicates dans les réponses apportées.

Saïd Khallaf (Maroc) est aussi un homme de théâtre. Avec son premier long métrage, A mile in my shoes (un mille dans mes chaussures), il tente, avec des scènes sans décor, une théâtralisation cinématographique de l’histoire de Saïd, enfant des rues qui à tous les moments de sa vie est abusé sexuellement, et qui est ainsi poussé à se venger d’une société cruelle et intolérante, invoquant le fait qu’il n’a pas choisi d’être criminel mais qu’on l’y a poussé. Intéressante par le fait qu’elle traite d’un homme et non d’une femme, cette explication psycho-sociologique assez pesante et démonstrative qui mêle les récits dans le temps est primée en tous sens dans les festivals et a été choisie pour concourir aux présélections des Oscars 2017, dans la sélection meilleur film étranger avant de recevoir au Fespaco l’étalon de bronze.

Le cinéma en Tanzanie se démarque surtout par sa production populaire, avec des acteurs comme Steven Kanumba, mort à 28 ans en 2012 et dont les funérailles avaient rassemblé 20 000 personnes. Il faisait la jonction avec Nollywood et s’apprêtait à la faire avec Hollywood. Quelques cinéastes essayent d’autres voies. En 2007, le jury du festival de Nairobi avait attribué le prix du meilleur long métrage de fiction d’Afrique de l’Est à Fimbo ya baba (The Father’s Stick, 84′) de Chande Omar, pour la qualité des portraits de femmes qu’il proposait (cf. article n°7003). C’est également la dramatique histoire d’une femme qui est au centre d’Aisha du même Chande Omar. Il n’a pas l’étoffe des grands films mais il rend compte de pertinente façon des préjugés qui enferment les femmes dans bien des pays de la région. Aïsha et Ahmed fêtent leur sixième anniversaire de mariage et travaillent dur pour que la pharmacie qu’ils ont ouverte à Dar-es-Salam leur permette de bien vivre. Aïsha voudrait faire venir du village sa petite sœur Miriam pour lui permettre de connaître l’émancipation dont elle a pu elle-même bénéficier, mais son frère Ibrahim accepte pour elle une proposition de mariage dont la dot lui permettrait d’éponger ses dettes de bar. Aïsha revient au village pour l’occasion et revoit un ami avec qui elle avait flirté étant jeune. Elle se refuse à lui quand il lui fait à nouveau des avances, ce qui le pousse à organiser un viol collectif pour la punir le jour même du mariage de Mariam. Lorsqu’Aïsha demande justice, on lui oppose l’absence de témoins. Digne bien que meurtrie, elle rejette la conspiration du silence et même son mari qui la soupçonne aussitôt. Confrontée au destin des femmes dans la patriarcat, Aïsha recherche sa dignité et ça se retourne sans cesse contre elle. Mais elle ne lâche pas. Le film est très parlé, sans grande originalité cinématographique, mais éminemment respectable dans sa volonté de poser un portrait de femme volontaire et porteuse d’avenir. Les statistiques de fin montrent combien les femmes sont victimes de viols impunis et l’importance d’une justice qui sache les écouter.

Cette question de l’Etat de droit et de la Justice traverse nombre de films et les réponses apportées parfois fort problématiques ! Durant ses dernières éditions, le Fespaco nous avait permis de découvrir des films éthiopiens ancrés dans la réalité et au récit bien maîtrisé. Cette année, c’est Fre de Kinfu Banbu qui tient ce rôle. Le film est cinématographiquement pesant, démonstratif et larmoyant, mais l’histoire est effectivement assez forte : un père (Feleke Abebe) vit seul avec sa pétillante fille de 13 ans, Fre, qu’il materne sympathiquement depuis la mort de sa mère. Elle est victime d’un viol collectif en son absence. Le père apprend qui sont les coupables mais ne dit rien à la police qui pourtant enquête efficacement, pour se faire justice lui-même. Les spectateurs applaudissent cette vengeance mûrie par tous les personnages et longuement étalée sur l’écran. De toute évidence, ils doutent de l’efficacité de la police et de la justice. Dans un Burkina Faso où les brigades d’autodéfense se multiplient dans les zones d’insécurité, le soutien d’un Etat de droit assurant une véritable justice est pourtant essentiel. Proposer la barbarie de la vengeance individuelle aux spectateurs me semble d’une extrême gravité. Et sélectionner un tel film tout autant.

