Shungu concept

Print Friendly, PDF & Email

Un des derniers grands chantiers du Muzdalifa House a été autour du shungu, et probablement qu’il lui survivra. Il a donné naissance à un recueil collectif, rassemblant huit auteurs francophones, du Québec, de Suisse, du Congo, de Madagascar et des Comores. Où comment l’imaginaire devient cette manière de conjuguer les possibles entre les hommes, en générant de nouvelles fratries. Ce livre, SHUNGU Un festin de lettres, est sorti aux éditions Komedit en 2014. Le concept a aussi donné suite à une série de performances, les Banquets du shungu, dont la première sur les migrants eut lieu dans le Limousin à Uzerche en avril 2016 (1), sur l’invitation de Catherine Mournetas (2), enseignante au Collège Gaucelm Faidit, et de ses élèves de troisième. Avec la participation du poète dramaturge suisse Jérôme Richer, de la comédienne française Marie-Charlotte Biais et de la chanteuse comorienne Zaïnaba. Les éléments de départ de cette réflexion, avec Soeuf Elbadawi.

Le shungu vu comme une manière de réinventer la fratrie…
Le shungu participe d’une singularité comorienne que le Muzdalifa a voulu interroger, parce qu’elle contribue à forger un autre regard sur le monde, un regard neuf. Lorsqu’on interroge de près l’histoire des Amériques, on comprend aisément comment une certaine migration a dû s’inventer un principe d’efficacité pour faire face à l’hostilité d’un espace géographique bien déterminé. Il a fallu de l’imagination, il a fallu inventer, pour coloniser les terres, imposer le rêve d’une conquête de l’Ouest, à coup de duels. Cela va au-delà du mythe. Maintenant, lorsqu’on étudie l’histoire, on perçoit assez bien comment le génie d’un peuple a pu se constituer autour d’une notion recomposée de la fratrie. Très peu de choses ont filtré du passé de cet archipel. Mais au Muzdalifa House, nous savons, pour avoir lu Damir Ben Ali, anthropologue et historien, que l’obsession de la fratrie reste une donnée omniprésente dans cette société comorienne. Elle a permis à la multitude d’histoires individuelles débarquée là d’affronter l’ingratitude d’une terre, faite de basalte et de souffre, entourée d’océan et de djinns. Elle lui a surtout permis de miser sur une forme d’humanité agissante, instruite à partir du shungu.

Shungu littéraire pour huit auteurs francophones ?
Le shungu est une tradition comorienne, en partie basée sur le principe du don et du contre-don. On y prend part de façon symbolique, en cotisant à part égale, dans un cercle rassemblant des individus, liés ou non par des relations de parenté rigide. L’idée part du désir de fonder ou de consolider une fratrie, qui puisse se prolonger dans le temps. Avec des fondamentaux qui interrogent l’humanité nichée en nous, ses valeurs, ses aspirations. Le shungu est ce qui génère une forme de société, au sein de laquelle toute différence est transcendée par des rituels confinant à un idéal de partage à l’horizontale. Il y est souvent question de festin. Au Muzdalifa House, nous travaillons autour de cette notion depuis un moment. Nous avons d’abord cherché le moyen de l’éprouver sur un plan littéraire.

Shungu au Muzdalifa House

Le public lors d’une rencontre sur le shungu au Muzdalifa House. © S.E / Fonds Washko Ink.

En rassemblant des individualités, venues des quatre coins du monde, n’ayant que les mots en partage, du moins en apparence, et en essayant de voir ce que cela pouvait produire comme situation inédite. D’une certaine manière, le shungu obligeait à réfléchir à comment faire socii dans un contexte d’éclatement de tous les legs. Le livre, qui en a résulté, SHUNGU Un festin de lettres, une sorte de banquet littéraire, qui est né de nos premiers questionnements, n’est qu’un aspect des possibilités qu’offre cette notion dans un contexte plus large, où n’interviennent pas l’entre-soi et le repli. Si l’on admet de dépasser le sentiment d’appartenance à la communauté de clan, de village ou d’île, tel que nous le vivons dans cet espace géographique, il serait peut-être possible de tracer une ligne d’horizon, où le shungu, entendu comme une notion à circuit ouvert, nous donnerait à converser avec le monde, d’une manière autrement plus intéressante. L’idée du shungu littéraire est donc une déclinaison possible de l’objet de cette dynamique, que nous essayons de mettre en place. La naissance – et pourquoi pas ? – d’un shungu-monde, où il serait question, entre autres, de ce qui rassemble, au-delà des mots…

