Les Inepties volantes

Les mots de la guerre ne seront jamais la guerre (1)

Texte et Mise en scène : Dieudonné Niangouna - Musique : Pascal Contet
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63 ème Festival d’Avignon – Cloître des Célestins Juillet 2009

      « Le spectateur ou celui que j’appelle le lecteur vivant doit avoir le pare-choc collé au nez et le flingue sur la tempe, il se fera mal à chercher du sens. Le texte est un cerveau en vrille, vous pouvez frapper dur à coup de marteau il ne deviendra jamais tendre […]. »
 D. Niangouna

Dieudonné Niangouna et Pascal Contet ont créé une partition à deux voix sur « Les Barricades », l’un des quinze textes du recueil Les Inepties Volantes. L’auteur-comédien et l’accordéoniste racontent le chaos et l’absurdité à travers un jeu théâtral et musical perturbant.

Le texte peut être entendu comme une partition libre sur laquelle les interprètes apportent en dialogue leur ressenti. Pour l’un c’est le souvenir d’une époque, celle de la fin des années 1990 et des trois guerres civiles qui déchirent le Congo, pour l’autre c’est le souvenir d’une douleur qui ne peut s’expliquer, celle de perdre sa mère. Ensemble, ils jouent à redonner du relief à l’indicible, à ré-accorder les souvenirs à la mémoire. Dieudonné Niangouna puise dans sa propre histoire et nous raconte dans une langue bien à lui, faite d’images et de sens cachés, la traversée des barricades. Il choisit ce fragment parce que, pour lui, « la guerre ne peut se raconter de manière linéaire. […] La destruction n’est pas une histoire avec un début et une fin (2) ». L’important est de décrire l’état dans lequel il se trouvait au moment de franchir les barricades.


« Je pense que mon travail d’auteur est de faire ressentir [ces évènements]à ceux qui viennent m’écouter. Je peux donner un souffle de cette tragédie, une respiration, une colère, une pensée, mais pas une histoire. […] C’est le sentiment d’une douleur que je veux exprimer, la douleur d’être devenu comme une sorte d’animal, avec des réflexes d’animal pendant ces moments de fuite et de traque. (3)« 

Un état de choc – « choc de guerre » précise Pascal Contet – où le corps et l’esprit luttent pour une survie empreinte de culpabilité. Il relate sur scène une sensation de vertige où la parole fait mal, où le corps et l’esprit s’arrachent le pouvoir car se souvenir représente une souffrance que la chair ne veut pas revivre. Dans ce flot de paroles hachuré, bégayé, tremblant, emporté par la musique de l’accordéon ou lancé comme un cri de rage, il ne faut pas chercher d’histoire mais se laisser porter par les sensations douloureuses et troublantes qui montent de la scène.

Un spectacle sombre mais optimiste ne serait-ce que pour « cette envie […] de domestiquer la douleur », explique Pascal Contet, de la mettre en mots, de la rendre un temps soit peu intelligible. Un exercice qui se heurt aux principes de destruction de la pensée inhérents à toute guerre. Au Congo, toutes formes de littérature étaient proscrites. C’est caché que l’auteur s’autorisait à écrire : « Moi j’écrivais à l’intérieur de ma chemise, que je lavais avant que l’écriture ne transparaisse, chaque jour pour survivre, par une sorte de nécessité vitale. J’écrivais pour ne pas mourir et je jetais cette écriture pour ne pas mourir non plus. (4) » Il s’agit de dire pour exorciser la douleur, de s’interroger pour comprendre l’ineptie de tous les affrontements. Dieudonné Niangouna, qui convoque de nombreux intellectuels d’Afrique noire, du Maghreb et de la Grèce antique, s’interroge sur l’utilité des barricades intellectuelles dans des pays où la plupart de la population est illettrée. Convaincu du poids des mots et de la valeur des écrits, c’est avec une certaine colère qu’il dénonce la fatalité de telles situations.

Une énergie particulière se dégage de ce duo de sons et de mots porté à bout de souffle et du bout des doigts. Dans le magnifique Cloître des Célestins, entouré de hauts murs, la tête dans les étoiles, le vent s’engouffrant dans les platanes, le public a été conquis par cette ambiance pimentant la scénographie d’effets naturels. Sur scène, les interprètes proposent un parcours en forme de déambulation. Une quête douloureuse faite de recherche, d’errance et de fuite. Le corps du comédien errant à la recherche de ses souvenirs ou fuyant devant toute réminiscence douloureuse.
Entre effacement et déambulation : le corps tourmenté

Comme dans Attitude Clando, le corps doit une nouvelle fois disparaître pour que les souvenirs reviennent mais cette fois-ci le corps est rebelle, il tente de prendre possession de l’acteur pour l’empêcher de se rappeler. Le public assiste donc à une lutte presque schizophrénique.

