Bâton Rouge

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Petite note liminaire obligée

Lorsque j’invitai Édouard Glissant à venir faire une série de conférences à l’Université de Louisiane, à Bâton Rouge, où j’étais alors un tout jeune professeur, je ne me doutais pas qu’il passerait, en terre américaine, de si longues années. J’enseignais, ces années-là, un « graduate seminar » – séminaire de IIIe cycle – sur son œuvre et étais membre du comité directeur du centre d’Études françaises et francophones de Louisiana State University (LSU) dont Édouard Glissant prendrait, plus tard, la direction. Mes étudiants et moi-même avons accompagné les premiers pas d’Édouard Glissant dans ces Amériques-là, ce sud de l’Amérique du Nord dont il découvrait la singulière saveur après en avoir approché la dure complexité dans les romans de William Faulkner. L’enthousiasme de mes étudiants – et, bien sûr, le mien – notre ferveur, notre sollicitude infatigable, notre admiration éblouie et constante le convainquirent de revenir à LSU puis de s’y installer pour y occuper la chaire d’Études françaises et francophones. La mémoire de ces temps de découverte, pour Édouard Glissant, d’une Louisiane aussi créole que sa Martinique natale, le souvenir de ces jours d’effervescence intellectuelle, de fêtes et de travail m’accompagnent depuis longtemps. C’est la raison pour laquelle cette petite note liminaire – obligée et inchangée – précède désormais chacun de mes textes publiés en hommage à Édouard Glissant. Cette petite note n’est pas seulement un nécessaire rappel historique. Elle est aussi et surtout une manière toute personnelle de maintenir vivante et vraie la voix du Poète.
Bâton Rouge
Sans doute ne saurai-je jamais la signification exacte de ce nom. On m’en a donné, au cours du temps, diverses explications dont celle-ci, qui a ma préférence : le nom de « Bâton Rouge » ferait référence au poteau auxquels les Indiens attachaient leurs captifs. Le « Bâton rouge » aurait donc été un poteau d’exécution dégouttant du sang des ennemis, des victimes sacrificielles ou de tous ceux que les Indiens, malgré leur défaite générale dans la guerre contre l’expansion coloniale, auraient quand même pu vaincre. Pour d’autres, le « Bâton rouge » serait un instrument cérémoniel indien. Peu importe que l’origine exacte de ce nom éclatant ne puisse jamais être établie. Je me souviens que ce nom, depuis New York où j’habitais alors, se parait pour moi d’une aura d’irrésistible étrangeté. New York, on le sait, a peu à voir avec l’ensemble des États-Unis. Son cosmopolitisme ravit les Européens et m’enchante aussi, encore que ce qu’en dit Jean Baudrillard dans Amériques me semble certains jours, quand je navigue dans cette ville, d’une assez grande pertinence :
Pourquoi les gens vivent-ils à New York ? Ils n’y ont aucun rapport entre eux. Mais une électricité interne qui vient de leur pure promiscuité. Une sensation magique de contiguïté et d’attraction pour une centralité artificielle. C’est ce qui en fait un univers auto-attractif dont il n’y a aucune raison de sortir. Il n’y a aucune raison humaine d’être là, mais la seule extase de la promiscuité (1).
Je souhaitais alors moins m’éloigner de New York que me rapprocher d’un Sud que je connaissais essentiellement par les romans, le cinéma mais aussi par les terribles images de l’envers de la grande « démocratie américaine » : les insupportables images des Noirs suppliciés dans ces rituels de jouissance sadique que sont les lynchages mais aussi toutes celles d’une violence raciste qui n’en finissait pas d’empoisonner la belle Amérique et qui devait resurgir périodiquement, malgré la victoire du mouvement pour les droits civiques, malgré les politiques de discrimination positive et les divers moyens dont on a cru pouvoir réparer la blessure immense de l’esclavage, de la ségrégation raciale et d’une discrimination persistante. Avant de m’installer à Bâton Rouge, je ne connaissais du Sud que la ville de Washington. On me découragea de partir en Louisiane. Mes amis new-yorkais me firent entrevoir la terrible province que devait être cet état reculé où les routes, me disaient-ils, étaient défoncées et la population cajun anachroniquement farouche. Je ris longtemps de cette présomption new-yorkaise qui transcende les frontières, pourtant bien marquées aux États-Unis, de la « race ». Qu’ils fussent blancs ou noirs, la plupart de mes amis me déconseillaient cet aller vers le sud, à l’exception de la romancière Louise Merriwether qui convint qu’il était possible que la vie possède, là-bas, une sorte de grâce qui, ici, faisait parfois cruellement défaut (2). Trois heures d’avion séparent New York de Bâton Rouge. C’est le même temps pour aller de Paris à Moscou. Le même temps pour changer