« Le développement est une diplomatie qui n’a rien à voir avec la qualité »

Entretien d'Olivier Barlet avec Balufu Bakupa-Kanyinda à propos de Juju Factory

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Qu’est-ce que l’exil ? Comment vit-on à Matonge lorsque Matonge est à Bruxelles ? Comment un artiste crée-t-il dans ces conditions ? Pour qui ? Pourquoi ? Dans son dernier film Juju factory, Balufu Bakupa-Kayinda aborde ces questions avec la vigueur et la liberté qu’on lui connaît.

Juju Factory est un film très personnel, comme si un créateur se devait aujourd’hui de parler à la première personne : pourquoi cette nécessité, voire cette urgence ?
Un « narrateur » utilise forcément la « première personne » pour donner corps à l’histoire de l’Autre. Dans « Juju Factory », il y a un « créateur », l’écrivain Kongo Congo. Cet écrivain, qui est raconté en pleine phase de sa créativité, de son activité principale qui est d’écrire, qui est d’interroger et d’ordonner une part de son imagination. Cette imagination est nourrie par « son » vécu d’individu dans un environnement précis et avec des liens sociaux de son histoire, de sa culture populaire et savante. C’est dans ce personnage que se trouve l’urgence. Quant à moi, son narrateur, je me trouve dans une situation que commande cette urgence. Une histoire, un film, exige l’urgence, du moment où il y a un début et une fin entre lesquels s’inscrivent et se tissent tous les éléments de l’Autre. Il y a urgence à donner du sens mais pas celle de filmer coûte que coûte. Chez moi, chaque film vient à son temps.
Le film évolue entre tendances documentaires et fictionnelles, toujours centré sur la perception d’un écrivain. Comment l’avez-vous conçu ?
La question principale du projet narratif de « Juju Factory » est celle de l’écriture comme perception d’une société, à travers une collectivité « périphérique ». Ce cercle périphérique englobe la notion de l’exil, qu’il ne faut pas confondre avec celle de l’immigration – qu’on a souvent tendance d’amalgamer. Je vis, depuis mon adolescence, dans un univers où la littérature, la poésie et la dramatique se racontent et se conçoivent en interrogeant la société, dans son passé et son devenir. Toute société humaine est faite de son histoire. Tout individu porte son histoire, qu’il identifie aux siens, au sens large impliquant tous les autres (familles, amis, relations sociales et sociétales). Il y a dans la perception de notre écrivain un ensemble des regards construits par une multitude d’expériences et des rencontres de personnages de la vie. L’écriture de Kongo Congo porte en effet « son » regard sur la société qu’il côtoie, en partant de son environnement personnel. Au début des années quatre-vingt, quand j’ai commencé à travailler le théâtre, j’ai tissé en même temps des liens avec des acteurs, des poètes, des écrivains et des intellectuels, africains mais aussi belges, qui avaient en commun cette passion de raconter qui est l’essentiel même de l’art narratif. Parmi eux se trouvait Dieudonné Kabongo Bashila. En 1984, j’ai eu la première opportunité de bénéficier de son talent généreux en le mettant en scène dans ma pièce de théâtre « Si tu es Afrique ». Cette dramatique est écrite et conçue sur une structure narrative qui n’était pas simplement celle du théâtre, classiquement. Disons que « Si tu es Afrique » aurait des affinités avec « le théâtre et son double » d’Antonin Artaud. Mais le texte en soi, dans l’étoffe de son sens livré par la mise en scène, se structure sur une des bases de ma quête culturelle qui est le « Kasala », le mode narratif « non linéaire » du monde bantu, du Kasaï de mes parents. Le « Kasala » est un champ de la mémoire, qui drape le présent des signes du passé dont est fait le futur. En ce sens, plus de vingt ans après, l’élégie inquisitrice de « Si tu es Afrique » est toujours en phase avec la réalité brûlante de l’Afrique. Dieudonné Kabongo Bashila est resté très à l’écoute de mes interrogations artistiques et de mes propositions narratives. En 1996, il est devenu le « Papa National » de mon film « Le damier ». Et c’est toujours naturellement, comme porteur d’une part de mes désirs narratifs, que je l’ai retrouvé comme « écrivain ». Il est Kongo Congo, l’écrivain torturé de « Juju Factory ».
