« Le pardon ne veut pas dire l’oubli »

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Véronique Tadjo

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Parmi les publications initiées dans le cadre de la rencontre des écrivains à Kigali par Fest’Africa (cf. Africultures 30, dossier Rwanda 2000 : mémoires d’avenir), vient de paraître chez Actes Sud l’ouvrage de Véronique Tadjo « L’ombre d’Imana – voyage jusqu’au bout du Rwanda ». Entretien.

Comment se sent-on après avoir réussi un tel pari : écrire un livre non manichéen sur un sujet douloureux et complexe ?
Dès le départ, j’ai compris qu’il y avait là un grand défi et un grand danger aussi. Comment écrire sur le génocide des Tutsis sans prendre parti et créer à nouveau des camps dans lesquels Hutus et Tutsis seraient enfermés ? Comment essayer d’écouter le plus de voix possibles afin d’essayer de comprendre comment un pays comme le Rwanda a pu en arriver là ? La difficulté d’un tel projet d’écriture, c’est que le génocide n’a pas commencé en 1994, comme on a tendance à le croire, mais bien avant puisqu’il a été préparé pendant plusieurs décennies à travers les différents massacres de Tutsis qui ont eu lieu et qui sont restés impunis. Il y a avant et après le génocide. Ces deux périodes sont essentielles pour mieux comprendre le processus qui a mené aux actes de barbarie. Le Rwanda post-génocide est un pays qui tente de se remettre debout mais qui reste confronté à des obstacles incommensurables, notamment aux problèmes de la justice et de la réconciliation.
A cela s’ajoute l’impossibilité d’une véritable stabilité économique et politique à cause des nombreux conflits qui existent dans la région. Par ailleurs, la menace d’invasions perpétrées par les rebelles Hutus, anciens génocidaires entraîne un cycle de violence permanent. Avant le génocide, le Rwanda avait des relations avec de nombreux pays tels que la France et la Belgique, les Etats Unis, le Zaïre, l’Ouganda, la Tanzanie, le Kenya et le Burundi, bien entendu. Tous ont eu une influence plus ou moins néfaste dans le drame rwandais. Dans ces conditions, j’ai trouvé qu’il me serait impossible de faire une narration classique. Cela m’aurait obligé à occulter trop de choses.
Pourquoi voyages au pluriel ?
Voyages au pluriel, d’abord parce que mon séjour au Rwanda dans le cadre du projet d’écriture, « Rwanda, écrire par devoir de mémoire », initié par Nocky Ndjedanoum, s’est fait en deux temps, d’où les deux parties comportant le premier voyage et le deuxième voyage. Il s’agit de deux approches relativement différentes. Pendant le premier voyage, il m’a fallu surmonter le choc initial provoqué par la réalité physique du génocide lorsque je suis allée sur les sites et que j’ai écouté les témoignages. Pour le deuxième voyage, j’étais mieux préparée psychologiquement et j’ai pu faire un travail plus en profondeur. J’ai voulu aussi montrer par ce sous-titre, qu’il y a plusieurs façons de voyager au Rwanda. Les réfugiés rwandais sont disséminés dans le monde entier. On en retrouve en Afrique du Sud, par exemple, comme je le dis au début du texte. Ils sont aussi dans les autres pays d’Afrique, aux Etats-Unis et en Europe dans bien des capitales. A Londres, où j’habite actuellement, un journaliste du « Gardian », un des grands journaux de la place, a retrouvé récemment la trace d’un des responsables du génocide qui vivait tranquillement dans son quartier. Le Rwanda est partout et on peut le rencontrer même chez soi.
Aller au Rwanda, c’était pour moi faire un voyage intérieur, entrer dans un questionnement sur la vie et la mort, sur la nature humaine et sur le Bien et le Mal. Découvrir le côté obscur de l’Homme, mais aussi ce qui peut nous rester comme espoir après une telle horreur.
A quel moment de la redaction t’est venue l’idée de mélanger ainsi la fiction et le réalité dans ce livre ? (ce qui fait d’ailleurs son originalité)
C’est en tant qu’écrivains et non en tant qu’historiens ou journalistes que nous avons été contactés pour ce projet. La fiction devait être notre matériau puisque c’est celui que nous connaissons le mieux. J’ai tout de suite été d’accord car la littérature a une fonction très spécifique, celle d’aller au-delà des faits et de s’adresser directement à l’émotion du lecteur. Elle présente la réalité sous un jour différent. Sa force, c’est la liberté de création. Ce qui m’intéressait, c’était de redonner aux victimes et aux bourreaux des visages, des noms, des vies. Montrer que ces gens-là étaient bien comme vous et moi. Mais j’ai estimé que vu le sujet auquel j’avais affaire, il fallait donner au lecteur des bases solides dans la réalité, c’est-à-dire fournir un certains nombre de faits pour permettre une meilleure compréhension du contexte dans lequel les différents personnages évoluaient. Une fois cela acquis, j’ai laissé parler mon imagination par rapport a tout ce que j’avais vu et entendu pendant mon séjour, tous les documents que j’avais lus. Le texte, Anastase et Anastasie, par exemple, m’a été inspiré par les témoignages de victimes que j’ai lu et par mes visites sur les sites de génocide.
Tu es parmi les écrivains et même les chercheurs qui ont travaillé sur le Rwanda, l’une des rares à avoir reproduit le manifeste Hutu. Qu’est-ce qui justifie ce choix artistique ?
