La compagnie O Mcezo* Cie frappée d’exclusion par l’Alliance franco-comorienne de Moroni

Zagnumeni juin 09

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Nous ne pensons pas que la France se grandisse en excluant de ses structures culturelles les artistes qui la critiquent sans agressivité. Ce ne sont en tout cas pas les conditions d’un débat ouvert et démocratique. C’est ce qui vient d’arriver à la compagnie théâtrale de notre collaborateur comorien Soeuf Elbadawi selon le détail que l’on trouvera ci-dessous, publié dans la lettre d’information de cette compagnie. Les journaux comoriens ont eux aussi largement dénoncé les faits, comme ils avaient réagi au limogeage du plasticien Seda de l’école française. « L’art qui ne dérange pas n’est pas de l’art », écrivait Tapiès. Le propre d’une oeuvre artistique n’est pas d’imposer des messages mais de mobiliser la faculté critique de son public pour lui donner la parole, et provoquer le débat. Les autorités françaises savent parfaitement que la départementalisation de Mayotte provoque des remous dans l’archipel des Comores et que ce débat ne se résout pas à être pour ou contre la France. Nous appelons la direction de l’Alliance franco-comorienne de Moroni, dont le nom signifie bien qu’il ne s’agit pas d’imposer une vision unique, à revenir sur sa décision et montrer ainsi que la France a encore un peu de grandeur d’âme. (La rédaction d’Africultures)

1. Par une lettre datée du 28 mai 09, Jérôme Gardon, directeur de l’Alliance franco-comorienne de Moroni (Alliance française) nous indique que son comité d’administration ne mettra pas son lieu à la disposition de la compagnie O Mcezo* pour finir la création de La Fanfare des fous, un spectacle sur la dépossession citoyenne, et ce, en dépit des accords établis depuis novembre 08 avec Soeuf Elbadawi, notre directeur artistique. Cette décision intervient en réaction contre Soeuf Elbadawi, qui aurait été « l’instigateur d’une manifestation politique violente qui a suscité une importante polémique à Moroni […] le 14 mars dernier ».

2. Jérôme Gardon, directeur de l’Alliance française de Moroni, s’était engagé depuis novembre 08 à accueillir la compagnie pour la création de La fanfare des fous sur la base d’un calendrier en trois temps. Mais Soeuf Elbadawi lui a écrit le 21 avril dernier pour savoir si cette mise à disposition de la salle de l’Alliance n’allait pas être remise en question (déprogrammation de la dernière étape de travail) suite à sa performance artistique du 13 mars dernier (et non du 14 mars/ fausse date) que certains coopérants français en fonction à Moroni ont pu considérer comme un « acte d’arrogance signé » de la part d’un créateur comorien. Pour avoir pris part à cette même performance, le plasticien Seda venait alors d’être suspendu de ses fonctions à Henri Matisse, l’école française, sur décision, semble-t-il, de l’ambassadeur de France à Moroni.

3. Inutile de dire que la performance en question n’avait rien de violent. Il s’agissait d’un gungu, pratique populaire, issue de la culture traditionnelle comorienne, que l’artiste a revisitée sous forme de happening contre une réalité mettant à mal la communauté nationale. Mais il nous paraît essentiel de questionner le langage utilisé par l’Alliance française (« manifestation violente ») pour qualifier l’expression d’un engagement citoyen de la part d’un artiste. Le gungu est utilisé traditionnellement par les Comoriens pour condamner un acte mettant la communauté en péril. Le gungu du 13 mars dernier était organisé contre le viol de l’intégrité territoriale des Comores, en accord avec les résolutions prises à l’Onu contre l’occupation française de l’île de Mayotte. Cette présence française à Mayotte, en dépit des condamnations du droit international, a causé le démembrement d’une communauté d’archipel historiquement constituée. Ajoutons qu’il est cause de milliers de morts depuis 1995, à cause de l’instauration par l’Etat français d’un visa nommé « Balladur » entre la partie indépendante de l’Archipel et l’île de Mayotte. Le crime commis par Soeuf Elbadawi, qualifié de « manifestation violente » par le comité d’administration de l’Alliance française, est la dénonciation d’une relation politique faisant éclater la communauté d’archipel au nom d’une mémoire coloniale en héritage.

4. Ceux qui liront « manifestation violente » sauront peut-être apprécier le caractère inepte d’une telle information. Le 13 mars dernier, il n’y a eu ni mort, ni voiture brûlée. Il y a eu une traversée de la capitale comorienne de part en part, complètement calquée sur un modèle d’expression populaire où l’acte politique n’est jamais loin de la forme choisie pour le porter sur la place publique. La population n’a pas manqué de saluer cette expression franche d’un art citoyen inscrit dans la réalité comorienne. Ce qui a toujours été au coeur du travail de Soeuf Elbadawi, y compris dans ses activités au sein de l’Alliance française de Moroni. Soeuf Elbadawi se considère comme un artiste impliqué. Ce que le même Jérôme Gardon a cru bon de respecter par le passé.