Quels thèmes se sont imposés d’emblée ?
À vrai dire, j’ai tendance à chercher une puissante insecticide dès que je vois le mot « thème » apparaître, quand il s’agit de parler d’un film, surtout d’un film signé par un Africain d’Afrique. Parce que l’ethnologie, qui est quand même une science bâtarde de la propagande coloniale, s’est vite faite d’enfermer la naïve production africaine dans les schémas où seuls comptent ces fameux « thèmes africains » qui s’attendrissent des images misérables et ignorent toute appréciation des éléments narratifs et cinématographiques qui font ou non la qualité critique d’un film. Je n’ai ni l’intelligence ni la compétence de construire avec ces « thèmes ». Tous mes films reposent sur l’histoire d’un individu, d’un personnage, pris dans la vie comme conflit d’une intrigue narrative. Dans « Juju Factory », il s’agit juste de la vie d’un homme, qui fait acte d’écrivain, qui vit dans un appartement avec sa compagne qui elle est étudiante en histoire, qui a un frère marié qui a une aventure avec la femme de son éditeur avec lequel il est en conflit… Comment raconte-t-on une tranche de vie ? Par thèmes ou par étapes ? Cette vie ressemble à celle de la plupart de mes amis, écrivains, poètes, dramaturges et acteurs. Ce film, « Juju Factory » est construit en étapes, comme le parcours d’un bus dans la ville. Départ et terminus. On monte, on descend. Mais cette vie d’homme et d’écrivain de Kongo Congo se passe dans un contenant et un contenu, qui ont des points de distorsions, des lignes de fuite. Cette vie se passe à Bruxelles. Ici la question est fondamentale. « Juju Factory » pouvait-il se passer ailleurs, sans même faire un tour par la Belgique ? Non. Parce que Kongo Congo écrit un livre sur le « quartier Matonge », ces bouts de rues belges à Ixelles, une commune bruxelloise. C’est là que le créateur et le narrateur se sont rencontrés. C’est là qu’est née l’idée de raconter l’histoire de Kongo Congo, qui lui-même est en train d’écrire. Comme nous sommes à Bruxelles, il vit au « quartier Matonge ». Pour le raconter son « coin », il en revisite les rues et les bars, en recueille la matière pour son livre. Au début, c’est un travail documenté, un essai. Mais la réalité de sa vie ne fait-elle pas aussi partie de ce quartier ? Et cet huissier (Emile Abossolo Mbo) qui colle à sa porte, pour lui rappeler l’état de sa précarité d’artiste ? Matonge, pour une certaine opinion belge, c’est l’Afrique. En Belgique, l’Afrique c’est d’abord le Congo. En 1983, j’avais écrit un article sur ce quartier, qui fit rougir certains africanistes. Ils le furent encore plus quand, en 1985, j’ai dirigé l’ouvrage collectif, dont je suis l’auteur du projet, « Zaïre 1885-1985 : cent ans de regards belges » (CEC, Bruxelles). Il s’agissait déjà de poser des questions qui « fâchent » sur la présence des Congolais en Belgique. Ces années-là, j’allais à l’université à Bruxelles. La Belgique était le pays où il ne fallait pas critiquer publiquement le diabolique dictateur Mobutu. La police belge sévissait brutalement, sans démocratie dirai-je. Mais qui est Mobutu ? C’est un contremaître léopoldien ? Et Léopold ? Et Tervuren ? Joseph Conrad ? Et Monsieur Kurtz, au  » coeur des ténèbres  » ? Kongo Congo, en écrivant son livre sur le » quartier Matonge », cherche à reformuler les liens de l’histoire avec la présence des Congolais dans les rues de Bruxelles. Ainsi, une fois sa documentation et sa mémoire ordonnées dans son « plan d’écriture », il grave la narration. Ce qu’il écrit est inqualifiable, inclassable. Ce n’est ni africain ni belge. C’est sa littérature à lui, la narration qui turbine dans sa tête ( » galipettes narratives dans mon ordinateur », dit-il). Kongo Congo raconte son imagination. Il prend position. Oui, parfaitement, parce que l’acte de la narration est joyeusement subversif. Kongo Congo est en opposition avec son éditeur, pas tellement sur la question de divergence des idées, mais parce que celui lui conseille, et insiste, d’être neutre ! Mais qu’est-ce qu’est donc qu’être neutre ? Kongo Congo ne peut supporter cela. Il le sait : être neutre, c’est l’abus de confiance permanent, c’est le droit de manger à tous les râteliers à la fois. On devrait terriblement se méfier des gens « neutres ».
