ACPfilms et ACPcultures : les heureux élus

Les résultats des programmes d'aide de l'Union européenne aux industries culturelles ACP

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Grande messe le 15 décembre 2009 à Bruxelles au Secrétariat ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique, soit 79 pays bénéficiant d’accords de coopération avec l’Union europénne) pour la présentation des projets retenus par les appels à proposition des programmes ACPfilms et ACPcultures, initiés par le Secrétariat ACP sur un financement de l’Union européenne.

En dehors d’un film, ils étaient tous là : les 12 films ou séries aidés pour leur production, les six projets oeuvrant à la diffusion des films ACP, les six projets de formation professionnelle aux métiers du cinéma et les six projets de soutien aux autres industries culturelles (ACPCultures). Ce rassemblement sur plusieurs jours de plénières et d’ateliers permettait bien sûr moult contacts et synergies mais aussi d’étudier par le menu les complexités administratives car il ne suffit pas de gagner, encore faut-il faire le nécessaire pour avoir les fonds, et pour cela n’omettre aucun logo, apporter les garanties bancaires nécessaires (un casse-tête dans certains pays), fournir les justificatifs en bonne et due forme. Les sommes obtenues sont rondelettes : de 68 000 à 485 000 euros ! Mais le casse-tête administratif applicable à toute subvention de la communauté européenne n’est pas d’une gestion aisée, au grand dam des administrateurs mêmes de ces programmes, conscients des spécificités d’un secteur peu structuré.
Dans les débats, il a été délicatement suggéré que les dossiers de demande pourraient être simplifiés (mais là, peu d’espoir vu que ce sont les normes de l’Union européenne qui s’imposent), et surtout qu’ils pourraient être étagés comme c’est souvent le cas dans d’autres programmes, avec la présentation d’une note succincte de quelques pages opérant une première sélection avant de remplir le pavé complet de la demande d’aide, au lieu d’exiger la totalité du dossier dès le départ.
ACPfilms
Ce sont les producteurs de films qui l’ont le plus clairement exprimé, ce qui n’étonnait personne car le fait de grouper des projets de développements et des projets de production est certainement la principale contradiction du programme ACPfilms : les logiques en sont différentes, les complexités aussi. Le système pointu de notation attribuait ainsi une note de « pertinence » aux scénarios ! Surtout, l’unité qui attribuait autrefois les aides de l’Union européenne aux cinémas du Sud était d’un fonctionnement simple et les dossiers n’étaient pas plus lourds que les dossiers de production habituels à fournir aux autres organismes.
La redéfinition de cette aide dura ensuite des années, si bien que l’arrêt du programme européen a provoqué une baisse subite et brutale du nombre de films produits, de ces films dont le budget permet de mobiliser les équipes techniques et la post-production nécessaires pour pouvoir s’aligner sur des critères de qualité internationaux. Le montage financier de tels films demandait en effet de pouvoir obtenir une aide combinée des trois guichets (Etat français, Francophonie et UE), ce qui supposait un long parcours du combattant.
ACPfilms va-t-il changer la donne ? Le programme fait clairement le choix de ne pas tomber dans le saupoudrage et attribue des sommes importantes aux lauréats (jusqu’à 400 000 euros pour les fictions longs métrages), représentant une part importante du budget du film. En cela, il permet clairement aux films élus d’exister. L’envers du décor est bien sûr le faible nombre de films soutenus, qui laissent de beaux projets sur le carreau. Cela n’augure pas d’une forte présence des cinémas ACP dans les temps à venir dans les festivals internationaux. Mieux vaut cependant pour assurer cette présence privilégier la qualité à la quantité. Le choix de la qualité suppose de faire les bons choix de scénarios ! L’Histoire dira peut-être si les choix furent judicieux mais ce qui frappe aujourd’hui est que ce sont des cinéastes confirmés qui se taillent la part du lion pour les fictions.