5. L’attitude du directeur de l’Alliance française à Moroni est sans équivoque. Il se désengage clairement auprès de la compagnie O Mcezo*. Ses accords avec elle prévoyaient trois étapes de travail. Le premier temps de travail a eu lieu en novembre 08, le second a eu lieu en février dernier, et le troisième était prévu pour la deuxième quinzaine de juin 09.
Chaque étape représentait quinze jours de travail au plateau, et la possibilité de présenter le travail ainsi engrangé au public comorien. Pour prendre la mesure de cette décision inique, il faut savoir que l’Alliance française de Moroni est le seul lieu culturel équipé aux Comores (indépendantes) pour l’accueil d’un travail de création et de diffusion théâtral.

6. En suspendant le travail de la compagnie O Mcezo* dans son lieu, Jérôme Gardon commet pour sa part un acte de positionnement politique, rappelant à tous que l’Alliance française de Moroni, institution prétendument « apolitique », est prête à exclure tous les artistes comoriens affichant une conviction contrariante envers l’Autorité française. Un centre culturel, même si français, ne devrait-il pas être le lieu du débat et de l’échange ? N’entre-t-on pas là dans une forme de censure culturelle et artistique ?

7. Regrettant cette attitude de Jérôme Gardon, avec qui il a toujours travaillé en affichant des positions claires sur la question des relations entre la France et les Comores, Soeuf Elbadawi avoue ne pas comprendre : « Après ce qui est arrivé au plasticien Seda à l’école française pour avoir dit que Mayotte n’est pas française, nous avons écrit au directeur de l’Alliance française pour savoir ce qu’il comptait faire en ce qui nous concerne. M. Gardon a suspendu sa réponse à une décision du comité d’administration, dont les membres, le président notamment, sont en partie comoriens. Mais ce qui est terrible, c’est de l’entendre dire que les Comoriens membres de ce comité m’interdisent à présent l’accès à l’Alliance pour avoir aussi dit que Mayotte est comorienne ». Ce qui revient à dire que Jérôme Gardon s’amuse à faire se dresser des Comoriens contre d’autres Comoriens. Il serait intéressant de savoir ce qu’en pense ledit comité ».

8. « L’occupation de Mayotte, si j’en crois encore ce qu’en dit le droit international, reste en tous points illégale. L’Etat comorien l’a encore rappelé il n’y a pas si longtemps. Que faut-il faire ? Ne plus en débattre ? Ne plus agir pour en finir avec cette histoire ? ». Ne reniant aucune de ses positions actuelles, Soeuf Elbadawi insiste [ici]pour dire que la compagnie O Mcezo* remercie « malgré tout »l’Alliance française de Moroni pour l’avoir accueillie dans ses locaux au début de son travail. « Nous n’oublions pas qu’elle a soutenu cette création, même si l’Alliance française elle-même préfère oublier ce qu’on a pu lui apporter à elle, et à son public. Je me souviens que l’année dernière, elle s’était aussi engagée à nous soutenir dans l’organisation d’une tournée dans les îles… pour finalement se désengager en février dernier. Je ne sais pas comment qualifier ce type de revirement de dernière minute »

9. L’attitude de Jérôme Gardon, directeur de l’Alliance française de Moroni, oblige les artistes comoriens à un positionnement inattendu. Soit ils se taisent sur leur réalité et accèdent à ce lieu devenu par la force des choses « guichet unique » pour les artistes évoluant dans le pays. Soit ils expriment une opinion contraire à l’autorité gérant le lieu, et ils seront honnis, bannis, déprogrammés. « Jérôme Gardon donne une image indigne des institutions culturelles françaises. Il engage son lieu contre un artiste pour délit d’expression. Que doit-on en conclure ? Peut-être qu’il faudrait lui expliquer que l’inimitié, on la fabrique dans une relation de tous les jours. Je ne voudrais pas tomber dans la parano de ceux qui disent que la France coupe les ailes à tous les Comoriens venant lui rappeler qu’une autre relation au quotidien est possible. Mais lorsqu’on vire le plasticien Seda de l’école française, et qu’on m’interdit de travailler sur le plateau de l’Alliance, il y a de quoi s’interroger. Jérôme Gardon qualifie ma « gungu performance » de « manifestation violente ». Il n’aurait pas dû agir ainsi. Car j’imagine les personnes qui vont prendre cette indication au pied de la lettre, en se demandant si je n’ai pas commis un acte terroriste. Quelle image veut-il donner de ma personne ? Ce que le directeur de l’Alliance française vient de faire est dangereux et diffamatoire.

Lire l’article au sujet du gungu du 13 mars 2009 [ici]///Article N° : 8692

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Les images de l'article
Le gungu du 13 mars 2009 © Saindou Kamal'Eddine
Le gungu du 13 mars 2009 © Saindou Kamal'Eddine
Le gungu du 13 mars 2009 © Saindou Kamal'Eddine
Le gungu du 13 mars 2009 © Saindou Kamal'Eddine
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi
"La Fanfare des fous", spectacle en chantier de la compagnie O Mcezo* © Soeuf Elbadawi




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