Penser Afropea

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Le site afropea.net, lancé il y a quelques mois comme espace de réflexion sur les identités afropéennes, est la continuité de projets menés par Marie-Julie Chalu. Dans le Hors-Série Africultures « Décentrer, Déconstruire, Décoloniser », qu’elle a co-coordonné, elle revenait sur la genèse de ses travaux. 

En 2014, pour son 100ème numéro, la revue Africultures s’est consacrée à l’afropéanité avec comme sous-titre évocateur : « Afropéa: un territoire culturel à inventer ». Elle s’est ainsi attelée à produire un des premiers ouvrages théoriques en français sur le sujet en ouvrant à de nouvelles réflexions tout en évoquant ses possibles limites. Avec l’ouverture du compte Instagram @afropea, j’ai voulu approfondir mes propres réflexions sur ces identités afropéennes encore peu documentées ou interprétées[1].  Je voudrais créer un espace d’archives décoloniales, de mémoires réappropriées, d’exposition d’œuvres d’artistes qui s’inscriraient dans cet espace afropéen en continuelle interrogation avec les autres formes d’afrodescendances dans une perspective inclusive et intersectionnelle.

« Comment organiser le chaos de cette identité-là pour que ce soit aussi un espace de rêve pour les autres ? » Koffi Kwahulé

Je suis afropéenne,

descendante d’esclaves noir.es de Martinique,
née à Paris,
d’une mère martiniquaise partie vivre à la capitale de la « Métropole » dans les années 80. Ma présence sur le continent européen résulte de la manière dont ce dernier s’est pensé et s’est propagé. Il s’est construit comme le centre du monde, le seul foyer de civilisations universelles, de connaissances et de Progrès. Il a disséminé dans toutes les têtes l’idée d’y venir façonnant son indispensabilité sous le coup de la domination. Cette construction de soi génère nécessairement de la violence pour les autres (et pour soi-même intrinsèquement). Déportation et Esclavage transatlantique, Racialisation, Colonisation, concernant l’Afrique subsaharienne. Une mise en relation violente et terrible encore vivace dans ses effets. Cela a littéralement marqué tous les aspects de la vie et de la liberté. Nul.le (les êtres humains, les animaux, la nature, les esprits) ne s’en est encore remis.e de cette course à l’ « occidentalité », pour reprendre un terme de l’écrivaine Léonora Miano :

« Le renouvellement du vocabulaire est urgent pour faire évoluer notre pensée sur un grand nombre de sujets. Les termes auxquels nous sommes accoutumés incarcèrent notre imagination et nous empêchent d’aborder l’autre versant de l’Histoire. Nous restons piégés dans le monde conçu par une Europe en marche vers l’occidentalité, vocable dont je me sers pour qualifier l’ensauvagement de ce qui allait devenir l’Occident. Nous le savons tous, l’ouest ne se situe pas au même endroit en fonction de la région du monde où l’on se trouve. L’Occident n’est donc pas un espace mais un système qui s’est mis en place lorsque l’Europe, devenue conquérante, a fait le choix de fonder ses rapports avec le reste de l’humanité sur la prédation. Il faut bien un mot pour parler de ce processus qui comprend la racialisation.[2] »

Pour ainsi réfléchir au vocabulaire hérité de cette course à l’occidentalité, il est alors intéressant de s’arrêter sur le terme « Afrique ». De quoi l’Afrique est-elle le nom ? Ses racines étymologiques remonteraient aux termes Afer (en latin) et Ifriqiya (en arabe)[3] qui signifient « les personnes à la peau sombre » ou « le pays sombre » avec tout ce que cela peut engendrer de péjoratif. « Afrique » est alors dite, pensée, inventée (Valentin Mudimbe), perçue par les autres, ce qu’elle dit d’elle-même n’est pas diffusé dans une langue africaine. Le terme « afro » dérivé du mot « Afrique » est utilisé dans un usage politique pour mettre en relief le caractère systémique des expériences vécues par les personnes construites comme noires. Elles ont en commun de vivre la « condition noire », fait social hérité de la racialisation moderne. L’existence des personnes afros est liée à l’expansion occidentale légitimée par une idéologie raciste. Se réapproprier la stigmatisation raciale participe à la critique de la modernité occidentale dont la solidarité panafricaine peut être une matrice. Cette solidarité remet en cause notamment les frontières nationales et coloniales.

Neil Kenlock, 1974

Penser afropea,

c’est considérer les héritages de l’esclavage racial et de la colonisation comme des sources importantes de la modernité occidentale afin de comprendre la domination qu’elle exerce encore de nos jours. C’est réinterroger ses principes tel que le concept d’État-nation avec un axe décolonial car la formation des États-nations au sein de l’Europe est liée à celle des empires coloniaux extérieurs qu’il faudra « civiliser » :

« Tout se passe comme si l’Europe était re-née au développement des richesses, de la science, de la philosophie et des libertés, sans aucun contact avec d’autres peuples et civilisations ; comme si la genèse des États-nations du 17e au 19e siècle en Europe et en Amérique avait constitué un processus autonome – une dynamique géophysique, démographique, spirituelle et morale unique, indépendante des relations nouées avec l’Amérique, l’Afrique, l’Asie, dans le cadre de la conquête, de la colonisation, de l’esclavage.