Géographiquement, le primat habituel de l’Afrique de l’Ouest est concurrencé par l’est et le sud de l’Afrique. On voit ainsi apparaître des pays jusqu’ici peu visibles dans ce type de cinéma, comme ceux de l’est africain. Queleh, l’histoire d’un jeune garçon chargé de famille dans le nord de la Somalie, sera tourné sur place en 35 mm et en langue somalienne par l’Ethiopien Abrahma Haile Biru (sur un projet d’Abdi Ismael Jamal, décédé début 2009, qui avait été retenu à la Cinéfondation de Cannes), connu pour être le chef opérateur de Mahamat Saleh Haroun et qui a par ailleurs créé une école de cinéma à Addis Abeba. Le Kenya est également présent avec The Captain of Nakara, une comédie sur la corruption de Wanjiru Kinyanjui, qui avait réalisé La Bataille de l’arbre sacré en 1995 avant de se consacrer à la formation des jeunes cinéastes oeuvrant dans le cinéma populaire que l’on dénomme Riverwood (cf. [ article n°7003 ]). Le Tchad est représenté par L’Homme qui crie n’est pas un ours qui danse, de Mahamat Saleh Haroun (Abouna, Daratt). Ce titre emprunté à Césaire annonce l’histoire du déclin tant physique que social d’un père dans un pays marqué par la guerre et transformé par la mondialisation. Situé dans le contexte de la guerre civile et de la privatisation d’un grand hôtel, le film fait le portrait d’une Afrique déchirée par ses propres contradictions.
C’est l’Afrique lusophone qui se taille la part du lion. Le Mozambique est élu avec deux films de deux cinéastes confirmés. Avec Le Dernier vol du flamand rose, João Ribeiro adapte comme à son habitude un écrit de Mia Couto et décrit le voyage d’un casque bleu italien durant la guerre civile (le film est déjà tourné et devrait être prêt en janvier 2010, déjà vendu dans une série de pays). Pour Margarida, une coproduction angolo-mozambicaine, Licinio Azevedo va laisser son écriture documentaire de l’urgence mais pas son ancrage dans les réalités locales : Margarida est une jeune femme se trouvant par erreur dans un groupe de prostituées en rééducation durant la période révolutionnaire et qui les encouragera à percevoir qu’elles sont victimes d’un pouvoir masculin dont il leur faut s’émanciper (tournage prévu en avril-mai 2010 pour une livraison en février 2011). Le réalisateur angolais Zeze Gamboa revient après le succès d’Un héros avec Le Grand Kilapy, situé durant la fin du colonialisme portugais : une farce dramatique basée sur des faits réels mettant en lumière les influences du fait colonial sur la société actuelle.
De l’Afrique lusophone également, La République des enfants de Flora Gomes (Guinée Bissau), avec Dany Glover et une musique de Youssou N’Dour, sera tourné avec une centaine d’enfants à Maputo. Le film parle d’enfants-soldats qui ne grandissent plus et qui recherchent des adultes pour grandir à nouveau. Quant à Viva Riva de Djo Tunda Wa Munga (dont le court Papy avait marqué), ce sera un polar congolais, une course-poursuite doublée d’une histoire d’amour dans les rues de Kinshasa et en Afrique du Sud. Financé par Canal + en tant que film de genre, il espère toucher un large public. Le tournage a débuté en décembre et les producteurs verraient bien leur film à Cannes.
D’Afrique de l’Ouest, il n’y a donc que S. Pierre Yameogo qui ait été retenu, avec Bayiri – la patrie qui traite des immigrants burkinabés en Côte d’Ivoire coincés par la guerre civile. Le tournage devrait débuter fin janvier 2010. C’est également d’Afrique de l’Ouest que proviennent les séries : Les Concessions produit par Moussa Ouane (CNC Mali), 52 épisodes de 26 minutes sur une famille dont la grand-mère essaye de tout contrôler, et Ina saison 2, de Valérie Kaboré (Burkina Faso), 40 épisodes de 26 minutes pour poursuivre cette série à succès sur une jeune avocate qui défend les femmes et les enfants.
Au niveau du documentaire, Africadoc a reçu une aide à la post-production pour six films de la première série Lumières d’Afrique (cf. [ article n°8862]). Cela permettra une belle expérience de formation pour les jeunes documentaristes, notamment sur le son ou la lumière, et s’inscrit dans la démarche d’Africadoc de soutien à l’émergence d’une jeune génération de cinéastes documentaristes, avec des formations de niveau universitaire pour les cinéastes mais aussi pour des producteurs accoucheurs de talents, et des rencontres professionnelles permettant aux films de trouver leur financement puis leur diffusion, lesquelles ont également été soutenues par ACPfilms.