J’ai reproduit le manifeste du Hutu Power parce que la première fois que je l’ai lu, j’ai eu des frissons de peur dans le dos. Je me suis demandée comment il était possible d’écrire des choses pareilles, faire preuve d’une telle haine envers une partie de la population de son propre pays. Pour moi, c’est un texte extrémiste sur l’exclusion, un problème qui touche aujourd’hui tant de pays africains. Qu’un tel manifeste ait pu être publié en toute impunité montre bien le type d’atmosphère qui régnait juste avant le génocide. Les gens étaient préparés psychologiquement à détester leurs voisins et à les anéantir de leur vie. Le génocide n’a pas été le résultat d’une colère subite envers les Tutsis comme certaines analyses ont voulu le dire, mais bien le résultat d’une opération organisée de longue date par l’élite hutu extrémiste, une manipulation politique de l’ethnicité à des fins politiques : garder le pouvoir, ne le partager en aucun cas.
Il y a beaucoup de pudeur dans ce livre, aucun mot n’est superflu. Je le lis avant-tout comme un poème en prose…
Si j’écris de la prose poétique, c’est peut-être parce que je suis poète avant tout. Je suis venue à la littérature avec Latérite, un recueil de poèmes. Mais j’ai parfois des doutes sur la réceptivité de la poésie sous sa forme conventionnelle. J’en suis arrivée à la conclusion que la prose poétique offrait plus de possibilités de création et touchait un plus grand nombre de personnes. Ceci dit, pour moi, la poésie est ancrée dans la réalité, dans la vie. L’image du poète qui a la tête dans les nuages n’est pas juste. Il existe une poésie combattante, militante. Une poésie qui plonge ses racines dans la vie de tous les jours. Son langage condensé lui donne une force que la prose, plus diluée, n’a pas toujours.
Le chapitre « La colère des morts » est très beau. Il est écris comme un conte. Il y a d’ailleurs un autre conte (je dirai une fable) à la page 131. Peut-on y voir l’influence de la littérature enfantine ? De la culture rwandaise ?
L’inspiration du texte « La colère des morts » m’est venue de ma culture africaine dans laquelle le culte des morts est très important. Il y a toutes sortes de rites complexes qui entourent les défunts et on leur rend hommage régulièrement. Cela se retrouve pratiquement dans tous les pays africains y compris au Rwanda. Le personnage du devin existe dans la culture rwandaise traditionnelle. Mais je lui ai ajouté la fonction de diseur de vérités puisque son statut particulier lui permet d’être directement en rapport avec les dieux. Il a la force de dénoncer les tares du passé mais aussi celles du présent, puisque les morts et les vivants l’écoutent. Il fait la jonction entre les deux. Quant à l’histoire du monstre qui mange les siens, page 131, j’ai effectivement pensé un peu à la littérature pour la jeunesse car c’est un conte assez connu. J’ai voulu dire que l’avidité pouvait mener à l’autodestruction. Au niveau des enfants, on leur dit toujours, « Il ne faut pas être trop gourmands ! ». Mais les adultes se comportent comme des gamins primaires. Nos élites veulent tout prendre, refusent de partager. Les hommes politiques préfèrent mener le pays à la ruine plutôt que de négocier une meilleure répartition du pouvoir et des ressources nationales.
Ces contes inscrivent ce livre dans les traditions africaines et en font un livre métisse.
J’hésiterai avant de parler de livre « métisse », même s’il est vrai qu’il y a un mélange des genres. Je sais que c’est un terme très à la mode dans le monde de la critique, mais pour moi il ne veut pas dire grand chose. Aujourd’hui, tout ce que nous faisons est « métisse ». Nous sommes tous influencés les uns par les autres à travers la radio, la télévision, les journaux, le cinéma, les langues que nous parlons, etc. Il est aussi bien plus facile de voyager que par le passé, ce qui entraîne de grands déplacements de groupes culturels. Bref, il n’existe pratiquement plus de race pure aussi bien culturellement que physiquement. Une enquête démographique publiée récemment en Grande Bretagne, par exemple, a provoqué un grand émoi lorsqu’elle a révélé que d’ici l’année 2100, les gens de race blanche seront en minorité et que dès 2010, ils seront moins nombreux à Londres.
Votre livre met l’accent sur le pardon.
Si mon livre semble prôner l’idée du pardon au sens chrétien du terme, c’est parce que j’estime qu’au Rwanda, il n’y a pas d’autre choix. On aimerait que la vie reprenne, que le pays se remette en marche. La cohabitation est difficile car parfois bourreaux et victimes vivent côte à côte. Mais le pardon ne veut pas dire l’oubli. La paix ne sera pas possible sans une justice réelle. Plus d’une centaine de milliers de prisonniers croupit dans des prisons surpeuplées. C’est un des plus gros problèmes auquel le Rwanda a à faire face. Aujourd’hui, des solutions originales sont proposées comme la gachacha qui fait appel à la justice traditionnelle. Cela permettra peut-être de passer des jugements plus rapidement. Et puis, le pardon n’est pas à sens unique. Vous demandez pardon à quelqu’un et cette personne à qui vous avez fait du mal vous l’accorde ou vous le refuse. Des deux côtés, c’est un pas très difficile à franchir et dans le cas du Rwanda cela est presque impossible. Mais que faire d’autre si le Rwanda veut rester un pays composé de Tutsis et de Hutus ?
Ce livre semble une rupture dans votre écriture.
L’écriture de « L’ombre d’Imana » marque un changement dans ma façon de travailler. J’ai consulté beaucoup de documents, lu des dépêches, fait des recherches. J’ai la sensation d’avoir énormément appris. J’ai envie de continuer à me plonger dans l’histoire africaine. De quoi est fait notre passé pour que le continent soit ainsi à feu et à sang ? Je n’ai pas encore fait le deuil du Rwanda car le Rwanda n’est pas encore en paix. Trop de douleurs pèsent sur le pays.

///Article N° : 1611

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