Même problème avec le film d’ouverture, Frontières d’Apolline Traoré (Burkina Faso) qui suit le parcours de femmes commerçantes dans les bus reliant les pays du Sénégal au Nigeria. Malgré le fait que la CEDEAO est une zone de libre échange, les frontières sont des obstacles où les douaniers soutirent des bakchichs à tout va. Le film est effectivement une suite de contrôles, agencé en une série de saynètes dont se dégagent peu à peu quatre femmes indépendantes qui finiront par faire cause commune. Malheureusement fort mal monté et dirigé, le film souffre d’un manque de souffle auquel s’ajoute le peu d’épaisseur de personnages dont nous n’apprendrons les drames de vie que par des bribes de dialogues et qui sinon sont fortement stéréotypées. Le seul moment de grâce du film est le chant de deuil a capella d’une femme nigériane. Il n’empêche que Frontières rend compte de la condition de centaines de femmes qui vivent tous les jours tracasseries, corruption, vol, accident ou …viol. Effectivement, l’une sera victime d’un viol par un douanier. Son auteur assommé par les autres femmes, elle lui dérobe son pistolet, ce qui lui permettra de tuer son petit ami qui l’a utilisée en l’envoyant sur la route pour transporter des médicaments trafiqués. Comme dans Fre où le père, très croyant, se souvient des paroles bibliques et se livre à la police, elle appelle ensuite la police pour se dénoncer. Cela les absout peut-être mais pas ces films qui ouvrent ainsi la voie au spectateur pour se faire justice lui-même. C’est la voie du lynchage et de la barbarie. Comment dès lors penser que l’exigence d’une vraie justice puisse progresser ?

Il est assez terrible de constater combien la croyance en une justice efficace et équitable s’est émoussée. Le summum en la matière était le film ivoirien Innocent malgré tout de Jean de Dieu Konan et Samuel Mathurin Codjovi. Sa présence en compétition est le plus grand coup de couteau que le Fespaco se soit porté. D’une inspiration chrétienne à rapprocher de Mel Gibson et son La Passion du Christ mais strictement dénué de la moindre qualité de cinéma, il se distingue par une bonne vingtaine de minutes de torture, sorte de crucifixion d’un pauvre malheureux accusé à tort d’avoir violé et tué la fille d’un ministre, lequel demande à la police de le faire souffrir à son tour, le tout sur une musique répétitive obsédante. Affligeant, ce spectacle de violence qui prend le spectateur en otage (au point que nombreux furent ceux qui quittèrent la salle) est d’une telle inanité qu’on en reste les bras ballants. Les doutes de la commissaire chargée de la base besogne font le reste du film, soulignés par des répétitions, des effets et des plans chocs pour faire durer les scènes. « Que deviendra notre monde sans justice ? » demande une voix-off en fin de film : effectivement, mais il est sûr que ce film ne contribue en rien à changer les choses.

La Côte d’Ivoire était cette année l’invitée privilégiée du Fespaco et le président Ouattara a fait le déplacement pour la remise des prix. Elle a également contribué au difficile financement du Fespaco, à hauteur semble-t-il de 50 millions de Fcfa, et attendait sans doute plus de reconnaissance du jury, mais sans espoir vu la piètre qualité des films. Qui les a choisis ?

Quelle vision de la femme ?

L’autre film ivoirien semblait comme issu d’un roman Adoras. Dans ce genre de littérature de gare, équivalente des Harlequins en France, la femme est puissante, déterminée mais ne sort jamais des clichés : elle réussit par la séduction, le maquillage et les tenues aguichantes, et son but est la réussite par la consommation dans le consensus social. Elle est donc forcément manipulatrice. C’est la définition même de Naturelle, l’héroïne de L’Interprète d’Olivier Koné et Khady Touré. Interprète à succès apparaissant régulièrement à la télévision, elle est mariée à un homme gauche et benêt qu’elle méprise et remet sans cesse à sa place. Elle tombe sous l’emprise d’un client américain qui l’inonde de cadeaux (bien sûr des habits à la mode puisque c’est de ça qu’une femme rêve !), mais reprend vite le dessus et manipule tout et tout le monde dans une histoire à rebondissements. C’est enlevé et drôle, plutôt bien mené comme du théâtre de boulevard en facture téléfilm, sans jamais s’élever au-dessus du programme Adoras du stéréotype réducteur et sans jamais quitter, comme dans la plupart des séries et telenovelas, une classe aisée éloignée de toute préoccupation sociale.

