Une chronique de cette fin de siècle en République du Congo-Brazza traduite en images par un jeune dessinateur d’exception

Entretien de Koutawa Hamed Prislay avec Alain Brezault

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A l’aide d’un simple stylo bille en guise d’appareil photo, ce jeune dessinateur hyper-doué, résidant actuellement à Pointe-Noire, a entrepris la gageure de nous raconter à sa façon une page de l’histoire récente du Congo-Brazzaville dont il fut le témoin actif durant les années 90, au cours de la lutte fratricide entre l’ex-Président Pascal Lissouba et l’actuel Président Denis Sassou Nguesso dans sa reconquête du pouvoir…
Après avoir « photographié mentalement » les moments clé de ces événements sanglants, Koutawa Hamed Prislay a décidé quelques années plus tard d’en restituer le déroulement sur des feuilles de papier, avec une force graphique supérieure à n’importe quel cliché journalistique pris sur le vif…

Koutawa Hamed Prislay, qui signe ses dessins sous le pseudonyme « KHP205 », est né à Brazzaville en 1979.
De 1995 à 1997, il suit une formation à l’école de peinture de Poto-Poto à Brazzaville.
En 1998 il débute une chronique en images très réalistes sur la guerre civile au Congo couvrant la période 1992-1997, sous le titre de « La descente aux Enfers »(Voir quelques illustrations ci-contre). Il réalise les dessins de cette période entièrement au stylo bille sur du papier recyclé !
En 2000 ses convictions de l’époque (il fut témoin et acteur de la destitution de Pascal Lissouba par son prédécesseur et successeur, Denis Sassou Nguesso) le poussent à s’inscrire à l’Académie militaire Marien N’Gouabi. Son nom aux consonances d’une ethnie opposée au pouvoir le met à l’écart de la vie militaire.
Il révise ses positions politiques et quitte fin 2000 la capitale pour Pointe-Noire. Il vivote d’emplois de vigile que ses compétences de soldat lui ouvrent avec une relative facilité.
Jamais il n’abandonne le dessin. Par pur hasard, en octobre 2007, il présente ses travaux au CCF de Pointe-Noire alors qu’un atelier sur la bande dessinée y est en cours. Grâce à son talent d’exception, il bénéficie d’un passe droit et intègre l’atelier animé par le professionnel kinois Asimba BATHY.
L’expérience est renouvelée à deux reprises en 2008.
Les membres de l’atelier se regroupent en collectif sous le nom de « Ponton BD ». Tous, sauf lui retenu par des obligations professionnelles concourent pour le festival de BD d’Alger. Tous sont sélectionnés et seule Jussie Lamathd trouvera les moyens de se rendre à Alger.
En juin 2008 ses participations à l’exposition « Dessous de Pointe-Noire » et septembre 2008 pour l’exposition « Carte blanche à Ponton BD et Asimba Bathy » organisée au Centre Culturel Français de Pointe-Noire sont particulièrement remarquée.

Koutawa Hamed Prislay a en chantier une BD sur les ravages du sida (1). Les planches, toujours aussi minutieusement travaillées, sont colorisées assez peu conventionnellement aux crayons de couleur. Cette technique confère à son travail un charme tout particulier.
Certaines planches de cet album en gestation ont fait l’objet d’une parution exclusive dans la publication locale « Pointe-Noire Magazine ».
J’ai fait parvenir par mail un questionnaire à Hamed Prislay qui a accepté de se plier à une d’interview à distance par échange d’emails afin de compléter pour Africultures et AfriBD les informations qu’Asimba Bathy (2) nous avait déjà envoyées au sujet de cet artiste atypique dont le talent est exceptionnel…
Hamed, tout d’abord, merci de te prêter à ce jeu des questions/réponses…
Pourquoi as-tu décidé de rendre compte des événements dont tu avais été le témoin avant que tu ne rejoignes l’Académie militaire Marien N’Gouabi à Brazzaville ?

