Heremakono – En attendant le bonheur

D'Abderrahmane Sissako

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Cela commence dans le vent de sable et ce n’est pas un hasard : rien ne sera entièrement clair dans ce film qui ne juge personne, qui ne pose aucune certitude, n’ébauche aucune solution, qui au contraire se situe dans l’entre-deux de la perception, dans l’espace du sensible et de l’écoute. Nouadhibou est une petite ville de pêcheurs sur la côte mauritanienne. Abdallah va partir pour l’Europe et vient y trouver sa mère. Il ne comprend pas le hassanya qui est parlé ici mais essaye de comprendre ce qui l’entoure. C’est cette disposition qui émeut d’emblée, c’est là que ce film se fait cinéma : un regard posé, à l’affût des détails, prêt à l’apprentissage. Une jeune fille apprend à chanter, un jeune garçon est apprenti électricien : le chant et la lumière traverseront le film de part en part. La voix encore hésitante de la jeune fille qui répète, ces ampoules qui s’allument ou ne s’allument pas : une quête éperdue d’expression et de lumière, les deux termes étant bien entendu liés, imbriqués dans le film. « J’installe la lumière, mais en ont-ils vraiment besoin ? » se demande Maata, le vieil électricien. Khatra, l’apprenti encore enfant, en est convaincu. Quand on lui demande ce qu’il compte faire plus tard, il répond après mûre réflexion : « électricien ».
La lumière ne sera pas ces images importées qui arrosent les télévisions : l’anachronisme de « Des chiffres et des lettres » dans le vécu local suffit à suggérer l’ardente nécessité d’images africaines. Mais l’ailleurs est présent, surtout dans les têtes. Sans être encore parti, Abdallah est déjà dans l’exil intérieur. Makan aussi, qui voudrait partir, et son ami Raphaël, dont on ne sait s’il a pu passer de Tanger en Espagne, revient, lui, rejeté par les flots sur la plage. Son cadavre évoque à lui seul le drame de tous ceux qui ne disposent pas de la liberté de bouger, le gouffre qui sépare le monde en deux. « La mort, c’est normal », dira Maata. Elle s’inscrit dans la vie, assumée. Comme Makan face à Raphaël, on ne l’approche pas puisqu’elle est déjà là, imbriquée dans la vie, comme un sens caché.
Cette retenue est à l’image du film : le regard suffit à établir la communication, avec le spectateur aussi. L’émotion est là, permanente, dans cette subtilité d’approche. Lorsqu’à la manière de l’enfant de « Yeelen » (La Lumière) de Souleymane Cissé qui déterre l’œuf de la connaissance avant d’aller la mesurer aux hommes, le petit Khatra détache l’ampoule de Maata pour la porter sur la mer, une poésie s’impose, parfaitement convaincante. L’ampoule lui reviendra : il a besoin de la lumière, il la transmettra. Le départ ne sera pas forcément la solution. Peut-être est-elle davantage dans ce regard, cette ouverture à l’autre, cette sensibilité, cette sensualité même que suggère ce coin de dune évocateur, dernière image de ce film superbe, un cadeau au spectateur qui le garde en lui comme un trésor.

2002, 95 min, image : Jacques Besse, coprod. Duo Films/Arte, avec Khatra Ould Abdel Kader (Khatra), Maata Ould Mohamed Abeid (Maata), Mohamed Mahmoud Ould Mohamed (Abdallah), Nana Diakité (Nana), Fatimetou Mint Ahmeda (Soukeyna, la mère), Makanfing Dabo (Makan), Nèma Mint Choueikh (La griotte). Distr. Haut et court (01 55 31 27 27).///Article N° : 2350

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