Renaissance croisée de « l’instrument africain »

Chiwoniso : "Rebel Woman" et Lulendo : "Soul of Africa" (Vox Terrae).

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Événement exceptionnel : deux jeunes musiciens africains (1), une femme et un homme issus de deux régions très éloignées du continent et qui ne se connaissent sans doute pas, sortent en même temps deux albums formidables et étrangement ressemblants. Il est vrai qu’ils jouent du même instrument : le « lamellophone africain ».

Tous les types d’instruments de musique (aérophones, cordophones, idiophones, membranophones) tels qu’ils furent répertoriés au début du siècle dernier par le musicologue africaniste suisse André Schaeffner, semblent avoir été joués dans le monde entier depuis des siècles et même des millénaires… sauf un seul : le lamellophone. L’archéologie musicale est une science récente, évolutive et inexacte, mais tout prouve que cet objet sonore ingénieux est une pure création et une exclusivité africaine : il paraît n’avoir jamais existé ailleurs qu’en Afrique subsaharienne ou dans les diasporas africaines d’Amérique issues de la traite négrière. Deux jeunes artistes surdoués – l’Angolais Lulendo et la Zimbabwéenne Chiwoniso – le remettent au premier plan de la musique contemporaine, avec deux cds qui sortent simultanément, et sont aussi de beaux disques de chanson africaine : Chiwoniso : « Rebel Woman » et Lulendo : « Soul of Africa » (Vox Terrae).
Le lamellophone – dont les lamelles plus ou moins parallèles, fixées sur une tablette ou une caisse de résonance, sont pincées du bout des pouces – se décline sous des formes très diverses, qui ont beaucoup évolué au XX° siècle. Ainsi pour les lamelles, le métal de récupération (rayons de vélo martelés, etc.) a presque partout remplacé le bambou, le bois ou le raphia. Pour la caisse de résonance, c’est le bois (plus rarement l’aluminium ou le fer-blanc des boîtes de conserve) qui s’est imposé, reléguant peu à peu dans les musées ces extraordinaires sanzas qu’il n’y a pas si longtemps on fabriquait au Burkina Faso ou au Congo à partir d’une carapace de tortue ou d’un crâne…
Le lamellophone reflétait idéalement cette écologie culturelle – sans doute prophétique – qui fut le fondement de la civilisation africaine précoloniale. Sa facture s’est appauvrie au rythme de la destruction insensée et suicidaire de l’environnement naturel. Cependant, quoique modernisé et de plus en plus « standardisé », le lamellophone n’est sûrement pas en voie de disparition. Il a d’ailleurs su s’imposer dans la « soul » afro-américaine (Earth, Wind & Fire puis Stevie Wonder) et dans le jazz – notamment grâce à l’Ivoirien Paco Séry…
Dans chacun de ces deux disques, la sonorité cristalline de l’instrument impose sa magie. Les doigtés délicats et les voix passionnées de Chiwoniso et de Lulendo semblent se croiser de loin, même si leurs musiques sont aussi différentes que leurs instruments…
Le likembe dont joue Lulendo a un seul rang d’une douzaine de lamelles en métal. La mbira knuwga-knuwga de Chiwoniso possède deux rangs de sept lamelles disposés en terrasses.
Ces deux jeunes artistes, qui ne se connaissent sans doute pas, ont cependant d’autres points communs que leur remarquable agilité digitale. Ils ont été tous deux exilés suite aux conflits terrifiants qui ont ensanglanté leurs pays d’origine depuis des décennies, et cette douleur affleure dans la plupart de leurs chansons.
Lulendo est originaire de l’ancien royaume Kongo. Il est né au nord de l’Angola, dans un village de la province d’Uibe, frontalière de la RDC. Il a été initié au likembe par son grand-père, puis il a étudié le chant choral à Luanda, avant de s’installer à Paris en 1982. « Soul of Africa », son quatrième album, traduit avec force les émotions éprouvées lors d’un récent retour au pays natal.
Chiwoniso Maraire est née en 1976 à Olympia, petite ville qui est la capitale de l’État de Washington. Fille d’un ethnomusicologue et d’une musicienne qui lui ont appris dès l’âge de quatre ans le chant et le jeu de la mbira, à neuf ans elle participait déjà à l’orchestre familial, Dumi & Mizani 3, basé à Seattle. Quand sa famille rentre au Zimbabwe, elle a quatorze ans et devient la voix féminine du premier groupe de rap (très « métissé ») de Harare, « A Peace of Ebony ». Ensemble ils obtiendront un prix des Découvertes RFI. Elle ne se résoudra à reprendre le chemin de l’exil que lorsque ses chansons trop frondeuses, dont « Matsotsi » (« Voleurs ») reprise dans cet album, lui vaudront d’être arrêtée et menacée par la milice de Mugabe.
Le titre de l’album « Rebel Woman » peut se justifier aussi pour d’autres raisons. À l’instar de son aînée Stella Chiweshe, Chiwoniso transgresse un interdit : chez les Shona, peuple le plus nombreux du Zimbabwe, la mbira est traditionnellement un instrument sacré entre tous, réservé au culte des ancêtres et strictement interdit aux femmes. Or, juste revanche du féminisme, même s’il existait, dans les collections ethnomusicologiques, de très beaux enregistrements de mbira, c’est le premier album de Chiwoniso, « Ancient Voices » (Lusafrica) qui révèle l’instrument au grand public de la world music… La notoriété internationale de Chiwoniso s’affirmera encore lors d’un concert magnifique au MASA d’Abidjan 1999, qui lui vaudra un prix de l’Unesco. Depuis, cette musicienne accomplie a fait feu de tout bois et participé à de nombreux projets altermondialistes et féministes comme le groupe Women Voices et le cd « Women Care ».
