Le royaume du python

Réflexion sur les langages " individualistes " dans les litteratures africaines

Kangni Alem
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1.
Avant toute chose, je vais tenter de préciser les notions autour desquelles j’articule cette réflexion. Il y a d’abord l’expression  » royaume du python  » qui peut sembler renvoyer à un certain exotisme, voire à une critique exotique, et qui, paradoxalement, relève d’un exotisme qui fait sens. Après tout, les reptiles peuvent bien servir de métaphore critique, à faire de l’herméneutique, c’est bien là un moindre défaut. J’emprunte l’image à deux ouvrages et deux auteurs complètement différents l’un de l’autre : Le Vice-Roi de Ouidah (Grasset, 1982) de l’anglais Bruce Chatwin et L’Africain du Groenland du togolais Tété-Michel Kpomassie. Je passe rapidement sur l’ouvrage de Chatwin, popularisé par le film Cobra verde, avec Klaus Kinski dans le rôle de l’aventurier portugais Manoel de Sousa, juste pour signaler la description faite par l’auteur du temple du python à Ouidah, pendant la période dite révolutionnaire et marxiste-léniniste que connut le Bénin, ex-Dahomey. Impression de décadence et de mystère étouffant, le grouillement des pythons, la saleté dans laquelle ces bêtes évoluent étant mis en parallèle, in fine, avec la torpeur du pays où l’individu est obligé de se replier sur des pratiques collectives et ancestrales, pour échapper à l’autre collectivisme d’État orchestré par des militaires sur le qui-vive, forme de gestion politique que Chatwin n’appréhende que de manière vague, à travers la propagande officielle.
La référence au reptile est plus précise et détaillée dans L’Africain du Groenland, récit de voyage d’un jeune togolais en rupture de ban, qui décide de fuguer et de rejoindre le Groenland, la plus grande île au monde, située au nord de l’Amérique. J’ouvre une parenthèse pour signaler que cette entreprise folle par un jeune africain d’une vingtaine d’années, au moment où, comme lui-même l’écrit, beaucoup de ses compatriotes assuraient leur avenir en se faisant recruter au Ghana ou dans les pays voisins,  » au sein d’éphémères institutions panafricaines « , cette entreprise donc répondait à un réel besoin de sortir de la collectivité. Un voyage de huit ans, pour rejoindre cette banquise qu’il avait érigée en espace de liberté. Où les enfants sont rois, selon les termes du Dr Robert Gessain, auteur d’un livre qui l’avait émerveillé : Les esquimaux du Groenland à l’Alaska. La parenthèse refermée, revenons au python, raison majeure de la fuite de Kpomassie vers son Groenland mythique, où il espère qu’il n’y aurait pas de serpents. Ce qui déclenche sa fuite hors du Togo, sa rencontre avec un reptile. Dans des circonstances particulières. Un jour en brousse, le jeune Kpomassie faillit être mordu par un serpent, voulant lui échapper il se réfugia au sommet d’un arbre dont il chuta. Résultat, plusieurs semaines de fièvre. C’est lors d’une consultation animiste que l’oracle, voulant connaître ses rapports dans le passé avec le python va découvrir ce qu’il estime la cause probable des malheurs du jeune garçon. L’importance du python dans l’imaginaire de la collectivité du jeune malade doit ici être rappelée :
 » Le vrai nom du python, dangbé (de dan, serpent), n’est pas toujours prononcé. On lui substitue souvent celui de togbé, grand-père. Comment ce serpent est-il devenu un dieu pour nous, nous l’ignorons. Cependant nous pouvons dire, avec réserve toutefois, que le Dahomey, haut lieu du culte des serpents, en est aussi l’origine. Car le nom du Dahomey vient de Dan Homé, mots qui, dans la langue mina (…) signifient, suivant l’inflexion de la voix, la case ou le ventre de Dan, c’est-à-dire du Serpent. Il est donc probable que les Adjas, les émigrés du Dahomey qui vinrent se réfugier dans le village devenu Bè, arrivèrent dans leur nouvelle cachette munis des autels de leurs dieux pénates, dont celui du Python ; que ces nouveaux dieux trouvèrent facilement place parmi ceux déjà nombreux, qui existaient dans la région, et qu’à la longue le python devint aussi, tout simplement, un dieu pour nous.