de monde et connaître, enfin, l’odeur de fleurs mortes et de café de la Nouvelle Orléans et celle, changeante, étonnamment enveloppante du grand fleuve. Je me souviens de ma première nuit à Bâton Rouge dans un motel situé non loin d’un fleuve que je ne pouvais voir de ma fenêtre mais dont je sentais l’obscure, énorme présence. Je me souviens de mon impatience de voir le jour se lever sur le fleuve. Je ris de soulagement au matin lorsque, sortant du motel pour aller à l’université, je m’aperçus que le fleuve était juste là, si près, hors de portée de mon regard la veille mais si présent au matin que je pouvais en saisir l’odeur de limon, de vase et de lointaine mer. J’étais là pour le fleuve, d’abord. Pour le Mississipi et sa légende. Lorsque je le vis enfin, vraiment, je compris pourquoi j’étais là. Je sus que, malgré ce qu’en diraient inévitablement les visiteurs de passage, cette ville de Bâton Rouge, plus encore que la Nouvelle Orléans – apparemment suffisamment « européenne » pour enchanter ceux qui ne voyagent pas pour découvrir mais uniquement reconnaître – était l’un de ces lieux auxquels on peut confusément aspirer sans savoir ce qui, là, pourrait combler notre vague attente. Je trouvai, à Baton Rouge, ce que je ne savais pas être venue y chercher : l’évidence, d’abord, d’un paysage tropical dont l’exubérante splendeur était d’une beauté aussi suffocante, parfois, que celle de l’archipel caraïbe et que le regard européen de nombreux visiteurs ne pouvait embrasser totalement ; une musique que les puristes de la côte Est estimaient parfois être un blues trop entaché d’influences pour mériter encore ce nom mais qui était, de toute façon, la pulsation vitale et véritable de ce lieu, révélée par l’incomparable grâce des visages et des corps qui créaient et vivaient cette musique sans avoir à en affirmer la légitime origine. Tout cela traçait les contours d’un univers jusqu’alors inconnu et d’une beauté si neuve, profonde et nécessaire, malgré l’âpreté d’un passé toujours présent sous l’apparente suavité sudiste. Je cessai bientôt de m’étonner que certains – collègues ou simples visiteurs – ne soient pas saisis comme moi d’émerveillement devant le paradigme créole qu’est ce lieu. Je cessai aussi de tenter de dire, chaque fois que je retournai à New York, ce qui là – par-delà mon attachement personnel – continuait de me happer et tenait autant à ma nouvelle et exaltante situation professionnelle qu’à tant d’autres choses parmi lesquelles l’entêtante et ravissante odeur du chèvrefeuille qui poussait sous les fenêtres de mon bureau à l’université ou celle des camélias qui survivaient aux pluies de décembre. Ce que je dis ici est, bien évidemment, l’infime partie d’un tout dont je peine encore à tracer les plus grandes lignes et que, d’ailleurs, je n’essaierai pas de restituer (ni ici ni ailleurs) tant cela me semble à la fois impossible et inutile. Il me suffit de faire surgir parfois quelques images de ce temps comme celle de ces pélicans gris qui, sur le chemin de leur migration, s’arrêtèrent de longues semaines sur l’un des lacs du campus et firent déplacer des foules considérables, ravies de cette étrange et belle présence mais inquiètes de la rupture d’un rythme naturel si ancien. Je me souviens d’avoir regardé, comme tant d’autres, la douceur grise des très nombreux oiseaux et d’avoir craint, comme tant d’autres, que leur présence ne signifie l’arrêt de leur voyage, qu’elle ne soit le signe terrible d’un définitif empêchement, d’une totale impossibilité. Que se passerait-il donc si les pélicans gris, pour quelque obscure raison, ne pouvaient repartir et devaient subir les pluies froides de décembre ? Nous les avons guettés plusieurs semaines, ravis, inquiets puis impatients de les voir quitter un lieu qui pouvait signifier leur perte. Ils partirent un jour, sans que nos yeux humains, nécessairement imparfaits, ne puissent déceler aucun changement dans leur vol. Je sus alors qu’il est toujours possible de repartir, quel que soit le temps passé dans le lieu qu’a choisi pour nous le sort et dont les dieux, pour quelque raison et sans doute pour notre bien, nous font un jour désirer d’en être arraché.

1. J. Baudrillard, Amériques, Paris, Livre de Poche, 1986, p. 21.
2. Ainsi qu’il est permis de le voir, notamment, dans le beau film de Spike Lee, 25th Hour.
Cet article fait partie du dossier consacré à Édouard Glissant, publié dans Africultures n° 87. Nous remercions Jean-Luc de Laguarigue dont les photographies, extraites de l’exposition Le Pays des imaginés, ont illustré ce numéro.
Cette exposition est visible sur le site [http://gensdepays.blogspot.fr/2011/07/pays-des-imagines-exposition-permanente.html]///Article N° : 10675

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