Le shungu comme moment figé de la tradition comorienne ?
Le shungu est une notion qui a grandi, au fil du temps, en lien avec l’élargissement du cercle. Damir Ben Ali parle d’un processus vivant de socialisation. L’anthropologue part d’un postulat simple. La nature donne naissance à une créature, qui, pour prétendre à une forme d’humanité (undru) (3), se doit de commettre certains actes, inscrits dans un cycle d’existence communautaire. Autrement dit, nous devenons « homme », mais nous ne le sommes pas, à la base. Il laisse entendre que l’humanité n’est pas cette chose acquise, donnée d’avance. Il faut la chercher, la construire, durant toute une vie, en instaurant une dynamique de partage, avec nos semblables. Il est presque question d’une quête. Pour atteindre à l’unicité, nous serions à la recherche de cette humanité enfouie, dont il faut rassembler les morceaux éparses. Cette idée nous parle beaucoup, en ces temps d’arrogance et de déni. Le mot « shungu », au départ, relève de cette réalité-là, celle du partage, celle de la relation, du rapport à l’Autre. Il y a plusieurs récits, sur lesquels se fonde Damir Ben Ali, pour étayer son propos. Il y a certaines histoires, dans la région du Mbadjini par exemple, où il est question de nourriture, mise en partage à partir d’un noyau familial, en fonction d’un calendrier donné. A Itezadjuu, cité aujourd’hui disparue, il y a l’histoire de cet homme, qui, chaque année, abattait un bœuf, dont la viande était partagée, quasi rituellement, entre les membres de sa famille proche, entre les couples formés par ses filles, ses neveux et lui-même. Un principe vite repris par ses neveux, qui ont élargi le cercle, en y introduisant une notion de dons et de contre-dons. Il y a cette autre histoire, relevant du partage du travail dans les champs à Mohéli, se finissant par des sortes de banquets, rassemblant tous ceux qui ont contribué à cultiver pour l’un ou pour l’autre. A la base de toutes les histoires rapportées, il y a cet idéal, cette volonté de partager, présidant à la naissance d’une nouvelle fratrie ou à la consolidation de celles qui existent. Il faut voir que ce qui est devenu une tradition dans le pays s’est ensuite complexifié, au point de figurer le socle identitaire, avec des nuances, selon les régions. Au Muzdalifa House, le projet ne consiste pas à reprendre tel quel le principe du shungu, mais à l’interroger, en fonction du monde dans lequel nous vivons. Les enjeux pourraient se situer à plusieurs niveaux. Il y a le désir d’interroger cette tradition, en profondeur, pour mieux la saisir. Il y a aussi la volonté d’élargir la perspective, de faire migrer la notion dans un espace-monde. La volonté de re conceptualiser autour d’un legs, de l’inscrire dans un horizon plus large, est bien là. On pourrait aussi évoquer ce désir de nourrir une réflexion de l’humain, de creuser davantage, sur cette quête d’humanité enfouie en nous, sur ce principe de fratrie humaine, à inventer ou à re construire. Il faut dire aussi qu’il y a des aspects dans le shungu traditionnel qui peuvent ne pas se retrouver dans notre démarche actuelle. Des aspects qui relèvent, parfois, d’une société acculée, dépossédée de son histoire, mise en péril, et, qui, par réaction, va se replier sur elle-même, s’accrocher à une geste séculaire folklorisante, par instinct de survie. Sans chercher à l’interroger. On le voit à la manière dont le rituel du ndola nkuu – surnommé « grand-mariage » (4) – est dévoyé de nos jours. C’est pourtant l’un des aspects les plus spectaculaires de cette tradition du shungu. De fait, notre approche implique des choix dans ce que l’on garde de l’idée du shungu originel. Des choix qui ne sont pas guidés par un désir d’effacer le legs, mais de nous le réapproprier, en fonction de nos attentes, en fonction du monde dans lequel nous vivons. Comme le souligne Damir Ben Ali, le shungu, toujours, rompt, mais ne plie pas. L’utopie nichée en cette histoire de fratrie élargie, de banquet et de partage est notre passeport pour l’ailleurs. Un ailleurs où il est encore possible de tendre la main à son semblable…