Quelle construction narrative permettait cette démarche ?
Pour décider de la structure narrative, il fallait additionner des réponses à des questions fondamentales, dès lors qu’il s’agissait de nous mirer, de nous raconter. Qui est Kongo Congo et que fait-il ? D’où vient Kongo Congo et où vit-il ? Nous voulions une structure narrative linéaire, classique et simple. Un chemin de fer, comme on dit. Nous préférions faire simple. Bien que cela ne soit facile point de faire simple, mais c’est excitant. Il a fallu donc construire toute la continuité en faisant attention à l’imprévisibilité de notre matière de base : un écrivain en création a forcément une séquence d’avance sur l’histoire que raconte le film. Afin que la trame du film ne perde pas la synchronie dramaturgique avec le flux de l’écriture, il fallait très vite mettre le « quartier Matonge » en hors champ, et se concentrer alors sur la production de l’imaginaire de l’écrivain. Ensuite, dans la ponctuation des étapes, le conflit avec l’éditeur ou les tracasseries de l’huissier charpentent ainsi les points d’intrigues. L’ensemble tenait debout ! Une fois de plus, nous retrouvions la structure tissée et décalée du « Kasala » : la vie de Kongo Congo et la vie autour de lui, son histoire et son imagination forment les eaux du même fleuve, qui produit son livre « Juju Factory ».
Quelle articulation entre l’image et la parole ?
Pace que Kongo Congo est en pleine création, je voulais une parole d’écriture dissociée des dialogues d’un film. La parole d’écriture est ici le double de l’acteur-écrivain. Ce double qui est dans tout acte d’écriture, véritablement, littéraire et poétique. Les dialogues sont portés par les acteurs. Ils disent la vie, dans ses termes civilisationnels. Dans les étapes d’écriture, l’image pourrait disparaître de l’écran : les mots de l’écrivain défilent avec leurs propres images. Ces mots nourrissent le film.
Le personnage de Congo Kongo semble nous dire que même si la poésie est invendable, il faut quand même poser l’imaginaire comme sujet. Quels en sont aujourd’hui les enjeux ?
Revisitons brièvement Antonin Artaud :  » jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est la base de la démoralisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie. Avant d’en revenir à la culture, je considère que le monde a faim, et qu’il ne se soucie pas de la culture ; et que c’est artificiellement que l’on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim. » (Le théâtre et son double, 1981) Sans la poésie, les capitalistes ne trouveront aucune beauté aux bijoux de leurs femmes ! Il est pourtant vrai que l’art est devenu de plus en plus invendable. Dans la littérature, les beaux-arts comme dans le cinéma, ce qui se vend actuellement n’a rien à envier à la « télé réalité » ! En somme, tout art procède de l’imaginaire. Mais de quel imaginaire s’agit-il ? Qui en est le maître ? Qui en est l’esclave ? Kongo Congo rencontre un « éditeur délégué », un homme qui est esclave de quelque chose. Voilà pourquoi à la fin, l’écrivain lui conseille de « retourner à la plantation ».
Congo Kongo est travaillé par l’image du Noir imposée par la société d’accueil.