Le public adore, mais le critique s’inquiète de la célébration des clichés confortée par une sélection en compétition officielle. Cette vision de la femme traverse nombre de films. Le personnage de la prostituée s’impose souvent sans qu’un autre caractère ne vienne restituer une positivité ou qu’elle-même ne tente une évolution. Dans le thriller Wulu de Daouda Coulibaly (Mali), Ladji (Ibrahim Koma) accepte de transporter de la drogue pour permettre à sa sœur d’échapper à la prostitution. Ses affaires se développant, elle deviendra une prostituée de luxe, comme si elle ne pouvait échapper à sa nature ! Le film, une production franco-sénégalaise maîtrisée par une équipe de techniciens français, n’échappe à aucun poncif sur l’Afrique qui n’y est que décor d’une histoire de solitaire taciturne et sans scrupules se faisant piéger par le désir d’argent. Le rappel en fin de film que l’argent de la cocaïne a favorisé la chute de l’Etat malien en 2012, loin de donner une légitimité au propos, souligne en fait le manque de contextualisation du scénario, la déréalisation à l’œuvre.

Dans Thom de Tahirou Tasséré Ouedraogo (Burkina Faso), un fils à papa s’emmourache de Jones, “danseuse par passion, prostituée par nécessité”. Elle ne le considère d’abord que pour se débarrasser d’un vieux richard, ce qui le pousse à vouloir être son ange gardien. On ne sort donc pas des rôles habituels. Quant au père de Thom, il lui dit que “la vie est une pute : si tu veux une chose, il faut aller la chercher”. Merci pour la comparaison. Une caméra figée, un manque de rythme généralisé, une facture téléfilm ne permettent de toute façon pas au film d’aborder une autre façon de voir les choses. Car des rôles de prostituée, il y en eût beaucoup au cinéma, et des inoubliables, par exemple dans le cinéma italien d’après-guerre : Giuletta Massina dans Les Nuits de Cabiria (Federico Fellini, 1957), Clara Calamai dans Nuits blanches (Luchino Visconti, 1957), Annie Girardot dans Rocco et ses frères (Luchino Visconti, 1960), Silvana Corsini dans Accattone (Pier Paolo Pasolini, 1962), Anna Magnani dans Mama Roma (Pier Paolo Pasolini, 1962), Carlotta Barilli dans La Commare secca (Bernardo Bertolucci, 1962) ou encore Sophia Loren dans Mariage à l’italienne (Vittorio de Sica, 1964) ! Ces prostituées qui tentaient de refaire leur vie ouvraient chacun aux possibles autant qu’à la conscience des limites. Au contraire, ces films en compétition du Fespaco n’ont pour programme que l’enfermement dans le cliché.

Lilia, une fille tunisienne de Mohamed Zran se déroule lui aussi en milieu bourgeois dans une facture de téléfilm. Alors que le sujet semble être le mépris du corps, la jolie Lilia s’y ballade en permanence en dessous aguichants, reléguant le spectateur dans le voyeurisme. Cliché sur cliché, le film accole à Leila un nain homosexuel qui force les mimiques, une vision on ne peut plus méprisante cherchant à en faire rire. Incohérent dans son récit, cherchant à jouer sur le fantastique sans y parvenir, l’auteur d’Essaïda et de Le Prince, deux films qui avaient marqué par leur ancrage dans le vécu tunisien, déçoit par cette entreprise de déréalisation ratée. Ici encore, une grave erreur de programmation alors que Demain dès l’aube de Lotfi Achour était relégué au Panorama (cf. critique n°13954).

