L’hommage de la Guilde des Artistes Comoriens

A propos d'une tradition culturelle majeure dans l'archipel : le "Gungu"

Le 28 mai 2009, l’Alliance franco-comorienne de Moroni suspendait le travail de la compagnie O Mcezo* dans son lieu, suite à une performance artistique, à laquelle avait participé le 13 mars Soeuf Elbadawi, directeur artistique de la compagnie. Taxée de « manifestation violente » par la direction de l’Alliance, cette performance était inspirée du Gungu – pratique populaire, issue de la culture traditionnelle comorienne. La guilde des artistes comoriens manifeste sa solidarité à Soeuf Elbadawi et à la compagnie O Mcezo*.

Nous pensons sincèrement, que ce qui est en train de se passer aux Comores, sous la houlette de Soeuf Elbadawi et de ses compagnons de la compagnie O Mcezo*, marquera pour longtemps le paysage artistique comorien. Assistance, honneur et hommage doivent impérativement leur être rendus, par tous les Comoriens et par-dessus tout, par les autorités comoriennes, pour service rendu à la nation…
Hormis la période Ali Soilih pendant laquelle les artistes, toutes disciplines confondues (peintres, sculpteurs, photographes, couturières, comédiens, poètes, chansonniers, instrumentistes, danseurs, auteurs, compositeurs, interprètes etc.), sont mis sur un piédestal, avec les moyens qui vont avec (prise en charge des tournées, gîtes et couverts assurés lors des prestations, studio d’enregistrement à disposition, notamment à « Radio Komor » etc.), aujourd’hui, le domaine artistique est devenu le parent pauvre et le cadet des soucis des autorités comoriennes. C’est inconcevable. Cet abandon par les autorités comoriennes d’un pan non négligeable du patrimoine national, n’a d’égal que l’aversion des autorités actuelles pour l’art et la culture de notre pays.
La GAC (Guilde des Artistes Comoriens) tient à rendre un hommage appuyé aux promoteurs de ces manifestations culturelles et artistiques qui, avec abnégation et un esprit de partage, essaient de mettre au goût du jour et de façon ludique, un aspect méconnu par certains, d’une tradition culturelle majeure dans l’archipel : le « Gungu ». Une tradition proche des railleries et des chants satiriques, qui ne peuvent, aux Comores, être cantonnés dans un genre spécifique, dans la mesure où ils transcendent la musique et l’ordinaire pour être un mode d’expression à part entière. Cela est vrai dans toutes les manifestations satiriques à caractère persifleur, comme par exemple certains contes comoriens, qui à travers des personnages comme Ibunaswiya ou Mnashifwishifwi, les madrés de service, tournent en dérision, les comportements des riches et des puissants, qui deviennent objets de risée, « des va-nu-pieds » et « des moins que rien ».
Cela est vrai également dans les manifestations satiriques à caractère railleur, au cours desquelles les moqueries et autres sarcasmes enjoués, espiègles et badins, sont monnaie courante. Il en est ainsi du « balolo » de Domoni à Anjouan, une forme de défoulement de femmes dans la maison nuptiale, caractérisé par une sorte de « jeu de la vérité » et de blagues les plus osées, entrecoupés de chants satiriques et paillards, ciselés dans des distiques pleins de poésie. Ce sont des morceaux choisis qui vont des échanges aigres-doux, entre coépouses, à ceux qui opposent belles-mères ou belles-filles. Le tout, dans un climat bon enfant, sans heurts ni échanges de coups, et surtout dans la discrétion et la confidentialité féminine.
Cela est toujours vrai dans les manifestations satiriques à caractère incisif et revendicatif, autrement dit « engagées ». Engagées généralement, contre le pouvoir en place, selon une stratégie qui tient plus du militantisme que de la dérision. Et en la matière, les « wapvandzi » (chansonniers) sont les plus forts. Parmi les plus emblématiques, on cite souvent les « Mamba hamwe » du sultan, qui sont, pour ainsi dire, des sortes de bouffons du roi, appartenant à la grande famille des dépositaires du « igwadu », une danse exécutée par la troupe royale. Cela est encore plus vrai dans les manifestations satiriques à caractère frondeur et