Les histoires nationales ont systématiquement obscurci ce lien en déclinant à leur échelle la métaphysique nationale et son caractère autogène. Mobilisant dans une configuration symbiotique les thématiques de l’identité nationale, de la constitution politique et de la marche de l’histoire, le récit canonique associe la formation de l’État-nation au processus de civilisation (Norbert Elias), à la rationalisation de la société (Max Weber) et aux progrès de la liberté universelle ; il opère ainsi comme un puissant facteur à la fois de légitimation et d’occultation de la colonisation, renforçant l’étonnante disjonction entre l’étude et la compréhension de la formation et de la consolidation des États-nations et celle de leur expansion en dehors de l’Europe.[4] »

Afropea constitue une contre-culture à cette modernité occidentale pour reprendre une notion de Paul Gilroy pour évoquer l’Atlantique noir (théorie critique de la modernité) irriguée par la double conscience de Du Bois. Qu’est-ce qu’être européen.ne et noir.e ? Anglais.e, français.e, portugais.e, espagnol.e, suédois.e… et noir.e ? Afropea est une expression de cette double conscience dans le contexte européen, outil politique qui permet de comprendre ce sentiment d’être à la fois en dehors et en dedans. Il théorise ainsi une position marginale pour une critique sociale et politique de la société pour de possibles actions radicales contre les systèmes d’oppression hérités de la modernité occidentale. La présence noire en Europe est perçue comme immigrée ou étrangère mais jamais comme « indigène », penser afropea remet ceci en cause. Nous avons encore peu de départements d’Études Noires (Black studies) ou de discours sur la « Blackness[5] » dans le contexte européen. La notion afropea est intrinsèquement une invitation à y réfléchir car, pour reprendre les mots de Léonora Miano :

« C’est la nécessaire entrée de la composante européenne dans l’expérience diasporique des peuples d’ascendance subsaharienne. C’est une littérature à venir, mais aussi des arts visuels ou des musiques. C’est ce que l’Europe peut encore espérer produire de neuf, sans doute sa dernière chance de rayonner. C’est le commencement de la post-occidentalité, qui n’est pas la négation du substrat européen, mais sa transformation.[6] »

Afropea est une expression de l’« afrotopia ». Elle réinvente. Quand on ne peut se prétendre de la « souche » on invente autre chose, on permet d’autres possibilités et on remet en cause ce qui a été pensé comme la normalité, l’universel. Penser afropea, c’est reconfigurer les idées de culture et d’identité. Penser afropea, c’est « habiter la frontière », c’est être issu.e d’identités frontalières nées du viol, de la déshumanisation, de la violence, de l’arrachement, d’une dystopie qui creuse encore les écarts. « Pour les Suds, la dystopie n’est pas un genre comme elle peut l’être dans l’imaginaire occidental, car elle a déjà été vécue » nous dit Françoise Vergès. L’utopie est alors une arme politique de libération. En reprenant les concepts de liberté et d’égalité prônés par l’Occident, l’afrotopie concrétise par contre ses idéaux, la révolution haïtienne en est un symbolique exemple. Elle tire sa force radicale de sa position de l’entre-deux. La diaspora noire, dont afropea constitue une matrice, est le fruit d’identités frontalières faites de rencontres, d’échanges, d’alliances politiques et artistiques. Elle a continuellement irrigué la modernité occidentale d’héritages culturels, artistiques et politiques cependant toujours minorisés et passibles d’appropriation culturelle. Elle propose une autre mise en commun : des réalités afrotopiques qui ne répondent pas aux frontières nationales.

Michèle Magema, The triptych – La liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix

Documenter @afropea

permet de remplir de projections un espace mental, le circonscrire de mythes, d’histoires, de mémoires, d’estime de soi. Les réseaux sociaux dont Instagram permettent pour les minorisé.e.s (femmes, queer, personnes non blanches etc) de prendre main sur leur passé, leur présent et envisager un futur. On habite un autre temps qui n’est pas celui du majoritaire. Les musiques peuvent transcender ces interstices. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le terme afropea est pour la première fois émis par une musicienne Marie Daulne du groupe Zap Mama et ensuite repris par les Nubians. La musique a toujours été source de résilience pour les communautés afros. Inventer, penser le futur est éminemment politique quand le racisme nous contraint à penser au jour le jour pour sa (sur)vie. Le futur vu par des personnes afros est alors nécessaire au concert des réflexions. Comme les autres formes d’afrodescendance, l’afropéanité permet une analyse critique du monde occidental, il peut réinventer un commun jusque-là imposé par l’Occident. Le projet d’un monde commun a un potentiel inexploré, une agentivité afrofuturiste dont les communautés afros n’ont cessé de s’emparer.

Marie-Julie Chalu

[1] Les romans de Léonora Miano sont alors une source considérable. Le blog Afro-Europe ou le site The Afropean (en anglais) sont des exceptions.
[2] Léonora Miano, Interview Diacritik, juin 2017.
[3] Écouter les conférences du professeur Franklin Nyamsi.
[4] L’intérieur et l’extérieur de l’Etat-nation. Penser…outre, article d’Eleni Varikas in Raisons politiques n°21.
[5] « For people of african descent, Blackness is…a way of being human in the West or in areas under West domination. It is a compelling performance against the logic of slavery and colonialism by people whose destinies have been inextricably linked to the advancement of the West, and who have therefore to learn the expressive techniques of modernity : writing, music, christianity and industrialization in order to become uncolonizable. They have to recuperate the category black from the pathological space reserved for it in the discourse of whiteness and reinvest it with attributes valorized in modern humanism. » Manthia Diawara.
[6] Habiter la frontière, édition L’Arche, 2008.

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