Je tiens à préciser que je suis retourné à Brazzaville pour m’inscrire à l’Académie militaire Marien Ngouabi en l’an 2000, donc vraiment bien après les événements de 1997.
J’ai ressenti le besoin de ramener les gens un peu plus près de la réalité historique avec l’avantage de pouvoir illustrer plus ou moins fidèlement les souvenirs qui m’habitent. Le fait d’avoir été témoin direct des événements (je ne suis plus du tout fier d’en avoir été aussi acteur), d’avoir vécu non loin des casernes du groupement opérationnel de M’pila à Brazzaville, le plus important du pays. C’est à cause de certains bouleversements dans ma famille, que je suis allé vivre auprès de mon oncle (pilote de chasse) à Pointe-Noire. Mon expérience et mon vécu me donnent une aptitude particulière pour dessiner et nommer aussi bien de manière technique que populaire les divers armements qui furent les nôtres.
Le choix d’utiliser un stylo-bille sur des morceaux de papier de mauvaise qualité ne pouvait pas te permettre d’espérer que ton travail, d’une qualité graphique hors du commun, puisse intéresser un éditeur. Pourtant tu n’as pas hésité à te lancer dans ces sortes de « reportages mis en mémoire » en sachant que ce ne serait pas publiable. Qu’est-ce qui t’a motivé à témoigner de la sorte ?
Ce n’était pas un choix, puisque j’ignorais tout du matériel professionnel. Le stylo à bille était le seul outil à ma disposition. Je pense que je n’avais pas autre chose à faire qu’utiliser les moyens du bord, c’est-à-dire tous les papiers qui me tombaient sous la main sans tenir compte de la qualité de ceux-ci. J’étais vraiment ignorant du genre de matos existant.
En fait, tout ce temps, à Brazzaville, je ne voyais presque personne d’autre que ceux de mon cercle d’amis de l’époque. Comme ces derniers se passionnaient pour mes esquisses et mes BD, j’y trouvais mon bonheur.
A qui as-tu montré ces premiers dessins ? Et quelqu’un t’a-t-il incité à continuer cette expérience solitaire menée avec les moyens du bord, c’est-à-dire presque rien ?
Je ne sais plus trop à qui je les avais montrés.
Tout le monde admirait mes dessins mais cependant, personne ne m’encourageait vraiment à continuer sur cette voie car en Afrique noire, le dessin, l’art en général, ne mène nulle part.
Feu mon père m’a mis à l’école de peinture de Poto-poto malgré lui car j’ai insisté pour y entrer, alors qu’il ne croyait pas que je pourrais en vivre.
Durant combien de temps as-tu poursuivi cette sorte de quête personnelle ?
Depuis toujours. Je dessinais et je dessine tout le temps, sacrifiant souvent ma vie privée, me mettant souvent en conflit avec mon entourage, en particulier ma fiancée.
Qu’as-tu retiré de ta formation à l’école de peinture de Poto-Poto à Brazzaville ? Il me semble que dès les premiers dessins de « Duel fratricide », tu possédais déjà toutes les expressions graphiques te permettant de mettre en scène des situations très complexes à dessiner. Est-ce que ce résultat pratiquement immédiat est dû à la formation initiale reçue ou plutôt à tes recherches personnelles à travers la lecture des BD qui te tombaient sous la main ?
Une parfaite application de la notion des ombres et de la lumière, ce qui fait que j’ai une touche particulière même avec un stylo à bille, surtout sur du papier Canson.
Et le changement de cap s’est effectué progressivement, allant du genre des comics américains dans lequel je m’étais longtemps cloisonné, après m’être inspiré durant mon enfance des fanzines (Blek le rock…) jusqu’au cadre typique de chez nous, avec des personnages africains, ceci tardivement, à partir de 1999, sur les conseils de notre encadreur : un peintre réaliste nommé Ibara. Mon adaptation à ce nouveau style n’a pas du tout été aisée, mais j’en réalise à présent l’impact.
Toutefois, sans le cacher ni m’en moquer, cette école n’a plus d’école que le nom car ce n’est rien de plus qu’une salle d’exposition exiguë qui a gardé son appellation d’école, datant d’avant l’indépendance. N’y ayant pas terminé ma formation, je me permets de douter qu’elle sanctionne ses formations d’un quelconque diplôme. Ce n’est pas ce type d’établissement qui peut former un bédéiste, même dans un style réaliste : le cadre n’est pas adéquat. Seuls les peintres y trouvent un peu leur compte. En ce qui me concerne, du moment que j’étais loin des contraintes scolaires et entièrement libre de dessiner à loisir, ça m’importait peu.
Où en étais-tu de ton travail lorsque tu as décidé de participer au premier atelier organisé par Asimba Bathy au Centre culturel de Pointe-Noire ?
Quand j’ai participé au premier atelier d’Asimba au CCF de Pointe-noire, j’avais baissé les bras. J’étais dans une période de crise de confiance : un profond sentiment d’impuissance, de perte de temps m’avait gagné. Je vivais très mal et j’étais inquiet de l’avenir. Le mien. Car je prenais de l’âge et ne parvenais toujours à rien.
Qu’as-tu retiré des trois ateliers BD auxquels tu as participé ?
J’en suis sorti mûri et rechargé d’optimisme. Imaginez que j’avais fait tout ce chemin en ignorant tout des notions primaires comme la mise en page, le vocabulaire de la bd, les diverses formes de bulles…
Comment tes collègues de « Ponton BD » considèrent-ils la réalisation de ton projet d’album « Descente aux enfers », couvrant la période de 1992 à 1997 ?
Ces planches que j’avais réalisées en toute hâte en moins d’un mois, juste pour le besoin de notre seconde exposition à la mi-2008 n’avaient pas été vendues comme celles de la première exposition car Asimba et mes collègues m’ont vivement déconseillé de les vendre. En fait, l’idée d’en faire un projet d’album m’a été soufflée par eux.
Comment est-ce que tu te situes actuellement au sein du collectif « Ponton BD » ? Avez-vous des projets ensemble ?
Je ne puis dire quelle est ma situation au sein de ce collectif. Ma vraie place actuelle ne peut être donnée que par un autre membre de ce collectif. Je ne suis pas capable de m’auto-congratuler ou d’émettre une critique à mon sujet.

