Vodoun, un art de vivre ? L’influence du vodoun dans la vie culturelle en Afrique

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Le 3 mai 2009, le musée du quai Branly a accueilli une conférence-débat dans le cadre de l’exposition « Recettes des dieux, esthétique du fétiche ». La discussion était animée par Nanette Jacomijn Snoep, commissaire de l’exposition et responsable de l’Unité Patrimoniale des Collections Histoire du Musée du Quai Branly, qui avait réuni pour l’occasion quatre artistes et intellectuels Ouest-Africains. Le danseur Béninois Koffi Kôkô, Gabin Djimassé (historien Béninois et grand spécialiste du vodoun), Kangni Alem (1) (écrivain et dramaturge Togolais) et Arnaud Zohou (philosophe et cinéaste franco-béninois) ont expliqué leur vision du vodoun et évoqué la place qu’il occupe dans leur travail tout en analysant son influence sur le théâtre, la littérature, le cinéma, la musique, la danse ou encore les arts plastiques dans cette partie de l’Afrique de l’Ouest.

« Les mots sont des pièges à idées comme les fétiches des pièges à dieux ».
                                                                          François Pouillon (2)

Cette rencontre débat multiforme est tombée à pic pour faire écho à une exposition qui portait précisément sur ces compositions « informes », amalgames hétéroclites qui résultent des manipulations, tours de passe-passe que réalisent les adeptes du voudou, et autres féticheurs ou artistes.
Le talent des intervenants permit très vite de faire voler en éclat les clichés qui entourent le vodoun et son cortège de poupées épinglées sur le vif, pour faire apparaître l’universalité de cet « art de vivre » ; son enracinement existentiel et ses fondements mythologiques. Les invités, dont les opinions étaient aussi diverses que leurs préférences religieuses, ont ainsi su mettre en lumière une façon de voir les choses suffisamment bien ficelées pour traverser les cultures, et pour retourner d’un tour de main les siècles d’opprobre dont a souffert et dont souffre encore cette manière d’être dans le monde, longtemps considérée comme émanation d’une mentalité primitive prélogique, animale / animiste, dont les expressions matérielles informes seraient précisément les preuves de l’incapacité de se dire, de se formuler. On connaît la suite de ce délire raciste dont se targue l’homme moderne, persuadé de porter la civilisation du futur avant l’heure. En vérité, et tout le monde le sait, la stigmatisation du vodoun n’est que le résultat d’une basse propagande entreprise par l’Église. La peur qu’elle déclenche chez certains n’est que le résultat de ce conditionnement mental. Sans mauvais jeux de mots, le vodoun est victime d’une conspiration, d’un dénigrement, nés dans les coulisses des missions : il a été ensorcelé par un christianisme de conquête. Cette page a été tournée.
« Art de vivre ? »
Il est apparu que le vodoun est bien plus qu’une religion. Sa vision de la place de l’homme dans un monde tourmenté, et les liens passionnels qui lient l’homme à son destin en font une philosophie originale. Étrangement, elle paraît plus proche de l’existentialisme que de l’ésotérisme mystique dans lequel on la catégorise souvent. En effet, le vodoun part de la vie. Ainsi, si les divinités influencent bel et le bien le cours de nos vies, leur existence même dépend de la bonne volonté des hommes qui les animent en leur rendant un culte. Dans le vodoun, il n’y a pas de dieux sans hommes. Kangni Alem rappelle ainsi qu' »il n’y a pas dans la cosmovision vodoun de dieu omniprésent ni rédempteur », tandis que le danseur Koffi Kôkô suggère que l’étymologie du terme signifie « le message qui ne se perd pas », alors qu’Arnaud Zohou considère que ce terme désigne l' »acte de vivre » dans toute sa complexité à la fois organique et métaphysique, nouée dans un jeu de mots. Gabin Djimasse propose ainsi que « le vodoun est tout ce qui s’impose à nous et dont l’explication nous échappe ». Et à Nanette Jacomijn Snoep, la commissaire de l’exposition de rappeler la définition que proposait au début du 20ème siècle Guedegbe le célèbre devin-bokono de la cour d’Abomey (Royaume du Dahomey) et arrière-grand-père de Gabin Djimasse : « Le vodoun est le culte que nous rendons à nos souvenirs nos plus chers ».
Le titre de la rencontre « Vodoun, art de vivre » avec son point d’interrogation est peut-être un clin d’œil à l’exposition conçue par Jacques Hainard (3) (qui portait plus particulièrement sur le vodoun haïtien), mais ce n’est en aucune manière une référence à une quelconque recette inédite publiée dans une revue touristique, à la manière d’une folklorisation marchande dont la mode de l’ethnokitch a le secret. L' »art de vivre » désigne – peut-être un peu maladroitement – un ensemble de notions et de concepts qui tendent à faire du vodoun une civilisation. L’ambiguïté que recèle ce terme tient à la volonté de préserver la dimension multiple et ouverte du vodoun que le terme de « religion » ne garantit pas.
La posture de Gabin Djimasse fut à cet égard convaincante. Dans sa bouche, la dimension universelle de la philosophie dont il est un ardent défenseur paraît évidente. Ne cite-t-il pas Kipling : « Nous sommes les héritiers de ceux qui sont morts, les associés de ceux qui vivent et la providence de ceux qui naîtront. ». L’une des spécificités du vodoun n’est-elle pas justement de faire de l’individu une personne dont l’histoire s’inscrit dans une toile de relations transgénérationnelles, faisant du présent une imbrication de temporalités où passé et avenir se rejoignent ?
Tout au long de l’après-midi les propos des uns et des autres montraient que la culture vodoun cherche à se frayer un chemin dans la contemporanéité, sur un terrain miné où la course des ésotérismes fait rage, dans un siècle dont il a été dit qu’il sera « religieux ou ne sera pas ». Il s’agit là encore pour le vodoun d’occuper une place originale qui tient sa force de la dimension existentielle de son message : car dans le vodoun l’homme est aux prises avec des forces avec ou contre lesquelles il peut agir. Si la contingence semble caractériser le cours de nos vies, rien ne semble jamais arrêté, et le destin toujours négociable. Dans le vodoun le monde n’est pas figé dans la parole froide et extérieure d’un dieu omniprésent, omnipotent et omniscient, mais le résultat d’interactions entre les hommes et leurs vodouns, entre « les vivants, les morts et ceux qui ne sont pas encore nés » (Wole Soyinka), avec lesquels il est possible d’entretenir une relation, de discuter, et éventuellement de se fâcher si l’on venait à les oublier.
Depuis le Bénin, la démarche de Gabin Djimasse rejoint celle du danseur Koffi Kôkô, installé en Europe et merveilleux traducteur du vodoun dans les corps, et dont les danses demeurent sa première source d’inspiration. Son spectacle fit office de conclusion à cette journée : il réalisa une performance se déroulant dans l’espace même de la conférence, essayant de se frayer un chemin dans le public en enchaînant les poses, dans un langage universel. Une action simple et courageuse dont la seule démonstration suffit à prouver la vigueur du vodoun, et son étonnante capacité d’adaptation. Ce jour-là, si le vodoun avait été une religion prosélyte, il y aurait eu beaucoup de conversions !

1. Vient de paraître : Kangni Alem, Esclaves (Roman), Editions Lattès, 2009
2. Fétiche sans fétichisme, Coll. « Bibliothèque de l’anthropologie », Paris, Maspéro, 1975
3. « Le vodou, un art de vivre », du 5 décembre 2007 au 31 août 2008 au Musée d’Ethnologie de Genève, CH.
www.bernard-muller.com///Article N° : 8911

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