Calixthe Beyala et Ken Bugul : regards de femmes sur l’Afrique contemporaine

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Les écrivaines africaines n’en rajoutent pas : leurs personnages sont moins exemplaires que ceux de leurs homologues masculins. Mais, comme le montre l’écrivaine Nathalie Etoké à l’exemple de Calixthe Beyala et Ken Bugul, elles savent leur faire incarner de poignantes allégories du devenir de l’Afrique.

Depuis près d’une vingtaine d’année, les Africaines se ruent sur la page blanche. Calixthe Beyala et Ken Bugul occupent une place de choix dans la sphère littéraire féminine. Comme la plupart des romancières de l’Afrique francophone subsaharienne, leurs textes se focalisent sur la femme, objet et sujet du discours. Romuald-Blaise Fonkoua souligne à ce propos que « la volonté de se dire soi-même s’exprime soit sur le mode de l’autobiographie, soit sur celui du récit de vie féminin. […] Le discours idéologique masculin a tenté de prendre en charge le devenir de la société, tandis que celui des femmes ne prétend modestement qu’à la réflexion sur le moi et le vivre féminins d’abord » (1). La mise en avant de ce discours axé uniquement sur le quotidien des femmes occulte la dimension socio-politique des textes féminins. Les écrivaines parlent certes de leur expérience en tant qu’individu, mais elles proposent également un autre regard sur les maux dont souffrent l’Afrique. A la différence de leurs confrères qui peignent, dénoncent et fustigent les dictatures, le despotisme, les guerres et la bourgeoisie post-coloniale, elles adoptent une attitude autre face aux problèmes que rencontre leur terre natale.
Dans un ouvrage intitulé Femmes Rebelles, Odile Cazenave écrit : « La peinture d’un monde africain corrompu apparaît comme le sujet par excellence par les écrivains hommes des années 80. Les Chauves-souris (1980) de Bernard Nanga, Les Puces (1984) de Nga Ngondo, Les deux mères de Guillaume Ismaël Dzewatama, futur camionneur (1983) suivi de La revanche d’Ismaël Dzewatama de Mongo Beti, J’attends toujours (1989) de Firmin Bekombo, sont autant d’exemples de critiques acerbes de l’Afrique actuelle, mettant l’accent sur l’état de malaise du continent. Accusateurs, ils dénoncent notamment la corruption et la superficialité de l’élite bourgeoise. […] De façon typique, ces romans sont écrits dans une veine caustique, pour ne pas dire vitrioloque, et laissent un arrière-goût d’amertume. Par contraste, les écrivains femmes utilisent une approche différente dans leur critique sociale. […] Elles recherchent -contrairement à leurs confrères – des alternatives possibles et une porte de sortie à un mode d’esprit désespérément statique et pessimiste. » (2)
Ken Bugul : une femme engagée et engageante
Dans son dernier roman Riwan ou le chemin de sable (3), la romancière sénégalaise raconte le parcours d’une femme qui, à travers sa quête identitaire, célèbre le retour aux valeurs originelles. Sans pour autant passer sous silence les douleurs et les frustrations des femmes prisonnières de la tradition, elle a une approche paradoxale de la polygamie qui tranche avec le discours critique communément répandu chez les écrivaines africaines. Elle remet en cause bon nombre d’idées reçues sur le statut de la femme, condamne le féminisme et toutes les théories sur la femme moderne. Cependant, cette écriture féminine ne se contente pas de dire des histoires de femmes. La narratrice-personnage vit dans un pays africain confronté à de nombreuses difficultés d’ordre social, économique et politique. Raison pour laquelle Riwan ou le chemin de sable prend souvent des allures de tracts. La narration est régulièrement interrompue par des envolées militantes et pamphlétaire : « Qu’on ne détourne plus les deniers publics », « qu’on ne prélève plus des commissions occultes sur les marchés » , « que les voleurs soient pendus haut et court » (4), « qu’on ne place plus l’argent volé dans les banques étrangères sous des faux noms »(5), « qu’on investisse dans la recherche, dans l’éducation, la santé » (6), « free Kuti’s ! » « advocacy for Human Right » (7). Dans des formulations brèves, souvent injonctives et généralement ponctuées par des points d’exclamation, Ken Bugul aborde avec violence et conviction la question des Droits de l’Homme, sans omettre de proposer des solutions aux problèmes de l’Afrique. La locutrice et l’allocutaire sont confondus. Cette situation d’énonciation particulière favorise une prise de conscience communautaire. L’écriture devient une aventure collective. Elle mobilise l’auteure et son lectorat pour la défense d’une cause commune : l’Afrique. L’écriture est engagée et engageante. La parole romanesque cède la place à la harangue politique. Et comme l’a si bien dit Jean-Paul Sartre dans Qu’est ce que la littérature, « l’écrivain adresse […] à la classe dirigeante […] une invite à la lucidité, à l’examen critique de soi-même… »(8)
