Francis trempait sa plume

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Francis trempait sa plume dans un seau tout bleu quand il s’inventait des ciels étoilés et des mondes d’enfants, les rêves des Trois petits cireurs et les embarrassantes questions de L’Enfant-pluie.
Francis trempait sa plume dans un seau tout vert, aux couleurs d’une Afrique jamais quittée et présente à chaque détour de page, dans chaque marge et dans chaque syllabe.
Francis trempait sa plume dans un seau tout rouge, quand il y voyait la lune mais aussi quand il se mettait en colère -une colère polie, presque souriante mais incisive, aiguë, efficace- pour dire la révolte des femmes et la force d’une Poupée ashanti, pour dénoncer une injustice plus insupportable qu’une autre, l’une de ces misérables bassesses dont le genre humain (ministre, griot ou Roi Albert d’Effidi) est capable.
Francis trempait sa plume dans un seau tout noir quand il composait le douloureux poème du Concert pour un vieux masque.
Francis trempait sa plume dans un seau en noir et blanc, quand il contait les frasques, les aventures et les mésaventures d’Agatha et de son fils…
Francis trempait sa plume dans un seau tout jaune quand il voulait rire et qu’une certaine amertume l’empêchait de s’épancher tout-à-fait.
Francis trempait sa plume dans un seau arc-en-ciel pour dire le monde, tour à tour médiocre et sublime, envoûtant et inquiétant, énigmatique et tranquille, à La nouvelle saison des fruits.
Francis trempait sa plume dans un seau de mots de tous les jours, simples, accessibles, chaleureux et vrais. des mots pour dire et pour chanter, des mots de têtes et des mots du coeur, des mots doux et des mots durs, des mots de trublion et de troubadour.
Francis trempait sa plume dans un seau acoustique, empli de notes, de « dicontes » et de »diracontes », à rendre jaloux guitare, sanza et flûte pygmée, désormais quelque peu orphelines.
Francis trempait sa plume dans un seau magique afin de nous offrir, entre fausse naïveté et vraie tendresse, entre feinte candeur et vraie malice, quelques vérités qui dérangent, assenées sans ambages mais accompagnées d’un éclat de sourire, comme une élégante politesse du coeur.
Poète, conteur, romancier, nouvelliste, Francis mélangeait les seaux, sans se soucier des genres, des catégories, des rubriques, des tiroirs et armoires. Francis avait plusieurs cordes à ses seaux. Francis avait beaucoup de seaux, de toutes les couleurs et de toutes les saveurs.
Post scriptum en guise de message personnel : Francis, je n’ai pas eu le temps de te dire : le chocolat ne se trouve pas sous la neige. Même en Suisse ! Et puis, Francis, je m’en veux terriblement de t’avoir proposé de rencontrer, pour la première fois en public, ta fille Kidi, le 14 juin 2001, soit quelques 15 jours trop tard… Enfin, j’aurais tant voulu te raconter, qu’hier, dans le métro, mon voisin lisait Concert pour un vieux masque

Critique littéraire spécialiste des littératures africaines, Bernard Magnier dirige la collection « Afriques » aux éditions Actes Sud.///Article N° : 2262

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