Ici/là-bas, le retour d’Edgar Sekloka

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Après un recueil de poésie et une session de mixtapes, Edgar Sekloka, l’ancien rappeur de Milk, Coffee & Sugar, revient avec un EP réussi où il cultive son art du paradoxe.

Où était donc passé Edgar Sekloka ? Attendu au tournant après le séduisant premier album de Milk, Coffee & Sugar en 2010, duo qu’il formait avec Gaël Faye, l’artiste a pris son temps. Edgard nous a offert un recueil de poésie, ‘Tite chose, paru en 2012, avant de réaliser plusieurs mixtapes. L’attente valait le coup.
En lâchant un EP au début de l’été, Edgar Sekloka a pris tout le monde par surprise. Entrer dans les premiers vers du dénommé Ici / Là-bas, c’est accéder au paradoxe du rappeur, poète, écrivain : « Je leur réponds que je suis né ici / Quand ils me disent qu’ils me veulent là-bas ». Et si le musicien a l’art du contre-pied, le poète a le don de lui rappeler.
Edgar, qui avoue être tenté de « se renouveler artistiquement en permanence », offre donc, à travers cinq chansons habilement produites, une réflexion sur les dominants et les dominés, qu’ils soient de différents continents ou de différents uniformes. Fidèle à la sincérité qui l’a toujours caractérisé, l’artiste ne livre pas un plaidoyer documenté mais un panorama plein d’empathie de ses luttes et de ses pensées. « Ces chansons poursuivent la réflexion qui m’anime. L’adulte que je suis devenu raconte ses choix et ses rêves à l’enfant qu’il a été ». Parfois plus chanté que rappé, Ici/Là-bas étale subtilement les contradictions remuantes de l’esprit d’Edgar. « La musique est une forme de psychanalyse. Elle m’aide à aller vers la paix que je cherche », confesse-t-il. Dans Notre belle cité, il partage ainsi son regard de banlieusard (il est né et vit à Puteaux) sur la vie de Parisien qu’il connaît aussi, et fait l’éloge de la capitale tout en critiquant sa gentrification et ses inégalités criantes.
Pas un criminel, débordant d’actualité, l’emmène à dénoncer les bavures policières de manière intime. l’idée, c’est « de ne pas proposer de discours ras les pâquerettes, mais de faire des choses intimes et politiques, accessibles et populaires ». Dans les deux cas, les textes remontent à loin, voire à l’avant Milk, Coffee & Sugar. Faire défiler le passé de l’artiste, c’est continuer à explorer sa multiplicité: des cours de théâtre aux ateliers d’écriture, du hip-hop au roman, à la recherche du fil qui lie tous ses projets. On y retrouve ce côté banlieusard, mais aussi la mémoire du pays de sa mère, le Cameroun. Différentes faces d’une même pièce, qui ont eu le temps d’infuser dans la pensée de l’artiste.
Celui-ci avoue pourtant avoir perdu confiance lors de moments où le succès n’était pas forcément au rendez-vous. Aujourd’hui auto-produit, il cultive son éternelle singularité sur des morceaux réalisés avec une équipe réduite: Lucas Saint-Cricq au saxophone et Mathieu Gramoli à la batterie. « il y a un paradoxe entre ce que je chante et cette idée de carrière musicale individualiste. J’aime le collectif, mais je me retrouve patron et seul employé de mon projet. Quand tu rentres dans le côté industriel de la musique, tu deviens schizophrène car ton œuvre devient un produit. J’apprends à l’accepter… ».
C’est donc pour rendre hommage à cette schizophrénie que Edgard nous emmène d’un côté puis de l’autre, ici et là-bas. Quelques fois, c’est dans la littérature: il écrit actuellement son deuxième roman, sur l’arrivée en France de sa mère, après Coffee, publié en 2008. D’autres fois, c’est dans la musique: suite à l’EP, un album intitulé Un peu de sucre est espéré au printemps prochain. En attendant, il sera dès l’automne au mK2 Gambetta pour des ciné-jam où ses créations accompagneront les films de Charlie Chaplin. Jamais là où on l’attend, mais pas bien loin non plus…

Coup de cœur
Mouhammad Alix de Kery James

Le flow acerbe et incisif de racailles semblait donner le ton. Kery James condamne en poésie assassine une classe dirigeante corrompue, en laquelle confiance est perdue à jamais. verbe nerveux, beat hypnotique et basses sourdes. électriques, le son et le flow de Kery James le sont, oui, au grès de ce nouvel album, à l’instar du titre éponyme, Mouhammad Alix, de Rue de la peine ou encore de N’importe quoi. Mais l’opus se dévoile aussi intime et introspectif, et des refrains scandés et amers laissent place à une mélancolie chantée, ici par Kery, là par Faada Freddy ou Mr Toma, parmi les nombreux featuring de l’album. Sortie le 30 septembre.

///Article N° : 13737

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