La diffusion du documentaire a également fait l’objet d’une aide sur Doc-ACP, un projet présenté par le producteur mozambicain Pedro Pimenta, organisateur du festival Dockanema. Il s’agit de créer un réseau de professionnels appuyé sur des festivals facilitant la diffusion de documentaires bien sélectionnés. Même collaboration entre festivals pour le Exchange and Networking Project alliant la Grande-Bretagne, la Jamaïque et Trinidad & Tobago pour la promotion de films locaux aux niveaux national et international. Des distributeurs du Burkina Faso, Mali, Sénégal et de France se sont également regroupés dans un projet de mise en réseau et de diffusion dans leurs pays. Enfin, le projet Africafilms.tv Mobiciné porté par Idmage avec des partenaires sénégalais et maliens se propose d’expérimenter face à la fermeture des salles de nouveaux modes de diffusion, de la VOD à des kits de vidéomobile loués à des franchisés.
Il est étonnant que des projets présentés par des organismes publics de coopération aient pu être retenus, qui disposent pourtant de leur propre financement. C’est ainsi que Transtélé CFI, un organisme affilié à Canal France International, a été sélectionné par deux fois : pour l’animation d’un réseau de télévisions africaines francophones en Afrique de l’Ouest mais aussi pour Melanesian Beat, une série de formations aux métiers de l’audiovisuel dans le Pacifique Sud. Le cinéaste d’animation Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto a obtenu au nom de son Studio Malembe Maa une aide pour des formations aux métiers du cinéma d’animation au Burundi et en RDC tandis qu’une cinquantaine de stagiaires du Niger, du Tchad et du Gabon pourront suivre des cours à l’IFTIC (Institut de formation aux techniques de l’information et de la communication) de Niamey dans tous les domaines de l’audiovisuel. Le projet Talents d’Afrique porté par Play Film, une société de production travaillant avec les principales chaînes herziennes françaises, propose des formations à la production de documentaires présentant des artistes d’Afrique centrale (Gabon, Congo).
La Israel Lovell Foundation de la Barbade pourra développer une école itinérante de cinéma dans les Caraïbes, un projet ambitieux devant déboucher sur la production de longs métrages. Les Caraïbes profiteront aussi des formations offertes par le Media Technology Institute de la Jamaïque qui reçoit une aide pour des modules spécialisés en éclairage et post-production.
Des projets, on le voit, se chevauchent ou adoptent des philosophies différentes, voire divergentes. C’est logique dans un système d’appels à propositions dont les élus sont strictement sélectionnés sur notation de leur dossier par des experts indépendants : on applique le système de la meilleure note, sans qu’une instance ne détermine des choix de politique culturelle avec des objectifs précis de structuration du secteur, si ce n’est le cadre global des trois volets production / diffusion / formations.
ACPCultures
Ce sont cependant davantage comme des laboratoires d’idées, sans préjuger de leur effet de structuration, que les projets sont sélectionnés. C’est le cas des six projets retenus (sur 63 reçus) par ACPCultures. Egalement doté d’un Observatoire culturel des pays ACP, ce programme va suivre de près les projets soutenus pour pister les voix de la professionnalisation et de la structuration.
Il faut savoir que sur 425 milliards de dollars d’opérations touchant des biens culturels, seulement 0,5 % concernent les pays ACP ! Et que ce déséquilibre va croissant, les exportations ayant baissé de 82 % entre 2000 et 2005 et les importations augmenté de 134 %. Cela ne changera qu’en renforçant le secteur professionnel et en mettant en œuvre des politiques culturelles qui soient adaptées et innovantes, ce qui suppose d’analyser le secteur créatif et d’évaluer les actions développées pour pouvoir formuler des programmes et des lois. Quand on sait que les ministres de la Culture ne disposent pas de données statistiques sur leur secteur et avouent mal en connaître les acteurs, on voit l’importance d’une base de données comme Sudplanète, qui groupe aussi bien les créateurs et leurs créations que les opérateurs culturels.