En ce moment je travaille sur une bd parlant du sida dont le scénario est de Pathys, un collègue bédéiste, membre du collectif. En dehors de ça, il y a un projet de création d’un fanzine géré par l’unique fille du groupe, Jussie Lamathd. La continuité de « Descente aux enfers« est en chantier avec pour scénariste, Lionnel B, autre membre du collectif, qui a aussi été témoin et acteur de ces mêmes troubles mais pour le côté adverse. Ce document débutera à partir de fin 1997 et s’étendra sur les troubles à l’intérieur des régions sud. En plus de ça, toujours avec Lionnel B, il y a en vue une BD manga, sans le côté manga, toutefois.
Comment comptes-tu faire publier et diffuser ton nouveau projet d’album sur le sida ? Projet sur lequel tu travailles actuellement et dont des planches sont parues dans « Pointe-Noire Magazine ».
Cet album sur le sida dont le titre est « Le chemin de Si je savais », sera publié avec le concours du rédacteur en chef de Pointe-Noire magazine, Jean-Yves Brochec. J’ignore comment il diffusera, mais je suis jusqu’à ce jour satisfait de la collaboration que j’ai avec lui. Je lui fais confiance.
Comment vois-tu ton avenir de dessinateur au Congo dans les prochaines années ? Que souhaiterais-tu ?
Je sais que la réussite est incertaine, mais je sais que c’est parti. Je n’attends rien de mon pays qui n’a même pas été fichu de mettre en valeur mes collègues bédéistes tous publiés dans l’album collectif « La Bande Dessinée conte l’Afrique » (3) du FIBDA 2009 à Alger.
J’espère être publié internationalement, travailler avec des scénaristes pro, même débrouillards comme mes potes. Mais surtout, j’aimerais participer à nouveau à des ateliers de BD avec des pros comme Asimba Bathy que je tiens à remercier.
Le point capital pour moi c’est de percer sans être contraint de m’exiler. Ça risque d’être assez difficile, rien n’existe au Congo pour faciliter le travail de gens comme nous, ne serait-ce quelques expatriés ou résidents étrangers qui nous comprennent et nous aident, personne ne fait quoi que ce soit pour promouvoir notre art. Je dois à ce titre remercier quelques personnes sans lesquelles mes motivations auraient fondu comme neige au soleil : Jean-Yves Brochec dont j’ai déjà parlé, Amande Reboul et Claire Wollenschneider, ex-bibliothécaires au CCF de Pointe-Noire qui hélas ont quitté le Congo, Lionel Sanz qu’on connaît surtout sous son pseudonyme Ya Sanza toujours présent pour donner un coup de main, Eric Girard-Miclet le directeur du CCF de Pointe-Noire et toute son équipe grâce auquel nous pouvons entrer en résidences.
Certains d’entre eux font tout ce qui est en leur pouvoir pour faire comprendre aux instances culturelles congolaises l’intérêt de promouvoir les artistes que nous sommes. Puissent-ils y parvenir. Dans le cas contraire il est à craindre que nous ne devions soit cesser notre activité, soit partir ailleurs pour nous faire entendre.

1. Synopsis : Idaly est jeune, belle et insouciante. Elle use de ses charmes pour améliorer ses conditions de vie. Sa mère cupide et intéressée est sa complice. Parmi les amants de la jeune femme un lieutenant de police semble être plus dangereux que les autres.
2. Asimba BATHY, dirige actuellement l’association « BD Kin Label » et la revue « Kin Label ». Il a également animé récemment 3 ateliers de formation à la BD au CCF de Pointe-Noire.
3. « La Bande Dessinée conte l’Afrique », ouvrage collectif publié à Alger en 2009 par les Editions Dalimen avec le soutien du Ministère de la Culture d’Algérie. Cet album de 298 pages sur papier glacé, présente 67 auteurs d’Algérie, Bénin, Burkina-Faso, Cameroun, Centre Afrique, Congo Brazzaville, Côte d’Ivoire, Egypte, Gabon, Ghana, Guinée Equatoriale, Madagascar, Mali, Nigeria, RDC, Sénégal, Tanzanie, Tchad et Togo. Les planches qu’ils ont fait parvenir à l’éditeur complètent cette présentation pays par pays.
Interview par échange de mails entre Pointe-Noire et Bruxelle le 26 et 27 septembre 2010///Article N° : 9800

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Les images de l'article
"Si je savais" © Koutawa Hamed Prislay
"Si je savais" © Koutawa Hamed Prislay
Couverture de "Si je savais" © Koutawa Hamed Prislay
Bidonville © Koutawa Hamed Prislay
Au marché © Koutawa Hamed Prislay
Arrivée de la Brigade Spéciale d'Intervention Rapide copy © Koutawa Hamed Prislay
Couverture de "Descente aux enfers" © Koutawa Hamed Prislay
Brazza, juin 97, Distribution de fusils aux jeunes. © Koutawa Hamed Prislay
© Koutawa Hamed Prislay




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