Un peuple invisible pour sauver le monde réel

Entretien d'Héric Libong et Boniface Mongo-Mboussa avec Edouard Glissant

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A propos de son livre Sartorius et du concept de créolisation face à la créolité.

Quelle relation y a t-il entre le titre de votre livre, Sartorius, et son sous-titre Le Roman des Batoutos ?
Il y a plusieurs explications. D’abord, tout le livre est une manière de lutter contre des positions essentialistes que j’ai toujours récusé et il m’a parut qu’appeler cela  » Les Batoutos  » ou  » Batoutos « , aurait été d’une platitude extrême, une redondance, une répétition du contenu dans le titre. Ensuite, dans le récit mythique du livre, je fais intervenir des personnes qui existent dans mon entourage, des amis, des gens que j’ai rencontré et fréquenté. Et Sartorius, c’est le Directeur des Instituts Goethe et le trésorier du Parlement des Ecrivains. Je lui ai dit mon intention d’intituler le Roman Sartorius parce que je voulais faire le rapport entre l’histoire des Batoutos et celle d’un ami. Il m’a donné tous les renseignements sur sa famille et son arbre généalogique. Pour moi, c’est une nouvelle manière de comprendre le roman, mélanger la relation personnelle avec la relation mythique. C’est une façon de dire que l’on a besoin des Batoutos, que c’est un peuple qui nous est nécessaire mais que ce n’est pas un peuple idéologique. J’aime beaucoup les détours et on peut arriver aux Batoutos par un détour. Sartorius c’est le détour
La forme de votre roman est complexe, est-ce votre notoriété qui vous permet cela ou est-ce une façon d’affirmer une fois de plus le concept de créolisation ?
Si l’on décide d’écrire l’histoire d’un peuple qui est invisible parce qu’il veut manifester et combattre à sa manière – c’est-à-dire sans le combattre – la jactance et les prétentions des peuples qui veulent être trop visibles, qui veulent conquérir les autres et leur imposer leur vision, on ne peut pas le faire d’une manière épique conventionnelle. J’aurais pu mais je serais passé à côté de ce que je voulais montrer. A savoir que c’est un peuple dont nous avons mythiquement besoin. Dans les dérélictions du monde, nous avons besoin de la notion d’invisible ; de cette dimension qui ne veut pas se rendre indispensable ni devenir idéologique. Il fallait le faire par facettes. Déstructurer l’univers traditionnel du roman. Et cela pour moi, c’est très important car on ne peut pas dire les choses en employant des méthodes de narration qui vont à l’encontre de ce qu’on veut dire. Entrer dans l’imaginaire du non idéologique, du non impératif, du non oppressif et du non impérialiste, c’est cela la Créolisation : je peux devenir toi et tu peux devenir moi sans que je me perde, sans que je me dilue et sans que je me trahisse. Dans notre monde actuel, chacun peut devenir  » Batouto « . Et Un peuple invisible, c’est ce peuple dont nous avons fait le souhait. Par conséquent, le livre est en pleine continuité avec ce que j’ai fait jusqu’ici. Mais c’est complètement nouveau du point de vue de la trame.
On a l’impression que vous faites une genèse.
C’est plutôt une anti-genèse, une digenèse. Dans Faulkner Mississippi (NDLR : paru en 1997), j’explique ce que je nomme digenèse : c’est une origine, mais une origine qui n’est pas essentialiste. Elle ne vous donne pas le droit de propriété sur votre terre ou sur celle des autres. Les genèses donnent le droit de conquérir. Quand on pense que votre terre vous a été donnée par un Dieu, on pense automatiquement avoir le droit d’aller conquérir la terre de l’autre. Pour nous tous, l’Afrique noire – ce qui est abusif parce qu’il y a plusieurs Afriques noires – est une des sources de l’Humanité. Et j’ai voulu dire qu’il y a une autre Afrique, qui n’est pas seulement celle de la souche mais de la diaspora, de l’en-aller. Non de la diaspora de conquête mais celle de la souffrance, du malheur comme dans la traite négrière par exemple. Ce pays qui est la souche est aussi un pays d’errance. C’est cela que j’ai voulu montrer en écrivant l’histoire des Batoutos.
Ne craignez-vous pas, toutefois, que l’histoire de ce peuple invisible soit perçu comme un nouveau mythe fondateur ?
Je craindrais cela car nous n’avons pas besoin d’un mythe mais plutôt d’un imaginaire nouveau dans notre manière de fréquenter le monde, ses divagations, ses errances et ses massacres. Pour moi, un peuple invisible n’est pas un mythe fondateur mais un mythe qui permettra de mieux nous comprendre dans le trop de visibilité. Qu’est ce qui se passe aujourd’hui ? On voit beaucoup l’Afrique à la télévision. Le sida, les massacres, les guerres tribales, les misères… Mais en fait, on ne voit pas l’Afrique. Elle est invisible. Pourtant, il y existe une vie normale, bien différente de la vision apocalyptique que l’on s’en fait. Dans mon livre, parmi les Batoutos, il y a des enfants, des jeunes filles qui essaient de se rouler les uns les autres de façon ludique. Pour moi c’est aussi cela l’Afrique réelle. C’est comme cela que je la connais et que je la sens.
Est-ce un retour vers l’Afrique ?