Dans le domaine des arts visuels, ACPCultures a retenu le projet Trans présenté par l’équipe de la Revue noire en commun avec les Editions Tsipika (Madagascar), la Fondation AfricAméricA (Haïti) et Doual’Art (Cameroun) pour la production de trois évènements d’art contemporain, ainsi que le projet Rose des vents numérique présenté par l’association Kër Thiossane (Sénégal) en partenariat avec Trinity Session (Afrique du Sud), Le Centre Soleil (Mali), OMDAC (Martinique) et Mains d’oeuvres-Arts Sensitif (France), qui vise à développer les compétences en Afrique et dans les Caraïbes en matière de création numérique et des logiciels libres dans la création contemporaine.
Dans le domaine de la musique, l’Association Zone Franche s’est associée à Fest’Napuan Association (Vanuatu), Piranha Womex (Allemagne), Busara Promotions (Tanzanie), Harmonia (Cap Vert), Umane Culture (Burkina Faso), Sakifo Production (Réunion), Afrik’aktion (Gabon), Conseil Francophone de la Chanson (Belgique) et Media, Sport & Entertainment (Jamaïque) pour appuyer la création d’un réseau de festivals ACP et des formations. Par ailleurs, l’Association Culture et Développement s’est associée à Accents Multiples (Sénégal), Odas Africa (France/Burkina Faso), Ivoire Régie (Côte d’Ivoire), Bat Centre (Afrique du Sud) et Standbury & Company (Jamaïque) pour faciliter la création d’entreprises dans le secteur musical.
Enfin, dans le domaine des arts de la scène, le Centre de Développement Chorégraphique La Termitière (Burkina Faso) a pour partenaires l’Association Jant-Bi (Sénégal) et Gaara Dance Foundation (Kenya) pour développer Chrysalides, un projet alliant formations et créations de danse. Quant à l’Association Sokan Théâtre (Côte d’Ivoire), elle est aidée sur un Chantier panafricain d’écriture dramatique des femmes : Femmes en scène qui associe Théâtre Evasion (Burkina Faso), Théâtre de la Ruche (Guyane), Arène Théâtre (Niger), le Théâtre Maoundôh-Culture-THEMACULT (Tchad) et le Bureau des Arts et Communication (Côte d’Ivoire).
Quelle structuration ?
En conclusion, la bonne nouvelle est que le 10ème FED (Fonds européen de développement) a doublé les fonds attribués à la Culture qui vont passer de 13,5 à 30 millions d’euros, ce qui va doubler le nombre d’heureux élus dans les prochains appels. La mauvaise nouvelle est que les procédures ne changeront pas car elles sont déjà publiées. Si l’on veut que les acteurs et créateurs continuent à avoir le temps de travailler, c’est donc un véritable métier qui va devoir se mettre en place pour monter des dossiers aussi complexes, avec des formations spécifiques à la clef ! L’espoir est que ces programmes simplifient peu à peu leurs procédures, comme c’est le cas du programme Média. Il est clair que l’enjeu est la bonne utilisation de l’argent et une attribution démocratique des fonds, mais ces bonnes intentions justifient-elles ce que tous les bénéficiaires décrivent comme un cauchemar administratif ? Deux pistes se sont dégagées durant la réunion : privilégier un processus de sélection en deux étapes (note succincte puis dossier complet avec assistance auprès des sélectionnés) et alléger les procédures pour les projets de production de films en opérant un appel différent des projets de développement.
Cet éparpillement de projets limités dans le temps feront-ils véritablement avancer la structuration du secteur culturel ? Ne faudrait-il pas directement soutenir sur la durée des initiatives locales, comme des écoles de cinéma ou des têtes de pont de réseaux ? Cela supposerait une toute autre approche de la coopération. Dans l’immédiat, il sera intéressant d’observer ce que feront ces projets des importantes sommes qui leur ont été allouées, ce dont rendront compte les newsletters de ces deux programmes.

///Article N° : 9108

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atelier de travail ACPCultures




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