Calixthe Beyala : l’Afrique faite chair et esprit, l’Afrique névrosée
Tout comme sa consœur sénégalaise, la romancière camerounaise est sensible à la condition féminine en Afrique, même si elle n’adopte pas la même démarche. Contrairement à Ken Bugul, Calixthe Beyala veut libérer la femme de la loi patriarcale et de toutes les coutumes qui la prive de liberté et la réduisent au silence. Elle nous raconte des destins et des combats de femmes dans une société phallocentrique. Néanmoins, Béatrice Rangira Gallimore constate que « son écriture est certes, celle de la femme pour la femme ; mais elle s’insère dans la société africaine où elle est née » (9). Lorsque la narratrice d’Assèze l’Africaine évoque la mort de sa mère, elle parle par contrecoup du déclin de l’Afrique : « Maman née pauvre, morte pauvre, les mains rendues calleuses par les travaux. Je pensais à sa vie, […] mourir de malaria au XXème siècle, alors que l’homme allait sur la lune ! Le monde disjonctait. Lasse et cendreuse, je pensais à cette dégénérescence qui continuait en Afrique. La lutte pour la survie : la faim, la soif, la rougeole, le paludisme, le sida tuaient sans ordre de grandeur. » (10)
Le mythe de la femme mère de l’Afrique est dépourvu de l’idéalisme aveugle et du lyrisme extatique qui caractérisent certains textes masculins. Assèze, Sorraya, Saïda, et Ngaremba ne sont pas aussi fortes que les personnages féminins mis en scène par les romanciers. Investis d’une mission, les héroïnes de nos auteurs sont des femmes viriles, figures de proue d’un mouvement révolutionnaire : Chaïdana dans La Vie et demie (11) de Sony Labou Tansi, Kolélé dans Le Lys et le flamboyant (12) d’Henri Lopes, Râhi dans Les Crapauds-brousse (13) de Tierno Monenembo, Kotowali (14) dans le roman éponyme de Guy Menga… Il ne s’agit pas pour nous d’isoler la femme dans un statut d’inférieur qui ferait d’elle un être faible incapable de se battre pour la cause nationale ou panafricaine, mais de dire que lorsque les romanciers s’emparent d’elle, elle devient une représentation imaginaire traduisant avec force et passion leur désir de changement. Cette vision fantasmatique correspond selon Bernard Mouralis à « une image masculine de la femme […] que l’on pourrait qualifier d’utopique (car elle) s’exprime à travers une fiction qui tente de représenter des personnages féminins jouant un autre rôle que celui qui est leur réalité sociale » (15).
Sans être des guérilleros ou des membres actifs d’un groupe politique, les héroïnes d’Assèze l’Africaine et des Honneurs perdus sont préoccupées par le devenir de leur continent. A la différence des romanciers qui peignent des femmes courageuses et exceptionnelles, Beyala décrit des femmes moralement défaillantes. La misère et les malheurs de l’Afrique ne se cantonnent plus à des traits purement physiques ou matériels. Le discours dénonciateur prônant une rupture radicale avec l’ordre établi est moins présent car les femmes qui parcourent les romans précités vivent un drame existentiel, transposition des moments difficiles que traversent le continent. La dimension psychologique du non-développement de l’Afrique fait son apparition :
– « J’étais comme l’Afrique dans ses décisions, j’agissais au coup par coup. Sans mûre réflexion. (Assèze l’Africaine, p. 315)
– Je n’ai plus de projets. Je n’ai plus rien. Je suis comme l’Afrique, comme toi et tous les exilés. Nous avons en réalité plus d’hiers que de lendemains. (Assèze l’Africaine, p. 343)
– Je représente un continent dont la survie est bien compromise. Je suis née en voie de développement. Je vis en voie de disparition. (Assèze l’Africaine, p. 348)
– Tous vendus ! L’Afrique bradée ! Dépossédée de nous-même. Je me suis vendue en allant à l’école des Blancs. Toi, tu t’es vendue en m’imitant, du moins en essayant de prendre ma place. Ta mère en t’envoyant chez papa pour que tu réussisses dans le sens du Blanc. La Comtesse en couchant avec papa sans l’aimer. Où est l’Afrique dans ce déchaînement d’ambitions et de corruption ? Où es-tu ? Où suis-je ? » (Assèze l’Africaine, p 340)
L’identification de la femme africaine à sa terre natale se manifeste par la présence d’outils de comparaisons et par l’utilisation d’un vocabulaire propre à la dénomination des pays du tiers monde. On obtient ainsi « née en voie de développement » qui n’est pas sans rappeler « pays en voie de développement ». En évoquant son histoire personnelle, Sorraya relate également les tribulations de l’Afrique. Ecartelée entre les mirages de la civilisation occidentale et ses propres réalités, elle finit par perdre son identité et devient un « non-sens » (Assèze l’Africaine, p 339). L’épanouissement de Sorraya et de Ngaremba dépend de l’avenir de l’Afrique. Celui-ci étant fortement compromis, le parcours romanesque de ces figures dominantes du récit se solde par le suicide.