De son côté, Lulendo s’est imposé dès le début de ce siècle comme l’un des ténors les plus inspirés de la musique angolaise en exil. Sa voix enjoueuse, aiguisée et ardente, ensoleillée et pénétrante, familière du falsetto, le rapproche des grands séducteurs de la rumba congolaise – souvent d’origine angolaise, comme Sam Mangwana. En même temps, on éprouvera en l’écoutant une bonne dose de saudade ou plutôt de sodade (traduction créole), ce sentiment complexe et diffus, si mystérieux car intraduisible en français (« nostalgie » en est moins proche que le « spleen » anglais) en partie issu du fado portugais, qui est devenu un patrimoine commun à toute la communauté lusophone, du Mozambique au Brésil en passant par les Îles du Cap-Vert.
Il y a aussi chez Lulendo une joyeuse sensualité qu’exprime bien l’adorable « Rainha » (chanson-fétiche qui figurait dans deux de ses cds précédents) et un optimisme communicatif, très « gospel » et un peu solennel, comme dans « Freedom ». Je préfère pour ma part le trop bref « Zamba » – petite merveille afro-funky dans la veine de Manu Dibango (que Lulendo a beaucoup fréquenté)… ou bien les délicieux « Bongisa » et « Fatouko », où il se hisse au niveau des plus belles mélopées d’un Papa Wemba. C’est d’ailleurs à cette hauteur que se situent la plupart des chansons de cet album, d’une richesse mélodique et sonore assez remarquable.
C’est aussi le cas dans le disque de Chiwoniso, qui impressionne en outre par l’extrême complexité de la rythmique, et la façon délicate dont la chanteuse s’amuse avec. On sait d’emblée qu’on a affaire à une authentique « musicienne du monde », aussi ouverte qu’enracinée, rompue à tous les arcanes de la polyphonie et de la polyrythmie. Exemplaires à cet égard sont les joyeux « Irobukairo » et « Gomo » – dédié aux montagnes dont est originaire sa famille. Sur un savant entrelacs de mbira, de guitare (le fabuleux Louis Mhlanga), de basse et de percussion, vient se greffer une superbe section de cuivres funky.
La mbira, souvent réenregistrée à plusieurs voix par Chiwoniso, est au cœur de toutes ses compositions. La façon gracieuse dont elle fait chanter et danser l’instrument est un pur enchantement.
Elle chante généralement en shona, plus rarement en anglais, avec une splendide voix de contralto, puissante, sereine et swinguante, qui n’est pas sans évoquer celle de Miriam Makeba – pour qui elle affiche sa vénération. Comme instrumentiste et comme vocaliste, Chiwoniso est une incontestable virtuose ; elle n’est pas que cela. Un puissant lyrisme émane de ses textes, presque tous destinés à entretenir les espoirs de son peuple meurtri. La chanson-titre, « Rebel Woman », est une ode à toutes les anciennes combattantes des guerres de libération, dont on parle bien moins que des enfants-soldats mais qui se sont retrouvées le plus souvent dans un dénuement tragique après leur démobilisation. Chiwoniso ressuscite d’autre part le magnifique « Pamuromo » (« discrétion »), chant traditionnel jadis popularisé par Thomas Mapfumo, le pionnier du « chimurenga » – musique de la résistance contre la colonisation britannique.
« Rebel Woman » est co-produit et en partie co-signé par un vieil ami de la chanteuse, le pianiste zimbabwéen (d’origine écossaise) Keith Farquharson. Signe des temps, il a été enregistré à Johannesburg au moment où y débutaient les infâmes et meurtriers pogroms contre les immigrés zimbabwéens. La chanson « Only One World », parmi d’autres, y fait écho à celles de Lulendo (« Bongisa », « Oh Floresta Mae ») dans un même élan pacifiste.
Il faut absolument écouter ensemble ces deux albums sublimes, conçus au même moment quoiqu’à des milliers de kilomètres de distance par une femme et un homme que l’exil a rapprochés de l’Afrique au lieu de les en éloigner. Il faut aussi comprendre qu’entre eux, il n’y a pas qu’une parenté abstraite, mais un amour commun pour cet objet musical extraordinaire qu’est le lamellophone, l’instrument africain.
Chiwoniso et Lulendo, chacun à sa façon, prouvent que cette invention de leurs ancêtres n’est pas condamnée au musée, qu’elle peut gagner une place éminente dans la musique contemporaine.
Au delà, même sans le dire (pourquoi ne le disent-ils pas ?) ils mettent en avant cet enjeu essentiel qu’est la préservation des instruments africains. Leur disparition – déjà bien avancée comme celle des langues par la mondialisation et l’urbanisation forcées – est pour le continent et pour toute l’humanité une catastrophe considérable, bien moins médiatisée que l’extinction des espèces animales ou végétales.
Pour éviter cette déperdition, il faut d’urgence mobiliser les citoyens et les gouvernements africains, et les musiciens en priorité, car ce ne sont pas les maigres subventions de l’Unesco ou les thèses des ethnomusicologues qui y suffiront.
Des disques comme ceux-ci jouent un grand rôle dans ce combat.

1. Chiwoniso : « Rebel Woman » (Cumbancha / harmonia mundi) et Lulendo : « Soul of Africa » (Vox Terrae).///Article N° : 8122

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