Dans « Juju Factory », Kongo Congo n’est pas travaillé par cette « image imposée par la société d’accueil ». Par contre, l’image qui le travaille est bien sûr celle que donne son éditeur délégué. C’est ce dernier qui croit savoir quelle image cette société impose aux autres. Cet éditeur est formaté ainsi, à la « Senghor, dirai-je », par la « société qui l’a fabriqué, le nourrit et qui lui « accorde » un quelconque statut (je suis belge, j’achète une maison, je sais ce que les lecteurs attendent, etc.). Cet éditeur est un « kapita ». Quand il ne parvient pas à argumenter pour contrer Kongo Congo, l’éditeur délégué (Joseph Désiré, le bien nommé !) court voir son « seigneur » juché sur son cheval. Il parle à la statue équestre de Léopold II, le fameux « roi caoutchouc rouge – fantôme du Congo », pour lui demander conseil ! Si cela ne suffit pas, il va débiter du « notre père » en brûlant des cierges. Kongo Congo en rigole. Moi aussi. À la fin, le livre afin publié contre son avis, Joseph Désiré (Katik Bakomba) est viré, avant de découvrir que Kongo Congo est « son frère » : le frère à la sauce africaine dans le dos duquel on aiguise le couteau. Les soucis de Kongo Congo, hors de son écriture, proviennent des personnages qui sont comme lui : son frère, l’huissier et l’éditeur sont tous de type africain. Par contre, les autres semblent s’accommoder des questions que soulève son imaginaire. C’est une situation courante de nos jours.
Le vécu migratoire est-il principalement traumatisant ou dynamisant ?
Une fois de plus, je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas du vécu migratoire, dans le sens politique. Il s’agit de l’exil. C’est ainsi que s’inscrit l’histoire de Kongo Congo et des siens. Celle de Dieudonné Kabongo Bashila et la mienne. Notre présence loin du Congo n’est pas économique, nous ne sommes pas venus ici pour vendre nos muscles. Nous y sommes arrivés pour faire des études. Nous y demeurons volontairement par le savoir. C’est ça l’exil culturel. « Le savoir déchire les ténèbres », dit Tshakatumba Matala Mukadi, poète Congolais (Réveil dans un nid en flammes, 1969).
La déviation du discours officiel vers une assimilation de l’émigré à une menace change-t-il profondément la donne ?
Dans le point de vue de « Juju Factory », l’exil belge des Congolais est une question brûlante qui torture encore la face sombre de la politique belge, qui assassina Lumumba et créa Mobutu. Mais sur le point général, en France par exemple, l’assimilation de l’étranger à une menace est un délire manipulateur des politiciens. L’étranger que l’on assimile à une menace est forcément celui dont la différence faciale est évidente. Ne serait-il pas facile d’appeler cette déviation par son vrai nom : le racisme ? Tous ces gens qui viennent d’Afrique pour survivre ici, en Europe, en fait ils viennent là où commencent et se commanditent leurs malheurs. En théorie, l’Afrique est plus riche que l’Europe, mais où vont les richesses africaines ? Pourquoi un pays comme la France ne peut pas demander à l’Europe d’interdire aux dirigeants Africains de détourner l’argent de leur peuple pour venir le mettre dans les banques à Monaco, à Genève, au Luxembourg, à Andorre ou à Paris ? La pauvreté des Africains fait le bonheur des Européens ? La menace est à venir, peut être. L’Europe torture, pille et vole l’Afrique depuis 5 siècles ! De quelle menace s’agit-il donc ? La victime violée qui menacerait son bourreau ?! Le jour où tous les « émigrés » de France et d’Europe vont décider de faire une grève, certains « menacés » comprendront peut-être comme dans le sketch de Fernand Reynaud que « l’étranger que l’on insulte de « manger le pain des Français », c’était en fait lui le boulanger. Mais il est déjà parti, sa boulangerie fermée ! Vivement une grève des « émigrés » de France et d’Europe : un vendredi et un samedi, ils restent tous gentiment chez eux, ferment tous leurs commerces, ne mettent pas un pied dans la rue… !
Origine et appartenance : l’exil de Congo Kongo semble un voyage intérieur confronté aux traces multiples d’une culture d’origine, une recherche sans fin où l’ici et maintenant se heurte à la mémoire de l’ailleurs. Un conflit sclérosant ou créatif ?
Kongo Congo est rencontré et raconté dans un laps de temps particulier de sa vie. « Juju Factory » ne nous dit pas toute sa vie. C’est l’histoire d’un homme qui écrit un livre, sur un quartier. Pourquoi part-il avec le titre « Matonge village » et finit avec celui de « Juju Factory » ? Que s’est-il passé entre les deux ? C’est ça la trame de l’histoire. Ce voyage intérieur est celui d’un état que connaissent tous les narrateurs et écrivains. Sa culture d’origine et la mémoire des lieux de sa vie font partie de lui, de sa personnalité, de son identité « individuelle ». Il est simplement en « conflit créatif ». Kongo Congo, l’écrivain de « Juju Factory » n’est qu’un homme qui écrit, de son écriture si particulière dans laquelle se côtoient les vivants et les morts, le passé et le présent. Ce n’est qu’un homme.