Par un effet de miroir, chacun assis sur une chaise à roulettes, les interprètes s’avancent en avant-scène, le comédien se lève et se met à marcher au hasard, il déambule. Le musicien joue quant à lui quelque chose qui s’apparente à l’état d’esprit de l’homme. Il cherche les notes, les sons, se rate, reprend, comme Niangouna qui chauffe sa voix, cherche lui aussi les mots, tâtonne. Jusqu’à ce que l’ambiance devienne électrique et que le comédien se place devant la grille de néons vert-jaune pour entamer, immobile, le corps s’effaçant peu à peu, une partie de son histoire. Pendant de longues minutes, la voix nous raconte – accompagnée par le souffle du vent – jusqu’à ce que les néons s’éteignent et que par un effet de persistance rétinienne une multitude d’ombres vient prouver l’ineptie des massacres de ceux qui ont tenté de traverser les barricades. Une main sur le cœur comme blessé par une balle, exécuté contre cette grille-pilori, le comédien disparaît dans le noir.

C’est ainsi que l’ensemble du spectacle se déroule. Une succession de scènes de plus en plus fortes où comédien et musicien interpréteront ensemble la difficulté de raconter que ce soit au pied du rectangle lumineux bleu, pouvant symboliser le précipice où, à chaque mot, il manque de sombrer, que blotti contre l’arbre. Dieudonné Niangouna et Pascal Contet formulent ces bribes de souvenirs chacun à leur manière ; parallèlement ou diamétralement opposée, leur interprétation complétant les sensations que le texte suggère. Le spectacle alterne des scènes calmes lorsque le corps veut bien s’effacer, à des scènes plus nerveuses voire violentes dans lesquelles le comédien doit affronter ce même corps. Un corps qui, dans la scène relatant l’horreur des anatomies démembrées et des chairs saignantes, se jette brutalement sur des planches de taules. Un corps voulant peut-être s’infliger de nouvelles souffrances ou traverser de nouveau cette barricade qui le condamne à ressasser des souvenirs qui, s’ils sont interprétés de façon joyeuse par le musicien, restent insupportables. C’est l’ironie de l’horreur qui par un effet de renversement psychologique nous fait sourire. Niangouna explique qu’au Congo les milices composaient de véritables chorégraphies, la mort était donnée en spectacle. Un ballet terrible poussé à l’extrême mais qui rendait ces scènes de massacre véritablement belles !

Entre les scènes, comme pour se canaliser, l’homme marche, il erre à la recherche du souffle et du moment propice qui lui permettront de transformer ses souvenirs en récit. Cet espace lui échappe parfois, le corps ne lui pardonne pas. Il est alors comme emporté par un tsunami verbal, les mots se déversant trop vite, le corps presque en transe, la voix prise de spasmes, de bégaiements. Et finalement, devant tant d’incompréhension à saisir le sens de tout cela, le corps se poignarde lui-même et se lance de nouveau contre la taule.
Un dialogue de mots et de sons

La musique de l’accordéoniste Pascal Contet progresse sur des effets bruitistes, des sonorités mélodieuses, des rythmes électroniques aux tons : sombre, violent, fort ou encore calme presque relaxant. Sa présence en échos ou en contrepoint favorise la progression du récit.

Tout au long du texte, les phrases envahies d’images désarticulées sont grâce à la musique ré-accordées. Là où le texte devient sonorité, bruit, onomatopée, la musique se fait chant et voix, elle raconte ce que le comédien ne peut plus incarner. L’histoire retrouve du sens ou du moins des sensations qui ne sont pas textuelles mais physiques. La musique permet au corps de l’acteur d’adoucir cette épreuve tout en le poussant dans ses retranchements. Elle joue de l’interstice pour faire entendre l’indicible, s’aidant mutuellement, musique et mot composent ensemble pour aider à imaginer l’inimaginable. Le texte torturé est mobilisé à travers un corps tourmenté qui seul serait condamné soit à l’effacement soit à l’incontrôlé. La musique permet le mouvement, une recherche sensorielle par le déplacement du corps pour que les mots petit à petit reviennent, se ré-accordent, se ré-ordonnent. Le musicien travaille sur les rythmes de la voix et du corps, ensemble ils donnent à voir une chorégraphie à deux voix qui « […] consiste à établir un vrai dialogue entre le texte et la musique, à mêler nos deux univers (5) ». Ce n’est donc pas une musique de type décorative mais une association entre deux univers qui ont cette même propriété de ne pouvoir fixer ni les notes ni les mots. Pour l’auteur c’est cette capacité à toujours retravailler ses textes, pour l’accordéoniste cette disposition à l’improvisation. Avec Les Inepties Volantes, le projet de théâtre-musique n’avait pas pour objectif de séduire ou de fédérer mais de montrer l’indicible et d’expliquer ce qui ne s’explique pas, un parcours déstructuré que l’accordéon tente d’accorder, d’apaiser sans pour autant y arriver.

Si la musique est elle aussi déchirée comme le tissu dramatique et plus largement le tissu social, elle a cette caractéristique de toujours avoir soutenu l’homme dans les pires tragédies. Elle permet de vivre avec ses peurs, de les affronter.

1. Dieudonné Niangouna, conférence de presse du 9 juillet. [en ligne]. Disponible sur : « http://www.theatre-contemporain.net » (consulté le 5/08/09)
2. Ibid.
3. Entretien croisé avec Dieudonné Niangouna et Pascal Contet. [en ligne]. Disponible sur : « http://www.theatre-contemporain.net » (consulté le 5/08/09)
4. Ibid.
5. Ibid.
///Article N° : 8891

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Les images de l'article
Inepties volantes © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon





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