entretien d’Olivier Barlet avec Cheikh Oumar Sissoko

A Hombori, sur le tournage de La Genèse, février 1997
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Quelle est l’actualité de ce film ?
On retrouve dans la Bible une fraternité qui n’empêche pas l’affrontement : on s’aime et s’entre-déchire. C’est ce qu’on voit de plus en plus dans le monde actuel, au Rwanda, en Yougoslavie comme au nord du Mali. Les mêmes inimitiés ont été celles des patriarches des trois grandes religions monothéistes. Abraham est Ibrahima, Joseph est Youssouf, Jacob est Yacouba… Dans nos sociétés agro-pastorales, on en vient à insister sur la rivalité entre nomades et paysans : la situation est analogue à celle du début du monde…
Faut-il retourner aux sources pour évoquer ces conflits ?
Retourner aux sources permet de montrer que la parenté n’empêche pas les conflits, et cela depuis toujours. Les problèmes qui naissent entre les hommes connaîtront un dépassement sous l’intervention de Dieu : s’entendre, se comprendre, s’aimer permet le développement. Le continent africain risque de connaître une recrudescence des conflits, livré à la multiplication des partis comme aux batailles d’intérêts économiques. Ce sont ces inquiétudes qui m’ont poussé à faire ce film, dans l’espoir que ce message universel d’entente entre les hommes soit entendu, sachant que cette entente est possible dans l’intervention divine. Le combat mystérieux une nuit durant entre Jacob et Dieu précède l’entente entre les trois clans pour résoudre le problème de la sécheresse.
Faudra-t-il toujours marteler ce message de tolérance ?
La Genèse comme Guimba montrent la richesse de l’héritage culturel et humain dans laquelle l’Afrique doit puiser pour assurer la paix civile et l’entente entre les hommes. La question des rapports entre les hommes est déterminante pour la construction d’un pays et cette richesse ethnique est souvent ignorée. Ma crainte est qu’à l’avenir, ce respect de l’autre se perde au profit de conflits ethniques violents. Le Mali a ignoré ce genre de problèmes durant très longtemps.
Vouloir parler des questions d’urgence amène à chercher un texte où chacun puisse se reconnaître. Quel texte était mieux adapté que La Genèse qui fait partie des traditions chrétienne, judaïque et islamique ? Les conflits de clans, entre sédentaires et nomades, entre agriculteurs et éleveurs sont quotidiens. Le texte ancien nous livre une piste de résolution des conflits.
Dans quelle continuité s’inscrit La Genèse dans ton œuvre ?
Je m’attache à pousser la réflexion sur les entraves au développement : Sécheresse et exode rural en 1985 au moment de la grande sécheresse, Nyamanton en 1986 sur le problème de l’éducation et de la santé des enfants, Finzan en 1989 sur l’émancipation de la femme, Guimba en 1995 sur la question du pouvoir qui règle toutes ces questions et qui s’imposait après la chute du dictateur Moussa Traoré. Le développement des conflits ethniques, de l’intolérance et de l’intégrisme me poussait à aborder la question avec La Genèse. La Bible est un document historique appartenant à l’humanité, qui ne peut être réservé aux Occidentaux.
Pourquoi s’intéresser de si près aux patriarches ?
Il faut s’attacher à des personnages car ce sont eux qui règlent les grands problèmes : dans cette perspective, un film est forcément romanesque. Si l’on veut marquer les responsabilités humaines qui amènent aux conflits ethniques, il faut suivre le personnage de Jacob. Chauvinisme et désinformation conduisent les peuples sur de telles voies : les patriarches trouvent toute leur importance. Ce qui ne les empêche pas d’appeler, comme Jacob et Hamor, leur peuple à discuter des grands problèmes. Cela se passe dans le Toguna, lieu de sagesse où les Dogons se rencontrent pour régler leurs litiges. Les peuples ont aussi leur mot à dire !
Comment as-tu construit la narration ?
Le Français Jean-Luc Sagot Duvauroux, qui a fait des études de théologie, m’en a proposé l’idée et a entièrement rédigé le scénario. Les personnages sont présentés comme dans les contes avant que l’action ne commence avec le viol et la tuerie. Des spécialistes de la Bible ont étudié le scénario en Europe et en Afrique pour confirmation de la véracité du contenu. Seuls, les musulmans ne nous ont pas répondu.
Quel est le budget du film ?
On tourne sans savoir si on va boucler le budget de 9,8 millions ! On en est pas loin mais les dossiers mettent un temps fou à aboutir. (1)
Vises-tu un public international ?
Il nous faut présenter nos films dans des festivals de dimension internationale pour les imposer sur le marché mondial. Les films primés à Ouagadougou, Carthage ou Harare ne seront recherchés par les distributeurs internationaux que lorsque ce seront de très grands films. Mais ma démarche profonde est de mettre en place une véritable structure cinématographique dans mon pays et un axe de solidarité interafricain. Les choses avancent : Pierre Yameogo a par exemple produit des films en s’appuyant sur les possibilités techniques existant au Burkina, au Mali et en Côte d’Ivoire. Je suis convaincu que Cinafric peut repartir sur des bases saines. Une étude a déjà été réalisée en Inde pour en préparer le redémarrage avec l’aide de l’Etat burkinabè. Le Burkina n’est pas loin : les techniciens pourraient assister au montage, au mixage… Cela permettrait une meilleure formation.
Comment vois-tu l’avenir ?
Les financements du Nord risquent de se raréfier à court ou moyen terme : l’autonomie de notre cinéma à l’échelle africaine est urgente pour sa survie. Les moyens techniques sont là. La distribution doit suivre également, pour que les Africains voient leurs images. Le continent a les éléments techniques et humains, ne manque que l’organisation pratique !
Vous êtes en train de reconstruire les décors alors que le tournage est pratiquement terminé…
Nous tenons, chaque fois que nous faisons un film, à laisser quelque chose à la région. Ce lieu de tournage a tant de possibilités culturelles, sportives et touristiques que nous prenons soin de reconstruire les décors détruits par le feu durant le tournage pour laisser quelque chose d’utilisable par les villageois. Hombori peut être une escale sur les 600 km qui séparent Mopti et Gao. On ne parle que du pays dogon mais cette route allant jusqu’à Tombouctou est elle aussi superbe et culturellement passionnante.
Ce film a une forte teneur spirituelle.
Pour moi, la spiritualité représente l’unité des coeurs dans un endroit créé par un Dieu unique. La paix du monde se retrouve dans des lieux dégageant cette mystique que l’homme ne peut maîtriser mais dont il peut user pour faire son bonheur. Cette montagne est sans cesse présente, comme le symbole d’un lieu de regroupement où les hommes quelles que soient leurs différences, leurs origines, leurs religions, leurs couleurs peuvent s’entendre.

(1) Tourné en février 97, le film n’a pu être achevé qu’en 1999, coincé par les longueurs administratives du versement des fonds de l’Union européenne, principale partenaire. ///Article N° : 836

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