Rentrée littéraire 2 : Léonora Miano

La saison de l'ombre de Léonora Miano

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La Saison de l’ombre de Léonora Miano, qu a obtenu le prix Fémina le 6 novembre 2013.

À l’intérieur des terres africaines, dans le village du clan Mulongo, un incendie a éclaté, douze hommes ont disparu. Dix adolescents, tout jeunes initiés et deux anciens : le maître des cultes et le chef du clan. Situation troublante, inédite, inquiétante qui bouleverse le village et conduit à la mise en quarantaine des mères des disparus, ajoutant à blessure qu’elles ne peuvent oublier :
« Ces noms ne les quittent pas. Ils chantent en elles de l’aurore au crépuscule, les poursuivent ensuite quand elles dorment. Parfois, elles n’ont rien d’autre à l’esprit. Elles ne les énonceront pas. On les a déjà mises à l’écart, pour que la complainte de leur cœur ne vienne pas empoisonner le quotidien des autres. Les chanceux qui n’ont perdu qu’une case, quelques objets. » (p. 16).
Présence obsédante des disparus, mise à l’écart et silence, obscurité surtout que savent si bien transmettre les pages d’ouverture du roman marquées par la « présence ombreuse » de cette « aurore fuligineuse » et où les ténèbres sont presque tangibles. Car d’étranges phénomènes surgissent, porteurs d’une réalité encore inexpliquée, « une chose que nous sommes incapables de nommer » (p. 35). Cette irruption de l’inédit qui dérange et bouleverse est aussi ce que l’on répugne à regarder, porteur en son sein de tout une aura de non-dits. Comme le souligne Ebeise, la matrone qui a mis au monde les enfants de la communauté, « l’ombre est aussi la forme que peuvent prendre nos silences« .
Cette atmosphère lourde de questionnements, d’évitements et de non-dits, est rendue de manière particulièrement forte au travers d’une écriture qui se fait pour ainsi dire texture et tessiture : obscurité et ombre planante, kaolin de la résistance posé sur les visages, silence, eau de la déportation qui efface les traces, voix qui portent malgré tout. La plume de Léonora Miano sait traduire la densité et l’opacité de ces sensations. Comme en témoigne ce très beau passage sur la nuit :
« La nuit tombe d’un coup, comme un fruit trop mûr. Elle s’écrase sur le marais, la rivière, les cases sur pilotis. La nuit a une texture : celle de la pulpe du kasimangolo, dont on ne peut savourer toute la douceur sucrée qu’en suçant prudemment les piquants du noyau. La nuit est faite pour le repos, mais elle n’est pas si tranquille. Il faut rester sur ses gardes. La nuit a une odeur : elle sent la peau de ceux qui sont ensemble par la force des choses. Ceux qui ne se seraient jamais rencontrés, s’il n’avait pas fallu s’enfuir, courir sans savoir où pour rester en vie, trouver une vie. La nuit sent les souvenirs que le jour éloigne parce qu’on s’occupe l’esprit à assembler les parties à assembler les parties d’une case sur pilotis, à chasser, à piler, à écailler, à soigner le nouveau venu, à caresser la joue de l’enfant qui ne parle pas, à lui chercher un nom pour le maintenir dans la famille des hommes. La nuit charrie les réminiscences du dernier jour de la vie d’avant, dans le monde d’antan, sur la terre natale. Quand on y pense, on a le sentiment que tout s’est déroulé dans une autre réalité. Quand on y pense, il est possible qu’on ait, en mémoire, bien des attaques. Celle-là n’était pas la première… » (p. 128)
Car cet innommable est d’abord celui de la traite, de son irruption subite et violente qui bouleverse les communautés.
Les Aubes écarlates avait déjà abordé la question de l’esclavage, entrelaçant de manière magistrale les voix d’hier et d’aujourd’hui. Avec La saison de l’ombre, Léonora Miano persiste et signe en offrant un roman documenté, qui réussit à donner corps à l’histoire au travers d’une intrigue et de personnages marquants parmi lesquels les femmes tiennent une place importante : Ebeise, Ebusi, Eyabe, femmes puissantes qui osent se dresser, transgresser l’ordre des choses et échapper à l’ombre anonymisante, déshumanisante. Ou qui bâtissent leur pouvoir sur l’exploitation d’autrui, ainsi Njanjo, reine à la tête d’une cité qui n’est pas puissante pour rien.
Car le roman n’est aucunement manichéiste et situe de manière intelligente la mise en place du trafic humain et son incidence politique sur les populations. La venue des « hommes aux pieds de poule », ces Européens étranges qui apportent des armes pareilles à la foudre, le commerce à l’échelle globale et l’opulence annoncent bien un nouvel âge. Celui de la saison des ombres, où Mwititi l’obscurité règne en maîtresse, mais où chacun négocie sa place, comme le résume la pragmatique formule de l' »adipeux dignitaire » Mutango qui considère que « les communautés n’ont pas de sentiments. Elles ont des intérêts » (p. 79).
Roman de la violente ouverture au monde, La saison de l’ombre souligne combien l’Afrique a toujours été de plain-pied dans l’histoire, en fut et en est une force. Et si les pages tracent le récit d’une dévastation, elles soulignent aussi le changement et l’utopie possible aux travers la communauté des évadés qui se créé : « Ici, à Bebayedi, les règles sont autres. Il n’y a pas assez de cases pour séparer les hommes des femmes. Il n’y a pas de raisons de le faire. L’existence épouse une charpente nouvelle. » (p. 132). Une charpente nouvelle qu’il faut bien étayer mais qui porte en elle toute une charge d’avenir.

Léonora Miano, La saison de l’ombre, Paris : Grasset, 2013, 235 p., 17 euros///Article N° : 11792

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