Il y eut donc un grand silence quand la prêtresse, apprenant que j’avais vu écorcher un python devant un hôtel européen, jeta ce cri douloureux. Puis elle me dit :
– Ignores-tu que cette vision t’a souillé ? Pauvre enfant ! Il faut te purifier… « 
Mais il n’y aura pas que purification. Au contraire, une tentative d’enrôler le futur écrivain au nombre des prêtres du dieu python, statut considéré comme un privilège par sa famille et que le jeune garçon lui verra d’un autre œil, préférant s’enfuir et conquérir sa liberté hors du royaume du python. Dans le champ littéraire togolais, L’Africain du Groenland demeure un livre capital, non par sa qualité d’écriture, mais par ce parti-pris d’un jeune auteur à porter le fer dans la plaie, dans un pays dont l’histoire politique depuis une trentaine d’années demeure marquée par l’actualité de la dictature et des restaurations autoritaires. La critique, sur place, reconnaît rarement cette qualité à l’auteur, préférant l’accueillir comme l’expression d’un exotisme à rebours (lecture plausible), alors que se trouve là, le premier ouvrage à poser clairement l’affirmation de la primauté du sujet sur toute logique collectiviste. Kpomassie n’a plus rien écrit depuis, il a quitté le Togo, brouillant définitivement les pistes, et beaucoup de critiques s’interrogent encore sur cette coupure radicale d’avec le pays natal.
Ensuite, je voudrais préciser ce que j’entends par langage individualiste dans la littérature africaine. Sans théoriser à peu de frais, je pense que la notion pourrait être rapprochée de celle classique de l’auto-fiction, avec toute sa charge de sincérité, mais aussi de fantasme personnel, comme on peut le voir par exemple chez Kpomassie décrivant les mœurs sexuelles des Groenlandais de Diko, ou chez d’autres auteurs plus récents, je pense à la Petite Peule de Mariama Barry, aux témoignages sur le génocide rwandais de Yolande Mukagasana, pour ne citer que cela. Ces types de récits, évoluant hors de la fiction, correspondent à une pratique de mise en danger de soi, une sorte de  » tauromachie  » littéraire, où le sujet qui raconte se dévoile peu à peu aux yeux de son lecteur. Cependant, pour être totalement individualiste, ce type de récit se doit d’évoluer en marge de l’autobiographie, car c’est justement dans cette marge-là qu’il fait, non seulement œuvre d’art, mais surtout porte la marque d’une véritable interrogation sur les limites du sujet racontant en tant que témoin.
 » Thèse : c’est par la subjectivité (portée à son paroxysme) qu’on touche à l’objectivité. Plus simplement : écrivant subjectivement j’augmente la valeur de mon témoignage, en montrant qu’à chaque instant je sais à quoi m’en tenir sur ma valeur comme témoin. « 
Nous sommes là dans une certaine idée de la littérature comme tactique et tangence, ainsi que l’exprimait Michel Leiris dans son étude  » De la littérature considérée une tauromachie « , opposant justement  » aux écrits engagés ceux dans lesquels on s’engage tout entier « , avec sa propre subjectivité, ses propres incertitudes, ses fictions intimes. Cette thèse, bien sûr, est inacceptable pour ceux qui refuseront d’admettre que, malgré lui et quoi qu’il fasse, le témoin perturbe son champ d’observation, et que sa connaissance, pour reprendre un postulat bachelardien,  » n’est pas un acte plein. «  Je ne suis pas du tout certain qu’une victime de l’excision, voire un rescapé du génocide rwandais accepterait cette thèse-là. Inutile, non plus, de préciser qui de nous deux aura raison dans ce débat, le témoignage de la victime se suffisant à lui-même, du moins c’est ce qu’elle croit, son récit tendant à se légitimer tout seul, sans qu’il soit nécessaire d’y jeter le soupçon.
J’ai pris l’exemple de L’Africain du Groenland, récit de voyage d’un jeune aventurier togolais vivant mal son confinement dans des logiques collectivistes et traditionnelles, je pourrais y rajouter les docu-romans de Soyinka, à l’instar d’Ibadan, les années pagailles, ou Aké, les années d’enfance…, ou même Lemona’s Tale, le roman posthume de Ken Saro-Wiwa, sorte de testament subjectif, très décalé par rapport aux combats sociaux de l’écrivain et activiste nigérian mort pendu en 1995 sous le règne du Général Abacha.