Le spectre de Lumumba hante les nuits de Matonge : avons-nous encore besoin de figures mythiques ? À quel effet ?
Patrice Lumumba n’est pas un mythe ! Il a été assassiné en 1961. Le spectre de Lumumba hante les nuits de Matonge parce qu’il visite son peuple meurtri, voyons ! Kongo Congo, l’écrivain l’a vu, ce spectre de Lumumba. En 2001, je faisais partie de l’INPUT (international public television). Dans mon programme TV (politique et histoire), présenté à la conférence de Cape Town, se trouvait aussi le film de Thomas Giefer « Lumumba, Assassination in the colonial style ». Devant la caméra du réalisateur allemand, un policier Belge montre les restes des dents de Patrice Lumumba. Il explique en riant comment il avait découpé, brûlé et dissout dans l’acide le corps de Lumumba. Auschwitz, n’est-ce pas ? Mais cela s’est passé au Congo, ex-Congo belge, en 1961, du côté du Katanga minier. Ce film a été diffusé sur plusieurs TV d’Europe et du monde. Un extrait de ce film est dans « Juju Factory ». Mais pour Kongo Congo, écrivain, et pour moi, narrateur, il apparaît simplement que si les restes de Lumumba (ses deux dents) ont été ramenés en Belgique, c’est-à-dire que son âme y est en errance, « cherchant le Village-des-Bananes », l’au-delà ancestral (Mwa Kalunga Wa Bibota). Voilà comment Kongo Congo rencontre ce spectre, à Matonge (Ixelles, Bruxelles). Il l’a vu Kongo Congo. Moi aussi. Parce que nous sommes Congolais et écrivains, ce spectre interpelle la notion profonde de notre cosmogonie : ce  » grand homme  » sans sépulture ne trouble-t-il pas le sommeil des vivants ? Ce trouble n’est-il pas dans le sempiternel chaos congolais ? Voici des choses que Kongo Congo nous apprend. Bien sûr, il rend notre sommeil court. Maintenant, nous pensons à toutes ces mystérieuses questions, jour et nuit. Il nous a réveillés. « Matonge a bien commencé ici », dit Béatrice (Carole Karemera) à Kongo Congo, devant les tombes de Congolais de Tervuren. Exposés dans le « zoo humain », lors de l’exposition de 1897, ils seront déclarés « morts, victimes de la canicule » ! Le soleil belge qui tue des Congolais ?
Le retour sur l’Histoire est-il le passage incontournable pour mieux comprendre le vécu immigré ?
Les intellectuels cyniques et capitalistes qui crièrent victoire, en trouvant je ne sais quelle raison de jouissance dans « La fin de l’histoire » de Francis Fukuyama, continuent à le chercher du côté de l’Afghanistan, de l’Irak, du proche-Orient… Il ne s’agit pas de retour sur l’Histoire, mais d’une continuité avec l’Histoire. « L’essentiel pour l’homme n’est pas ce que l’on fait de lui, mais plutôt ce qu’il fait de ce que l’on a fait de lui » (JP Sartre) Comme Kongo Congo, je ne suis que le maillon d’une chaîne. J’appartiens à l’histoire des miens et à mon histoire individuelle. Le vécu dont il s’agit ici est celui de l’exil. L’histoire de cet exil est politique. L’immigré quitte ses terres pour chercher un nouvel asservissement, en vendant sa force de travail. Il quitte son chez lui pour l’ailleurs, on lui vend le fantasme du « pays du miel et du lait ». L’exil cherche son pays. « Où est son pays ? » se demande Kongo Congo. Il ne veut ni d’un dieu ni d’un maître, l’exilé. Victor Hugo, ce célèbre exilé, dit « L’exil est un champ de ruine. Seule reste debout une cathédrale »(Méditations). Cette « cathédrale », c’est la foi en soi. Parce que dans ce « champ de ruines », on perd vite ses illusions et des ailes. Pour Kongo Congo, cette foi est le « juju », qu’il se fabrique. Il le porte comme un bouclier, pour tenir debout dans le chaos de l’Histoire.