Ligne de vie (Life Point) de Brice Achille (Cameroun) profite de la présence de ce monument qu’est Gérard Essomba, qui sauve le film de la mièvrerie. On l’y voit vouloir avaler des cachets pour mettre fin à ses jours avant de tomber platoniquement amoureux de Sa’adate, une jeune réfugiée centrafricaine qui le ramène à la vie. S’il ne parvient pas à lui seul à rendre crédible cette histoire qui aurait pu être belle, c’est que les effets saccadés et la musique, le montage sans rythme et la pesanteur de la mise en scène ne le soutiennent pas assez pour cela, et que le film manque singulièrement de point de vue. C’est très visible dans la scène d’attaque de village racontée par Sa’adate. Plutôt que de se mêler au chaos dans des métonymies ou bien d’adopter le point de vue des villageois, la caméra reste plantée en reportage, dans une sorte de neutralité distanciée. Au côté d’un homme à l’aube de sa vie mais vite accusée de profiteuse par la famille, Sa’adate compose un beau portrait contradictoire mais n’échappe pas à son rôle d’être objet d’attirance plutôt que véritablement active.

On pourrait penser que Frontières d’Apolline Traoré est un film féministe puisqu’il met en scène le courage et la solidarité de quatre femmes parmi tant d’autres. Pourtant, Ardjara, la Sénégalaise, offre ses atouts au chef d’un poste frontière pour obtenir le certificat de vaccination qui lui manque pour passer. Elle dira à l’acariâtre Emma qui ne montre aucune compassion : « Mon mari me bat tous les jours, ce n’est pas pour ça que j’ai un problème avec le monde entier ! ». Faut-il y voir l’expression de ce négoféminisme que théorise Obioma Nnaemeka, ce féminisme de négociation et sans ego qui préfère, face à un patriarcat sans concessions, contourner et ruser plutôt qu’affronter les hommes sans autre résultat que de déclencher leur violence ? (3)

Quelle différence avec Félicité d’Alain Gomis, heureusement récompensé par l’Etalon d’or, et qui sauvait cette sélection du marasme intégral ! Mère courage puis mère éplorée reprenant goût à la vie en acceptant d’être aimée, Félicité n’a rien d’un stéréotype. Elle cherche comme la plupart des femmes à s’en sortir et lorsque le réel la rattrape, elle plie mais ne casse pas. Au contraire, elle se reprend, progresse, va de l’avant, prenant sa réalité comme socle d’un renouveau. (cf notre critique n°13983 et notre analyse de son geste de cinéma analyse n°13987)

La politique, sous l’angle de la corruption

Le pouvoir n’est perçu que dans ses privilèges. Gérard Essomba, encore lui, est un ancien ministre de l’énergie. Il cherche à délocaliser son village natal pour en faire exploiter les richesses en gaz de schiste par une entreprise chinoise. C’est ainsi que dans La Forêt du Niolo d’Adama Ruamba (Burkina Faso), il compose un puissant sans morale, prêt à tout pour faire passer son projet, jusqu’à engager les pires malfrats. Un journaliste et une écologiste vertueux s’opposent à lui à leurs dépens. Ce combat se fait à coups de retournements feuilletonnesques et de formules, le discours remplaçant l’image, tandis que la pesanteur de la mise en scène, le jeu exagéré des acteurs, l’insistance et la caricature font de ce bien prévisible opus un piètre jeu de bons et de méchants. On retrouve là un cinéma bien pensant plus qu’engagé où la contradiction cède à la démonstration. L’Etat n’y étant qu’un ramassis de corrompus, le film se termine lui aussi sur une justice exercée par soi-même.