SOI, AUTRUI ET NATION
Le cas du dernier roman de Ken Saro-Wiwa constitue un exemple intéressant d’écriture subjective, d’auto-fiction, où l’on voit un homme qui va mourir vraiment se mettre en scène à travers le personnage d’une femme. La génétique de ce texte révélerait certainement ce qui l’emporte de contamination ou de prémonition dans l’écriture, car il semble, selon l’un des fils de l’écrivain, que le texte dont nous disposons soit le résultat de la réécriture d’un premier manuscrit que Ken Saro-Wiwa aurait précédemment perdu.  » En tout état de cause, Lemona, se présente comme un texte qui ne laisse personne indifférent, tant par le genre qui porte la narration, le mélodrame, tant par cette similitude étrange, mentionnée plus haut, qui semble exister entre l’écrivain et l’héroïne du roman, tous les deux victimes de la même mort, par pendaison, au même endroit, à la prison militaire de port Harcourt, au Nigéria ! «  Et ce n’est pas là l’un des seuls rapprochements possibles. L’œuvre regorge de paradoxes, notamment sur le rapport du sujet à sa terre d’origine, violemment reniée par l’héroïne Lemona.
 » Un dernier regard à la maison qui m’avait vue naître et où j’avais été élevée. Je savais qu’elle allait s’écrouler aux prochaines pluies et qu’il n’y aurait plus aucun souvenir de la famille. La pauvreté aurait porté un coup fatal aux miens, même plus, si moi (…) je n’entreprenais rien pour m’en sortir et m’imposer dans la vie. J’ai jeté un dernier regard sur le village, sans remords (…) J’étais heureuse de n’avoir plus de liens avec un endroit aussi misérable. « 
Alors qu’on le sait, la trajectoire de Ken Saro-Wiwa a longtemps été celle d’une relative indifférence vis-à-vis de sa communauté, jusqu’au jour où, comme il le prétendit lui-même, les voix des esprits et ancêtres ogonis le ramenèrent à la maison. Sans préjuger de l’explication mystique d’un engagement au service de sa communauté ethnique, il est à remarquer que le revirement de l’écrivain dans la lutte politique au sein du MOSOP, en Français le Mouvement pour la Survie du Peuple Ogoni, se fait à un moment où il est aussi à l’apogée de sa reconnaissance sociale et littéraire ; homme d’affaires prospère et influent, écrivain reconnu au Nigeria ainsi qu’à l’étranger, son charisme, il va de soi, ne pouvait que servir une cause aussi délicate que la lutte contre les compagnies qui exploitent le pétrole dans le Delta du Niger et la répartition des biens acquis de cette exploitation par l’autorité fédérale centrale.
Comment concilier carrière personnelle et engagement politique ? Dans le cas d’espèce, la figure qui semble répondre le mieux à la question nous semble celle remarquablement ambiguë du juge Kole Bamidele dans le roman Lemona. Voulant sauver l’héroïne éponyme, le juge découvre et s’engage dans la voie de l’illégalité, lui le gardien des lois. Dédoublement de l’auteur pris dans la réalité de l’activisme politique, faite de violence (sabotage d’installations pétrolières, prises d’otages…) et de transgressions des lois politiques ? L’entreprise, dans tous les cas tourne au vinaigre, mais il se peut que la nouvelle éthique qui en naisse soit celle d’un incontournable recours aux méthodes non conventionnelles pour affronter les injustices d’un système politique aux carences prononcées. Semblant générer sa légalité par la seule justification de son caractère contraint, l’acte  » illégal  » assumé par l’individu ou le sujet autrefois serviteur du même système, tourne à la rédemption de ses anciennes compromissions, des silences longuement entretenues.
 » Sous n’importe quel angle qu’on prît l’affaire – professionnel, éthique, juridique –, il était évident que j’étais coupable. (…) Mais mon intention était de ne pas la laisser croupir en prison (…) J’ai, par conséquent, utilisé mes relations dans la presse pour organiser sa campagne de libération. L’entreprise se révéla très longue et plus difficile que je ne l’espérais. Elle mit de surcroît mes nerfs à rude épreuve. Mais lorsqu’elle finit par aboutir, en fin de compte, j’étais l’homme le plus heureux du monde.  » (Lemona, pp. 216-218).
