Na God : un projet sur le pentecôtisme africain en Italie

Interview de Giulia Paoletti avec Annalisa Butticci et Andrew Esiebo

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Après quatre ans de recherche entre le Nigeria et l’Italie, le photographe Andrew Esiebo et la sociologue Annalisa Butticci viennent de présenter leur travail au public. Leur collaboration fructueuse a produit l’une des premières études sur le pentecôtisme africain en Italie, le pays catholique « par excellence » (1). Leur approche expérimentale, qui engage des technologies et des méthodologies telles que la sociologie, l’histoire de l’art, la vidéo et la photographie, a donné lieu à la création d’une exposition photographique et d’un catalogue, d’un film documentaire et d’une conférence scientifique, présentés dans la petite ville de Padoue, dans le Nord de l’Italie.

G. Paoletti : Vous avez travaillé sur un projet d’envergure qui a duré quatre ans et qui a impliqué un nombre important d’étapes et de médias. Celle de la recherche d’abord et, ensuite, la mise en place d’une conférence, d’une exposition, d’un livre et d’un documentaire. Comment ce projet a-t-il commencé ?
A. Butticci :
Le projet a démarré doucement. Cela a commencé en 2008 par quelques entretiens avec ces nouveaux leaders religieux installés en Italie et venant du Nigeria et du Ghana. Le projet est axé sur la rencontre entre le christianisme venant d’Afrique et le catholicisme italien. L’idée était de porter un regard sur le pentecôtisme africain et la manière dont il a « atterri » et continue d’atterrir en Italie. Il y a énormément d’études aujourd’hui sur le pentecôtisme au niveau global mais nous avons voulu mettre en évidence la particularité de ce qui se passe dans ce pays : un pays dominé par l’église catholique et qui aujourd’hui fait face à un nouveau pluralisme religieux et culturel.
Comment définiriez-vous le pentecôtisme ?
A. Butticci :
Le pentecôtisme est l’une des expressions du christianisme. Il exprime la croyance et l’appartenance de façon très passionnée. Les pentecôtistes croient dans la délivrance et dans la guérison divine. Ainsi, c’est une sorte de religion qui reconnecte l’esprit et le corps, ce dernier étant le protagoniste d’une nouvelle relation avec le divin. Il est facile d’imaginer qu’une religion si passionnée pose un vrai défi à l’église catholique qui est très stricte, à l’instar de sa liturgie ; une religion qui essaye de minimiser la manifestation du surnaturel, de la puissance divine, de la délivrance. La rencontre entre ces deux expressions du christianisme est au cœur de cette recherche.
Comment le projet a-t-il commencé pour vous, Andrew ? Comment vous êtes-vous intéressé aux églises et à la religion ?
A. Esiebo :
J’ai grandi au sein de la religion catholique, j’étais ainsi rompu à cette même doctrine dont le système de croyance est très structuré. Je me suis joint par la suite à ces mouvements au Nigeria : ce qui m’a intrigué alors furent les diverses manières qu’ils emploient pour professer leur foi. Ainsi, c’est tout naturellement que j’ai voulu les documenter, elles reflètent leur monde matériel, la dynamique dans laquelle ils professent leur foi : à travers des émotions, l’utilisation d’objets, la manière dont ils utilisent les médias pour atteindre les gens. J’ai commencé ce projet en 2006 et Annalisa s’est ensuite mise en contact avec moi en m’indiquant qu’elle travaillait sur quelque chose de semblable. Dès lors, il n’était pas très difficile de penser à une collaboration et c’est ainsi que cela a débuté.
A. Butticci : Ces religions étant très passionnées, j’ai estimé qu’un pendant visuel était nécessaire. La photographie, la vidéo et l’enregistrement audio sont les outils méthodologiques que nous avons adoptés. Le projet essayait aussi d’expérimenter la rencontre entre les sciences sociales – la sociologie et l’anthropologie – et la photographie. Je voulais compléter le travail sociologique avec des matériaux qui auraient pu être partagés avec la communauté scientifique, les étudiants, mais aussi, plus largement, avec le public. Il y a cette très mauvaise attitude dans le monde universitaire : il semble que les chercheurs écrivent seulement dans un entre-soi, leurs articles demeurant dans le cercle académique. J’ai pensé qu’il était important de partager cette recherche avec un public plus vaste et cela a marché.
Avez-vous commencé à travailler ensemble au Nigeria ?
A. Butticci :