Gros succès en salles et Etalon d’argent, L’Orage africain – un continent sous influence de Sylvestre Amoussou, se situe, lui, au sommet de l’Etat. Dans une République imaginaire, un président éclairé (joué par le réalisateur lui-même) déclenche le « plan africain » : la nationalisation sans indemnisation de toutes les entreprises étrangères. « La danse des panthères est terminée ! » Méprisantes et racistes, celles-ci financent l’intervention de Mme Touvenelle, sorte de Foccart féminin prêt à tout pour déstabiliser le régime, engageant elle aussi une bande de mercenaires qui plongent le pays dans le chaos. Comme toujours dans le cinéma d’Amoussou, les dialogues sont didactiques et le récit sommaire dans sa fragmentation. Ici encore, la corruption fait son travail de sape et la presse est aux ordres. Personne ne remet en cause le néocolonialisme évoqué et la sournoiserie des actions de déstabilisation (les réseaux français n’avaient-ils pas créé de la fausse monnaie pour faire tomber Sekou Touré ?), mais ne pourrait-on parvenir aujourd’hui à une vision moins dualiste et plus complexe que la vieille opposition d’intérêts manichéenne dénoncée autrefois ? On caresse ici le public dans le sens du poil avec un discours de bouc émissaire sans lui offrir de réelles voies de réflexion et d’action pour le temps présent. Pire, le Président joué par Amoussou, qui agit seul contre tous, n’est-il pas un dictateur en puissance dans son personnage de figure charismatique ? Et son programme isolationniste un bizarre écho aux idéologies nationalistes qui progressent dangereusement ?

Tentative d’exprimer dans l’intime la continuité des pouvoirs malgré la chute des idoles, A la recherche du pouvoir perdu de Mohamed Ahed Bensouda (Maroc) tourne sur son huis-clos sans convaincre. Un général assoiffé de pouvoir regarde à la télévision la chute progressive des dictateurs mais emprisonne sa femme artiste qui en devient malade. Ce scénario de court métrage s’étale dans l’ennui en l’absence d’une pertinente mise en scène qui lui donnerait de la consistance.

Incursions historiques

Dans la veine des vieux films sur la guerre d’Algérie, vu aux Journées cinématographiques de Carthage en 2015, Le Puits de Lotfi Bouchouchi est la mise en scène d’un étau : les habitants d’un village soupçonné par les militaires français de soutenir les rebelles sont assiégés et assoiffés, ne pouvant traverser le marigot pour aller chercher de l’eau sans être canardés. Désuet et surjoué, le film souffre d’une mise en scène démonstrative. Il est sauvé par le suspense qu’il installe et bien sûr son rappel de la cruauté de la guerre, mais sa dramaturgie musicalement hyper-soulignée d’un peuple qui résiste ne saurait convaincre.

Autre film algérien (envoyés par le ministère ?), Les Tourments, de Sid Ali Fettar dresse à travers la saga d’une famille l’Histoire récente de l’Algérie. Un fils s’est engagé dans le maquis islamiste mais s’en échappe, comprenant sur le tard ce que lui dit son père quand il lui cite le Coran : « Celui qui enlève la vie à un homme l’enlève à l’humanité toute entière ». Un autre fils est menacé par le chômage bien que syndicaliste. Une fille a épousé un homme d’affaires retord et infidèle. Et le père se souvient de ses années activistes. De facture télévisuelle, c’est un cycle que ce film raconte, celui de la violence et de la vengeance sans fin.

Autrement plus convaincante est l’approche historique de Le Gang des Antillais de Jean-Claude Barny (Guadeloupe), seul film caribéen en compétition, le Fespaco ayant décidé de l’ouvrir à la diaspora sans que l’on sache ce que désigne vraiment ce terme puisque nombre de cinéastes résidant en Europe y avaient déjà accès. Le contexte historique en est clair, ainsi que l’engrenage de l’appât de l’argent qui isole les protagonistes de leur base sociale. (cf. critique n°13813)

Hors compétition, Résistance (Fidaa) de Driss Chouika rendait compte en noir et blanc d’un réseau de résistance durant la période allant de l’exil de feu Mohammed V à l’indépendance du Maroc. Quatre amis s’engagent contre les colonisateurs français, passent dans la clandestinité pour commettre des attentats et connaîtront des destins dramatiques. Le film est centré sur l’un d’entre eux et son amour pour la fille d’un collaborateur responsable de l’arrestation de nombreux résistants. On pense à La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo (1966), tant l’esthétique en est proche. Mais ce que Fidaa partage aussi avec ce film, c’est l’édification du spectateur appelé à résonner au discours nationaliste par toutes les ficelles du film d’action. Aux patriotes qui n’hésitent pas à affronter la torture et la mort s’oppose le machiavélisme du tortionnaire français aux accents homosexuels, comme si la caricature était une démonstration. On rêve de ce que définissait George Eliot comme le propre de l’art : “l’élargissement de nos sympathies”, c’est-à-dire de films où chaque personnage puisse être apprécié dans ses faiblesses comme dans sa beauté. Bien sûr, des personnages sont détestables, mais le cinéma se méprend quand il refuse d’en faire des hommes contradictoires car personne n’est entièrement bon ou méchant, et que la fonction de l’art n’est pas de pousser à la vengeance mais à la justice, ce qui suppose que tous ont la parole pour pouvoir se défendre.