Je fais un retour vers l’Afrique mais ce n’est pas un retour « afrocentriste » comme le rêvent souvent les Noirs américains. De la même façon, je ne veux pas développer un « idéal » comme l’a fait la Négritude de Césaire ou de Senghor. L’Afrique n’est pas une chose que l’on s’approprie, elle a ses histoires et ses problèmes. J’ai voulu faire un détour par le continent noir qui est un pays de souche, mais sans en faire un portrait figé. La Négritude, qui est très noble et très généreuse, est une insulte à l’Afrique car celle-ci a le droit de choisir ce qu’elle veut. Je comprenais les Africains anglophones quand ils affirmaient que la Négritude ne les concernait pas. Je ne dis pas que je suis d’accord avec eux pour autant.
Comment expliquez-vous que la pensée africaine continentale ou même européenne, n’ait pas la même tendance à la diversité que la pensée caraïbéenne ?
En Europe, la pensée théorique est un fonctionnement, un métier. Le penseur théorique n’est ni créateur, ni poète, ni romancier. Quand il l’est, il reste en dehors de la pensée théorique. En Afrique, à mon avis, c’est l’arrière fond culturel qui est très puissant. Il vous permet d’exprimer des réalités mais en même temps, il pèse sur l’esprit comme une chape et l’empêche de fulgurer ailleurs. Non de théoriser mais de concevoir autrement. Un dirigeant cubain, en 1961 – je crois d’ailleurs que c’est Che Guevara – m’avait dit :  » Vous autres des petites Antilles, vous êtes les plus aigus et les plus intelligents parce que vous êtes menacés. «  Il avait compris que l’esprit est beaucoup plus disponible quand il n’a pas la puissance de l’arrière pays culturel. Quand je lis les livres africains, les romans ou que je vois certains films, je me dis :  » merde alors, si j’avais cette puissance ! «  Mais d’un autre côté, je me dis que j’aurais peut être été paralysé. Dans les Caraïbes, nous sommes menacés de partout, alors nous prenons de partout. Nous allons dans toutes les directions, le poème, le récit, l’analyse et ça correspond à la situation actuelle du monde. Je dis dans un de mes livres :  » nous sommes les ethnologues de nous même « . Car, normalement, l’ethnologue ne l’est jamais de lui-même. Il a la puissance d’être l’ethnologue de l’autre, de l’analyser. Mais nous, nous n’avons pas besoin de cette puissance dominante. Nous devons avoir l’acuité fulgurante de notre propre diversité, de notre propre ambiguïté.
Quel est l’impact des théories de la  » Créolisation  » dans la Caraïbe ?
Le combat commence à être gagné. Les grandes îles comme Trinidad, La Jamaïque et Cuba qui jusqu’à présent vivaient encore sur le rêve de la puissance, commencent à comprendre que la réalité, la force des Archipels c’est d’être archipélique, et de former réseau avec les autres pays. Il commence à se faire l’idée que ce n’est pas la puissance qui va sauver ce monde mais le Rhizome, le Rhizome archipélique et la Caraïbe devient un lieu d’éclosion de cultures fantastiques sur ce plan là.
Même si vous n’adhérez pas à la  » créolité « , pensez – vous qu’elle a été nécessaire à la prise de conscience dans les Caraïbes, comme le fut la Négritude à une certaine époque ?
Non. Au départ, le livre de Chamoiseau, de Confiant et de Barnabé – Eloge de la créolité – devait m’être dédié. Mais j’ai refusé. Je leur ai tout de suite dit que c’était un livre qui allait à l’encontre de ce qu’il devait dire. D’ailleurs, depuis, ils sont revenus dessus. J’ai senti beaucoup plus d’engouement pour l’idée de créolisation, à savoir, l’idée de ce processus continu, non figé – contrairement à la créolité – et qui ne débouche pas sur un absolu, sur une essence, mais sur un état en perpétuel devenir. La poétesse trinidadienne, Nancy Morégone apprécie beaucoup ces théories.
En tant qu’indépendantiste, pensez-vous que les Antilles françaises peuvent voir des perspectives d’indépendance ou d’autonomie à l’intérieur de cet espace caraïbéen ?
En ce moment, je trouve que les débats sur les statuts c’est de la connerie. Parce que quelque chose se passe réellement. Indépendamment de la volonté des uns et des autres, la Martinique, la Guadeloupe et les Guyanes entrent dans la Caraïbe. Par exemple, d’un point de vue symbolique, les équipes de football des Antilles jouent dans les championnats de la Caraïbe sans le drapeau français. Il n’y est pas accepté car on dit que la France n’en fait pas partie. Il n’y a pas besoin de hurler à l’indépendance, cela se fait. Politiquement quelque chose avance. Avant, traditionnellement c’était des préfets français des Antilles et de la Guyane qui se rendaient comme observateurs dans les Assemblées des Etats de la Caraïbe. Et maintenant, elles invitent les Présidents des Conseils Régionaux en tant que représentants de la Martinique et de la Guadeloupe avec droit d’opiner et de voter. On dépasse la constitution, la légalité, les institutions. Donc, je suis indépendantiste parce que je crois à l’Interdépendance. Mais pour l’interdépendance, il faut l’indépendance au préalable. Et pour moi l’indépendance, c’est d’abord celle de l’esprit.

///Article N° : 1071

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