Dans son anthologie des Romancières du continent noir, Sonia Lee qualifie ces femmes de « dénonciatrices de l’insupportable présent car elles vont même jusqu’à transposer le malaise de la société africaine en névrose individuelle » (17). Cette névrose se manifeste notamment par un enfermement dans une mélancolie fatale. Sorraya et Ngaremba se retrouvent emprisonnées dans une souffrance pathologique marquée par un pessimisme irrévocable et une inappétence à la vie qui se caractérisent par des troubles psychosomatiques récurrents : « Elle se tiraillait les cheveux. Puis venait le tour de ses ongles, de ses dents, de sa peau. Chaque partie de son corps souffrait. (Assèze l’Africaine , p 335) Elle perdait le sommeil. Elle se levait et s’empiffrait de n’importe quoi de mangeable. […] Elle ne résistait pas à cette boulimie. » (Les Honneurs perdus, p 384)
Le chaos intérieur de Ngaremba et de Sorraya est une représentation symbolique de la confusion qui règne en Afrique, de l’échec des générations précédentes et de l’héritage catastrophique des générations futures. Ces femmes sont nées vers 1960, date historique marquant l’accession à l’indépendance de nombreux pays africains. Et trente ans après, le développement de leur continent en est encore à ses balbutiements : « Je vais avoir trente-et-un ans. Je n’ai toujours pas développé ma terre », déclare Ngaremba avec amertume (Les Honneurs perdus, p 389). Le mal-être de ces personnages est une métaphore du mal-être de l’Afrique.
Romuald-Blaise Fonkoua déclare à juste titre que les romancières « ne sont […] ni pistolégraphes, ni […] héraut légitimes ou obligés de leurs peuples respectifs » (18). Cela dit, contrairement à leurs confrères qui s’adonnent à la critique acerbe des pouvoirs en place sous le voile de l’ironie, la satire ou le carnavalesque, ces romancières réussissent néanmoins à faire entendre des voix discrètes et poignantes sur le devenir de l’Afrique qui est inéluctablement lié à leur vécu de femmes. Ken Bugul opte pour des coups de sang distillés avec efficacité sans pour autant se détourner de son objectif principal : revaloriser et réhabiliter la tradition. Calixthe Beyala quant à elle dévoile la portée psychologique des difficultés socio-politiques à travers des personnages féminins qui incarnent les rêves, les cauchemars, le désespoir et l’espoir de tout un continent. 

(1) Romuald Blaise Fonkoua, Ecritures romanesques féminines. Nouvelles Ecritures féminines. Notre Librairie, 117, 1994, p. 113.
(2) Odile Cazenave, Femmes Rebelles. Naissance d’un nouveau roman africain au féminin. Paris : L’Harmattan, 1996, p. 299.
(3) Ken Bugul, Riwan ou le chemin de sable. Paris : Présence Africaine, 1999.
(4) cf. Riwan ou le chemin de sable, p. 154.
(5) idem.
(6) idem.
(7) cf. Riwan ou le chemin de sable, p. 201.
(8) Jean-Paul Sartre. Qu’est-ce que la littérature. Paris : réédition, collection folio essai, 1997, p. 114-115.
(9) Béatrice Rangira Gallimore. L’Oeuvre romanesque de Calixthe Beyala. Paris : L’Harmattan, 1997, p. 36.
(10) Calixthe Beyala. Assèze l’Africaine. Paris : Albin Michel, 1994, p. 287.
(11) Sony Labou Tansi. La Vie et demie. Paris : Le Seuil, 1979.
(12) Henri Lopès. Le Lys et le flamboyant. Paris : Le Seuil, 1997.
(13) Tierno Monénembo, Les Crapauds-Brousse . Paris : Le Seuil, 1979.
(14) Guy Menga, Kotowali, Dakar-Abidjan, NEA, 1977.
(15) Bernard Mouralis. Une parole autre. Awa Keïta, Mariama Bâ et Awa Thiam . Nouvelles Ecritures féminines. Notre Librairie, 117, 1994, p. 21-22.
(16) Calixthe Beyala, Les Honneurs perdus. Paris : Albin Michel, 1996.
(17) Sonia Lee. Les Romancières du continent noir. Paris : Le Monde noir, collection poche, Hatier, 1994, p. 11.
(18) Romuald-Blaise Fonkoua, op.cit., p. 122.
Nathalie Etoké est romancière. Agée de 23 ans et auteur de Un amour sans papiers (Editions Cultures croisées, 1999), elle prépare une thèse à l’université de Cergy-Pontoise.///Article N° : 1733

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