Et quelques ovnis

Le retour de Kwah Ansah était attendu. Ce réalisateur ghanéen historique avait connu un des plus grands succès publics des cinémas d’Afrique avec L’Amour mijoté dans la marmite africaine (1981) et remporté l’Etalon d’or du Fespaco avec Heritage Africa (1989). Quand nous l’avions interviewé à Accra avec Steve Ayorinde, il se plaignait de voir le cinéma ghanéen envahi par son homologue nigérian et ne plus croire que dans le juju (sorcellerie). (Cf. article n°4142) Avec Praising the God plus one, il réalise un film passionnant par son propos malgré une forme assez télévisuelle. On voit régulièrement les églises du réveil stigmatisées dans les documentaires occidentaux, sous-entendant que ces grands enfants africains se font naïvement arnaquer par des prédicateurs intéressés. Par exemple Marchands de miracles, de Gilles Remiche (cf. analyse n°4600). Le grand intérêt du film de Kwah Ansah est d’analyser comment les gens en arrivent à se laisser embarquer par ces charlatans, et cela sans mépris, dans leur contexte et en lien avec leurs propres soucis, et quelle fonction cela prend dans leur vie. Un film de mise en garde de l’intérieur en somme.

Financé par une ONG, The Lucky Specials de Rea Rangaka suit les pas d’un jeune mineur passionné de musique dont le mentor meurt de tuberculose. Contaminé, il devra se battre avec la maladie puis sa rechute lorsqu’il néglige le traitement. Des animations récurrentes montrent le travail du virus au sein des tissus à l’intérieur du corps avec une voix off explicative. Cette incursion didactique prend le pas sur le récit et l’histoire d’amour qu’il vit avec la tenancière de la taverne où il se produit, au point de détourner toute émotion. Même si le récit est bien mené et les acteurs convaincants, il est quand même incroyable que le Fespaco n’ait trouvé que ce film pharmaceutique pour représenter l’Afrique du Sud.

L’Alliance d’or de Rahmatou Keïta (Niger) est un joyau ambigu. Tiyaa, une étudiante à Paris rentre au pays pour les vacances et espère que son compagnon connu en France, lui aussi de famille royale, la demande en mariage. Tiyaa ne croit pas aux prédictions du marabout mais le film donnera raison à celui-ci. Elle s’oppose au mariage forcé mais valorise les pratiques culturelles qu’une série de scènes mettent en exergue. En somme, à la fois rebelle et soumise, elle s’efface derrière la tradition tout en en critiquant les dimensions obsolètes. D’une esthétique extrêmement soignée, situé dans une famille aristocratique et sa belle maison, le film magnifie une culture au risque de la désincarner, la décontextualiser, et même de l’opposer à la culture de l’Autre vue comme une perversion. Alors que chez Cissé par exemple (Yeelen), le mystère de la culture bambara était préservé, ici tout est expliqué, tout est dit. Cela n’empêche pas quelques beaux moments d’élévation, mais l’émotion est rarement présente, même en mobilisant l’Ave Maria de Bach.

Pour terminer, signalons hors compétition un petit bijou déjà vu aux Journées cinématographiques de Carthage : O.N.G. Organisation non-gérable (N.G.O. – Nothing’s going on) d’Arnold Aganze, un Congolais installé à Kampala. Fait avec des copains, le film n’a pas coûté plus de 3000 $, mais son humour et son propos sont dignes des grands. Zizuke travaille dans un bar et Tevo est photographe sans emploi. Ils draguent des Blanches assez efficacement en leur racontant qu’ils font le bien dans une ONG, et l’une d’entre elles invite Tevo à lui envoyer des photos pour lui trouver des soutiens en Amérique. De fil en aiguille, ils vont devoir faire des images sur des actions imaginaires pour recevoir des fonds d’aide mais un expert est envoyé sur place pour documenter le projet en vidéo… L’humanitaire et le rapport Nord-Sud sont épinglés de joyeuse façon face à l’inventivité de la ruse et de la débrouille !

