J’écris comme je vis et La Chair du maître

De Dany Laferrière

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Après sa vaste Autobiographie américaine, Dany Laferrière se livre au jeu de la confession dans un livre-entretien réalisé en 1999, au cours d’une résidence d’écriture en France.

Pour qui connaît l’œuvre de Dany Laferrière, la lecture de J’écris comme je vis plonge d’emblée dans une forme familière. Ce livre d’entretiens est en effet construit par petits tableaux, tout comme Pays sans chapeau, Le Charme des après-midi sans fin ou encore La Chair du maître. Tout au long des pages, on retrouve avec plaisir la voix critique du trublion de la littérature haïtienne (ou québécoise, comme on veut) qui frise volontiers la provocation quand il aborde des sujets tels que la francophonie ou la créolité. On reconnaît aussi la langue caractéristique de Laferrière, sans fioritures, simple et directe, avec toujours une pointe d’humour.
Outre les questions classiques sur l’enfance, la famille, les premières lectures, les influences littéraires et le processus d’écriture, Bernard Magnier aborde avec Laferrière la francophonie, la dictature, la littérature haïtienne, le sexe, l’esclavage et le féminisme, entre autres. Aux lecteurs habitués aux éléments autobiographiques de son œuvre, Laferrière réserve quelques surprises. C’est ainsi qu’on apprend qu’en fait, il ne s’appelle point Dany, mais Windsor Klebert, et qu’il a une sœur, totalement absente de ses romans. Ceux qui ont trouvé leur place dans ses ouvrages ne sont d’ailleurs pas toujours satisfaits du portrait dressé – c’est le cas de tante Raymonde qui, après lecture, renvoie les romans à son neveu, les marges maculées de corrections au crayon rouge !
Les « je » de Dany Laferrière
La question du « je » est longuement abordée au cours de l’entretien. Laferrière lui-même distingue plusieurs types de « je »: le « je, ruse de narration », le « je de phantasme », « le je contaminé », qui consiste à « phagocyter les’je’des autres », et enfin, le « je générationnel » pour un « ensemble de personnes qui ont grandi ensemble dans la même époque, sous une même dictature ».
Cette analyse n’empêche pas Dany Laferrière de revendiquer l’inspiration autobiographique de son œuvre : « … je ne suis pas un écrivain ; n’étant pas un écrivain, je ne peux envisager que l’autobiographie« . Pourtant, il s’insurge contre ceux qui voudraient faire un parallèle point par point entre l’auteur et le narrateur : « Ce n’est pas parce que l’auteur dit qu’il est narrateur que c’est vrai. C’est peut-être souvent vrai, mais pas toujours. La frontière est vraiment mince, mais elle existe. Et cette fine ligne c’est la liberté de créer. »
Dandy amoureux des contradictions
L’homme n’est pas à une contradiction près. S’il rejette les étiquettes et demande à être pris comme un simple écrivain (bon de préférence, précise-t-il), il admet disposer de « plusieurs chapeaux » qu’il accepte de porter au gré des intitulés des colloques et autres rencontres : « Je suis un écrivain antillais, une écrivain caraïbéen, un écrivain québécois, un écrivain canadien et un écrivain afro-canadien, un écrivain américain et un écrivain afro-américain, et, depuis peu, un écrivain français« . Une seule condition : « Je change de chapeau, mais pas de discours. »
Malgré ses apparences désinvoltes, Dany Laferrière admet être un dandy littéraire soucieux de son image. Il abhorre les critiques qui voient dans ses chroniques d’enfance un signe d’apaisement après ses premiers titres sulfureux, tels Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, et s’empresse de préciser que La Chair du maître, paru entre Le Charme des après-midi sans fin et Pays sans chapeau, est bel et bien une preuve qu’il n’en est rien.
Pour ceux qui voudraient s’assurer de la plume toujours aussi mordante de Laferrière, signalons la réédition de La Chair du maître au éditions Le Serpent à plumes. Chapelet de courts textes érotiques, l’ouvrage dresse un inventaire de la sexualité version Port-au-Prince, allant de la simple séduction à la folie orgasmique. Capable de franchir toutes les frontières, le désir s’y consume sans concession.

J’écris comme je vis, de Dany Laferrière. Entretien avec Bernard Magnier. Ed. La Passe du vent, 2000, 210 p., 115 FF.
La Chair du maître, de Dany Laferrière. Ed. Le Serpent à Plumes, Coll. Motifs, 2000, 368 p., 42 FF.///Article N° : 1714

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