A la suite de SHUNGU Un festin de lettres ?
Il y avait le projet d’un grand festin de lettres à orchestrer pour que l’utopie se poursuive. Certains auteurs présents dans le recueil littéraire vont peut-être nous suivre dans ce rêve. Nous l’espérons, du moins. Ainsi de la performance collective imaginée aux 32ème Francophonies en Limousin en septembre 2015. Avec six auteurs et un musicien, venant de Suisse, du Québec, de Madagascar et des Comores : Julie Gilbert, Jérôme Richer, Marie Fourquet, Marc-Antoine Cyr, Jean-Luc Raharimanana, Soeuf Elbadawi et Fouad Ahamada Tadjiri.

Lors du shungu littéraire, rassemblant 8 auteurs francophones, au festival des Francophonies en Limousin.  © S.E / Fonds Washko Ink.

Ces auteurs s’expriment sur leur réel et sur le monde. La parole d’une fratrie en émergence. Actuellement, nous cherchons les moyens de poursuivre une telle perspective. Parallèlement, nous avons essayé d’imaginer d’autres tracés pour ce concept revisité du shungu, en conviant d’autres acteurs, d’autres disciplines, dans la dynamique. L’idée est qu’ils viennent interroger le concept à leur tour, le nourrir. C’est ainsi que nous avons donné vie aux Banquets du shungu, des performances construites autour de la notion de récit collectif. La recherche autour de ce concept s’inscrit dans une démarche débordant l’histoire du Muzdalifa House. Pourquoi restreindre le champ d’intervention, si cette recherche autorise à aller plus loin ? Il y a quatre volets dans le projet initial. Un volet pour interroger le passé, un autre pour re conceptualiser, un troisième pour établir des ponts avec la création artistique ou littéraire, et, enfin, un volet pour transmettre l’enseignement du shungu comme utopie agissante et pour publier, promouvoir, le partager, encore plus. Nous sommes incapables de dire où tout ceci risque de nous emmener. Mais cette démarche, on l’aura compris, consiste à réfléchir sur ce qui fonde l’humain. L’histoire des Comores, c’est l’histoire d’une humanité défaite, fracassée, venue des quatre coins du monde, se réfugier là, sans autre alternative que celle de réinventer une fratrie pour retrouver les chemins de la vie. L’utopie est aussi dans cette espérance retrouvée. Dans l’innocence des débuts. Dans la capacité de dire qu’on n’a pas fini de recommencer, lorsqu’on a cru toucher le fond…

1 - en partenariat avec le festival des Nouvelles Zébrures.
2 - Catherine Mournetas a pris part à d’autres activités du Muzdalifa house, surtout liées à l’édition.
3 - « Undru signifie l’humain […] Réaliser le undru, c’est acquérir le savoir être, la maturité d’esprit qui permet de gagner la confiance et le respect des hommes, c’est accumuler le capital social qui donne le droit de parler et d’agir en public dans les limites des intérêts de la communauté » in « Anda ou Shungu: il plie mais ne rompt pas » de damir Ben Ali. il y est aussi écrit que « urenda undru […] signifie littéralement réaliser l’humain ou humaniser l’être ou la créature ».
4 - tradition qui permet à l’individu de se réaliser aux yeux de la société traditionnelle, en passant par le jeu des alliances familiales. Aujourd’hui, cette tradition est complètement détournée de son projet initial, noyée dans le paraître et l’illusion du pouvoir.


Laisser un commentaire