Les cinéastes africains ont peu réalisé des films sur le vécu immigré ?
Je ne comprends pas… J’ai pourtant l’impression que la majorité des films d’Afrique francophone ne parlent que de l’immigration, qui est bien sûr une réalité aux signifiants différents selon les zones culturelles africaines. Dans l’étalage thématique (pauvreté, femme battue, sorcellerie, mariage forcé, excision) de ce cinéma, ne voit-on pas l’amorce récurrente d’un justificatif des raisons d’immigrer ! Tout y est tellement pessimiste !
Pour quelles raisons ?
Alors peut-être s’il y en a peu, il faut chercher les réponses du côté des « maîtres » subventionnaires. Un film comme « Juju Factory » ne pouvait pas être financé par eux. Pourquoi ? Parce qu’un film réalisé par un Africain dans un décor européen n’est éligible à aucun financement européen. On finance l’Africain pour qu’il filme la misère de chez lui, les histoires de son village, et son puit d’eau, tiens ! Parce que les services de coopération qui subventionnent disent que c’est pour le « développement de là-bas » ! Depuis bientôt un demi-siècle, on attend toujours.
Des perspectives nouvelles s’ouvrent-elles ?
Dans plusieurs pays africains, les films sont produits et gagnent des dividendes sur leurs marchés.À Nairobi, Njeri Karago, une ancienne de l’UCLA, qui a produit de films à Hollywood pour Miramax, est revenu au Kenya et y produit des films avec moins de 100.000 euros de budget. En comparant, les back-ground des équipes techniques, la kenyane et celle d’une production franco-africaine, on est effaré des écarts de maîtrise technique ! Et l’on se demande alors pourquoi ces films franco-africains coûtent-ils dix fois plus avec des résultats si minables ? Le développement, tiens ! Le développement est une diplomatie qui n’a rien à voir avec la qualité, elle nivelle son « asservi » vers le bas. Le mendiant, dit-on, ne fixe pas le menu ni l’heure du repas. Mais des perspectives nouvelles existent déjà. Elles viennent de la volonté des Africains, « responsables et sincères », de s’arracher du colonialisme « décolonisateur » et son cortège d’humiliations. Même la plus obscure et la plus longue des nuits finit toujours par engendrer le jour. Nous avons produit « Juju Factory » en le finançant nous-mêmes. « Dors affamé. Mais ne dors pas avec la honte, ni l’amertume », dit la voix de la conscience à Kongo Congo. Dans son conflit avec l’éditeur délégué, il ne cherche que ces nouvelles perspectives ! Un grand penseur Allemand du XXe siècle explique, comment l’argent pris aux travailleurs et aux pauvres dominerait toutes les relations humaines : « l’Argent transforme la fidélité en infidélité, l’amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le serviteur en maître, le maître en serviteur, l’idiot en intelligent, l’intelligent en idiot… Celui qui peut se payer la bravoure est brave cependant qu’il est lâche. » C’est de Karl Marx (Economic and philosophic Manuscript. 1844)
Par quelles voies passe aujourd’hui la transmission à la deuxième ou troisième génération de la mémoire du vécu migratoire ?
Dans ma compréhension, le vécu migratoire est lié à la force du travail, manuel, et à la tragique histoire de la « décolonisation » (ils disent « indépendance » !). La transmission est d’abord une question de statut et de rôle dans le sens familial. Tous ces immigrés ne forment pas un bloc homogène. Ils ont peut-être la même couleur de la peau, mais leur histoire n’est pas du tout la même. C’est une question que soulève Béatrice, la compagne de Kongo Congo, dans « Juju Factory » (es-tu parente avec tous les Africains qui sont ici ?).
La migration n’a-t-elle pas toujours été au moins au sein du Continent et ne s’est-elle pas confirmée aujourd’hui pour les Africains un élément d’identité ?
De quelle identité s’agit-il ? Après cinq siècles d’esclavage et moins d’un demi-siècle de « décolonisation » quelle part d’abêtissement pèserait plus lourd sur la balance de la damnation ?

///Article N° : 4558

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