Miano et Doumbia : combat d’Afropéennes

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Dans Afropéennes, la metteure en scène Eva Doumbia s’empare des mots de Léonora Miano. En adaptant Blues pour Élise et Écrits pour la parole, elle porte à la scène une question : qu’est-ce qu’être une femme noire dans la société française ? La pièce est reprise au Carreau du temple en février.

Autour d’une table de restaurant, quatre amies échangent, se confient, interrogent les sujets qui les préoccupent : speed dating, entretiens d’embauche, alcool, hommes absents, rencontres fortuites… Mais aussi : harcèlement sexuel, misogynie, regard de l’autre, injonctions silencieuses faites à leur corps noir de femme. Les « Afropéennes« , ce sont ces femmes qui, nées en Europe de parents africains ou antillais, ne sont définies par le regard de l’autre ni tout à fait comme Africaines ni tout à fait comme Européennes – alors qu’elles le sont bel et bien. Appeler
son spectacle Afropéennes, créé en 2012, c’est faire un pied de nez à l’Europe, qui aime se penser blanche et chrétienne, et nie son propre métissage. En cela, Eva Doumbia esquisse un geste politique conscient. Elle a choisi ce titre parce que c’est celui qui « interroge le plus » (1) cette identité afro-descendante au féminin. Et ce, à partir des textes de la romancière et essayiste Léonora Miano.
Comme l’explique la critique, spécialiste théâtre, Sylvie Chalaye, le corps de la femme noire est doublement stigmatisé, comme corps noir et comme corps féminin. « Ces femmes noires sur un plateau qui échangent sur leur vécu, leurs expériences, ce n’est pas du communautarisme, mais le meilleur moyen d’amener les femmes européennes à tenter de comprendre l’autre, un autre vécu de femme, à enlever la robe-carcan de la femme noire pour voir LA femme, une femme à laquelle il ne s’agit pas de s’identifier, mais
qu’il convient simplement d’envisager au sens fort du terme et non plus de fantasmer
« . C’est d’un double fantasme dont il est question ici : celui de la femme-Afrique aux yeux des Occidentaux, et celui de la femme-Afrique aux yeux des Africains immigrés. « Disons-le clairement, quand ils veulent une femme noire – pas une femme -, c’est généralement qu’ils ont une revanche à prendre sur l’Histoire, la vie, la société qui les méprise, et qu’ils se cherchent un territoire sur lequel régner« , écrit Léonora Miano dans Femme in a city.
À bas les préjugés sexistes et raciaux
Se dessine également une lente fracture dans le regard de la femme sur la femme, qui fait écho à l’un des premiers textes du recueil Blues pour Élise, « Sororité« , où le conflit
entre enjeux de pouvoir de sexe et de race apparaît le plus durement. « Tout allait bien dans cette entreprise. Tout. Sauf la relation avec la gent masculine. Tout. Sauf les tensions sourdes avec les collègues femmes. Le lundi matin, de façon systématique, […] le DG faisait des remarques sur mon physique. Des com-
mentaires explicites et appuyés. Une fois, il est allé jusqu’à me demander quand on me verrait en bikini. […] Je suppose qu’il est normal d’imaginer une femme noire nue. Tu sais que nous n’avons jamais quitté la jungle
« .
L’emprisonnement de la femme noire dans un rôle créé sur mesure par le regard de l’autre, qu’il soit blanc ou noir, dont Léonora Miano fait état, rappelle le combat d’Angela Davis ou bell hooks de l’autre côté de l’Atlantique. Un black feminism à la française ? Pas tout à fait : il ne s’agit pas d’un féminisme noir, mais d’un féminisme afropéen, dans le sens où l’identité de la femme est métissée, prise dans un faisceau de contradictions, et naît dans et par le langage. Le langage de la plume, pour Léonora Miano ; le langage scénique, pour Eva Doumbia.

[1] Extrait de l’entretien sur africultures.com avec Eva Doumbia. Par Dolorès Bakèla. « Écrits pour la parole et Blues pour Élise pour la première fois sur scène ! »Lire l’intégralité de l’article sur Africultures.com

Afropéennes au Carreau du Temple :
Du vendredi 13 au dimanche 15 février et samedi 21 et dimanche 22 février. Dans le cadre du cycle de spectacles Identité(s) et dans le cadre du week-end thématique AFRICAPARIS au Carreau du Temple. 3 rue Dupetit-Thouars (Paris 3e / www.carreaudutemple.eu) / 01 83 81 93 30 ////Article N° : 12679

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