Conclusion

Ce Fespaco était-il celui du renouveau comme l’espérait Tahirou Barry, le ministre burkinabè de la Culture, qui dans son lyrique discours d’ouverture citait Sankara et célébrait l’alliance des valeurs républicaines et du cinéma ? Malheureusement non. En dehors de Félicité d’Alain Gomis, on y cherchait les propositions de cinéma qui renouvellent la perception de l’Afrique par elle-même et de son discours sur le monde. Or, comme l’écrit Marie-José Mondzain, “réaliser n’est pas transcrire le réel mais écrire le possible”. (4) Là est l’enjeu du cinéma dans un continent bourré de potentialités mais confronté aux séquelles de son Histoire.

L’ensemble du milieu professionnel des cinémas d’Afrique mais aussi le public ont le Fespaco dans leur cœur. S’il ne veut pas se discréditer davantage, le Fespaco doit réagir et s’organiser pour une programmation qui rende véritablement compte de la richesse de ces cinématographies. Le sursaut est urgent.

 

  1. Malgré l’arrivée tardive et la distribution parcimonieuse d’un catalogue d’ailleurs nettement mieux imprimé et soigné que les précédents.
  2. Pour assurer la sécurité du festival alors que des commissariats ont été attaqués durant le Fespaco à la frontière malienne dans le nord du pays, l’Etat burkinabé a mobilisé militaires et gendarmes pour assurer les contrôles aux portiques d’entrée dans les salles et les lieux publics : ils l’ont fait avec sérieux, respect et sollicitude, dans une ambiance détendue. Une leçon !
  3. Cf. “Autres féminismes : quand la femme africaine repousse les limites de la pensée et de l’action féministes”, in : Féminisme(s) en Afrique et dans la Diaspora, Africultures n°75, L’Harmattan 2008.
  4. Marie-José Mondzain, Images (à suivre)¸ Bayard 2011, p. 283.
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9 commentaires

  1. Hamidou Kane le

    Bonjour, une petite correction, quand vous citez Mel Gibson, vous faites certainement référence à la Passion du Christ, “La Dernière Tentation…” étant un film de Scorsese.

    De même, quand vous étrillez (à très juste titre) “L’Orage africain”, il est dommage d’utiliser comme argument “le récit mené comme dans une bande dessinée”, qui sous-entend un mépris pour un art – la bande dessinée en l’occurrence – dont les preuves ne sont pourtant plus à faire.

    Sinon, bravo pour ce bilan et ces conclusions partagées par de nombreux festivaliers.

  2. ngongang serge le

    C’est enrichissant cet article merci et mon souhait est de devenir ce que je veut être et je suis persoider qu’avait votre collaboration j’y parviendrai

  3. Napon A. Patrice le

    Olivier depuis qu’une prise en charge lui a ete diplomatiquement refuse, FESPACO n’a plus jamais rien fait de bon! Du courage a vous.

    • De quelle prise en charge parlez-vous ? Personnellement, je n’ai jamais rien demandé au Fespaco et n’ai été pris en charge par le festival qu’en 2005, lorsque j’étais au jury longs métrages.

  4. Cher Olivier. Bravo pour ton magistral article, clair et sans concession. Encore un festival qui sacrifie au sacro-saint tapis rouge!…
    Comme toi j’ai longtemps fréquenté le Fespaco, sa chaleur au sens propre et au figuré, ses émotions, ses découvertes, ses palabres sous l’arbre. . .
    Tu raison, le Fespaco comme tant d’autres festivals aujourd’hui se doit à son cinéma au lieu de faire du cinéma!
    Amitié
    Izza.

    • Merci Izza, restons optimistes. Je ne suis pas le seul à attirer l’attention cette année et on peut espérer que nos voix seront entendues et les moyens pris pour que le Fespaco soit le festival dont les cinémas d’Afrique ont besoin pour leur visibilité.

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