Le drame du juge Kole Bamidele, (et de l’auteur par ricochet ?) c’est cela, la juste reconnaissance de la témérité de son combat, surtout l’apaisement de savoir que seul compte le résulte obtenu non pour soi, mais pour autrui. Mais quel résultat ?
2.
Le projet d’individuation à l’œuvre dans la littérature d’Afrique a également pour corollaire un certain cosmopolitisme des auteurs, lequel crée une situation nouvelle qui doit nous amener à poser autrement la question de son inscription ou non dans le social, son rapport à la  » tragédie de l’Histoire  » (Thomas Melone), de son engagement, pour reprendre une expression que récuse bon nombre de ses représentants contemporains en exil.
C’EST QUOI L’AFRIQUE, C’EST QUOI LA NATION ?
Comment penser le monde et faire œuvre de littérature ? Continuer à faire sens malgré (ou avec) le décentrement ? Questions graves qui ont pour corollaire celle de la représentativité de l’écrivain. Des noms illustres dans la littérature mondiale nous ont habitués à la nécessité de poser ces questions : V.S. Naipaul, Derek Walcott, Salman Rushdie, Amitav Gosh, etc., tous ces écrivains et intellectuels originaires de la  » périphérie « , disons de l’Inde, du Pakistan ou des Caraïbes, qui viennent imposer au monde occidental, aux anciennes métropoles, une nouvelle approche de l’identité que ses lecteurs ne trouvent pas nécessairement dans les écrits d’un John Updike ou de Saul Bellow.
Il n’y a pas résorption systématique de soi dans l’acte de migrer, et même si l’écrivain n’est pas dans la position instable du travailleur immigré, même si les raisons qui poussent l’un et l’autre à partir sont souvent les mêmes (politiques et économiques), il n’en demeure pas moins que sa propre nostalgie se nourrit de désirs contradictoires : ne pas faire du socle de son imaginaire un poids qui l’empêche de s’ouvrir au monde, mais en même temps faire en sorte que son œuvre née de l’exil ne soit un terrain vierge où l’Occident viendrait déposer sa griffe récupératrice. D’où certaines postures qui peuvent sembler ambiguës, mais qui expriment parfaitement l’enracinement pluriel des créateurs condamnés au cosmopolitisme. Ainsi, lorsque le dramaturge et romancier togolais déclare que  » la littérature africaine (…) n’existe pas « , n’entend-il pas sa propre boutade dans le sens d’un reniement ontologique, mais en terme de métaphore, de trope. Car il faut continuer à attester des réalités souterraines en œuvre dans la migration, transposer leur complexité en images. Là se joue la conquête d’un nouvel espace littéraire, qui dénie au créateur africain un imaginaire spécifique, folklorique ou authentique, et le pose en pèlerin. Si la nation, l’identité, la représentativité peuvent être des fictions, l’écrivain n’a-t-il pas le droit de leur opposer les siennes propres glanées tout le long de sa trajectoire de migrant ?
L’écriture, dans ces conditions, devient praxis, cherchant ou générant son propre public (de cœur ou de raison), plaçant le créateur dans la situation où il ne sent pas forcément représentatif d’une communauté d’origine ou de substitution. L’œuvre écrite n’est plus l’équivalent d’un passeport, son existence relève d’une logique de désengagement de plus en prononcé. Ainsi que le note Jacques Chevrier,
 » l’écrivain africain contemporain, post-moderne et post-colonial, n’échappe pas au sort de ses confrères occidentaux qui ont vu progressivement leur magistère incontesté leur échapper. (…) Venu le temps du doute et du soupçon, la parole écrite du présent a renoncé à ses ambitions d’autrefois, quand elle ne se déclare pas délibérément impuissante à dire le monde, a fortiori à le transformer ou le recréer. « 
La posture désengagée peut sembler relever du luxe, eu égard aux problèmes d’un continent comme l’Afrique, perpétuellement tiraillé entre une mémoire douloureuse, un présent aux contingences aléatoires et un avenir problématique. À la vérité, le fait que les créateurs africains produisent de plus en plus pour un marché exogène explique la tendance à prôner la liberté créatrice et le droit de l’artiste à n’avoir ni nation ni mission. Mais cela ne pourrait-il pas également relever d’un manque d’imagination, tout simplement ?

///Article N° : 3862

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