anticonformiste qui n’hésitent pas à fustiger, voire même à flétrir l’omniprésence et l’omnipotence du pouvoir établi. Dans ces manifestations, les participants prennent parfois un malin plaisir, à violer sans vergogne, les règles immuables instaurées par la civilisation arabo-islamique, mais aussi, celles des lois dites napoléoniennes, en faisant la part belle à l’animisme et au fétichisme importés du continent africain ou de Madagascar. Il en est ainsi du « gungu », cette cérémonie de bannissement, qui, à l’origine, livre à la vindicte populaire, l’auteur d’un délit de lèse-société qui fait fi des règles et lois en vigueur.
Les Comoriens ont en général un grand sens de l’humour et de l’autodérision. Et aux Comores, les différentes manifestations satiriques sont dans la majeure partie des cas instrumentalisées par divers groupes socioculturels pour exprimer, soit crûment, soit par voies détournées au nième degré, un sentiment peu ou prou partagé par le grand nombre. Le gungu est issu de ce patrimoine en partage. Cette cérémonie de bannissement exécutée par les villageois, décidés à caricaturer, à invectiver et à railler, toute personne ou groupe de personnes désignés à la vindicte populaire, est en principe organisée en réaction à un délit de lèse-société (profanation, sacrilège, conduite répréhensible etc…).
Au cours de la manifestation, les participants improvisent des chants truffés de chapelets d’injures bien placées, proférées par une foule menaçante, surexcitée et de surcroît, déguisés de la façon la plus obscène qui soit. Cette expédition punitive se termine souvent par un autodafé des maisons des « coupables », après une mise à sac en règle. Et c’est la raison pour laquelle l’administration française, croit bon dans les années 60, de mettre fin à la pratique du « gungu » à Ngazidja, pour « cause de trouble à l’ordre public ». Mais c’est sans compter sur l’esprit inventif du président Ali Soilih, qui n’hésite pas pour sa part à mettre au goût du jour le « gungu »(vidé entre-temps de son caractère fulminant, et devenu au final, une sorte de carnaval d’humiliations, au cours duquel « les coupables » traînés à travers la ville sont les seuls à être grimés), en l’appliquant à ceux qui font entrave à ses visées politiques.
L’idée qu’un créateur comorien puisse à son tour se réapproprier la tradition pour inventer une forme de spectacle vivant ancrée dans une réalité d’aujourd’hui est autrement plus intéressante. Il est impérieux pour les générations futures que des artistes contemporains comme Soeuf Elbadawi viennent à la rescousse de cette tradition, au nom de la sauvegarde de ce qui reste du patrimoine culturel comorien. Comme on peut s’en rendre compte, la performance artistique (gungu), réalisée le 13 mars 09 à Moroni par Soeuf Elbadawi et ses compagnons contre la départementalisation de l’île comorienne de Mayotte par la France, puise son inspiration et son savoir-faire dans cette riche tradition orale comorienne.
À mi-chemin entre le carnaval militant et le théâtre de rue, ce gungu revisité, tradition revue et corrigée par la troupe de Soeuf Elbadawi, n’a rien à envier aux différents happenings, qui, de par le monde, ont fait leurs preuves. À l’instar des « folles de la place de May » en Argentine, qui réussissent à attirer l’attention des médiats et des grands de ce monde sur les crimes et exactions de la junte putschiste. Nous citerons aussi l’exemple des vieilles dames grimées de l’association pacifiste « Code Pink » qui avec humour, réussissent aux USA, à mobiliser un grand nombre de leurs compatriotes contre la guerre de Bush en Irak. Bernard Kouchner, de passage aux USA, a droit lui aussi, aux sarcasmes de « Code Pink », pour avoir un jour laissé entendre qu’on pourrait déclarer la guerre à l’Iran. Sans oublier la dérision, les harcèlements et l’humour noir des grands organismes de référence comme Greenpeace (écologie, environnement…) ou Act Up (Sida)…

Pour la GAC (Guilde des Artistes Comoriens), ce 22/08/2009
Adresse e-mail de la GAC: guilde_des_artistes_comoriens_gac@hotmail.com

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