Oui, à Lagos. C’est au Nigeria que nous avons réalisé notre premier terrain de recherche, Andrew a enchaîné le sien par la suite en Italie en tant que photographe et réalisateur. Nous avons travaillé ensemble pendant une année avant de présenter les premiers résultats de notre recherche en juin dernier, quant au bilan final de ce travail, ce sera présenté en mars 2013, sous la forme d’un documentaire et d’un catalogue photographique.
A. Esiebo : Collaborer avec Annalisa, avec le support d’un point de vue académique, m’a donné la mesure de la profondeur que je pouvais atteindre dans le travail d’interprétation de ces travaux ou imageries. Au sujet du travail de terrain, elle me l’a rendu beaucoup plus facile, puisqu’elle y avait déjà travaillé. Lorsque j’étais au Nigeria, je travaillais de manière indépendante mais pas très intime. Je travaillais avec une certaine distance – ce que de nombreux photojournalistes font -, en gardant une distance avec mes sujets. Grâce à ce projet commun avec Annalisa, j’ai pu obtenir une intimité qui me manquait lorsque je travaillais seul. Le fait d’établir une proximité m’a permis de comprendre la disposition d’esprit de ces personnes et, particulièrement, celle des croyants.
Andrew, votre travail est généralement associé à la photographie : cela a-t-il été la même chose pour vous de travailler avec la photographie et la vidéo ?
A. Esiebo :
En photographie, on pense en terme de cadres, tandis qu’avec la vidéo on réfléchit en termes de durée. Au départ, cela a été plutôt un défi mais maintenant je me suis habitué à penser à leurs spécificités, en termes de cadre et de durée, de manière simultanée. Cela a été une expérience formidable. Je vois toujours la vidéo comme une extension de la photographie.
J’étais en train de regarder les images en ligne et je me suis aperçue qu’il y avait là deux styles : il y avait des images très paroxistiques et spectaculaires et d’autres, en plus petit nombre, très épurées. Les deux genres, ensemble, sont très différents. Généralement, vous prenez…
A. Esiebo :
… Des images très animées !
Oui, ainsi j’ai été surprise de voir cela.
A. Esiebo :
Quand je suis arrivé en Italie, nous avons visité des églises. Ce qui a été saisissant était de voir la conception de l’autel qui était similaire à ceux que je voyais au Nigeria. Je vois cet espace comme étant très déconnecté de la réalité en Italie. Ainsi, j’ai pensé d’utiliser l’autel comme une manière de montrer l’identité de ces gens en Italie. J’ai été très curieux de comprendre ce qui avait inspiré ces personnes, qui sont désormais très loin de chez eux, pour concevoir ce type de design ici, en Italie.
A. Butticci : Je pense que ce qui était très frappant était la couleur de ces autels. Il y a là une exubérance de couleur et de beauté et cela est bouleversant si l’on considère leur emplacement. Ces églises se trouvent dans les banlieues des villes, dans des zones industrielles très pauvres et très laides, où, le dimanche, il n’y a pas âme qui vive. Mais une fois la petite porte ouverte, on y trouve une explosion de couleur et de beauté. Comme Andrew l’indiquait, ces espaces ressemblent à des lieux de résistance.
Où avez-vous travaillé en Italie ?
A. Butticci :
Nous sommes allés à Padoue, Vérone, Vicence, Brescia, Bologne, Rome, Florence mais aussi dans de petits villages tels que Villa France et autres dans les environs de Vicence et de Rome.
Quant au Nigeria ?
A. Butticci :
Nous avons travaillé uniquement à Lagos.
Ce serait intéressant de connaître quelques anecdotes…
A. Esiebo :
L’histoire de la MoF ! Comme je le disais, la première fois que nous sommes allés dans cette église africaine…
A. Butticci : Il s’agit de la « Mountain of Fire Miracle Ministry » qui est l’une des églises de délivrance les plus populaires au Nigeria. Leurs offices sont très chargés au niveau des émotions : des femmes tombent possédées par la puissance de l’Esprit. La première fois qu’Andrew a assisté à l’un de ces événements, ce fut en Italie, même pas au Nigeria ! Raconte ce qui s’est passé…
A. Esiebo : Je ne suis pas très à l’aise avec ces moments très chargés : pour moi, lorsque l’on prie, l’on ferme simplement les yeux ; j’étais surpris de voir ces gens passionnés mouvoir les corps et, soudainement, l’un d’entre eux est tombé à côté de moi. J’ai été effrayé.
Vous étiez alors dans un espace religieux, comment les gens réagissaient-ils à la caméra ?
A. Esiebo :
Je ne pense pas que les gens se préoccupaient de cela. Mais à Lagos, au début, j’étais très réticent à les photographier parce que le fait de tomber est un aveu de faiblesse, on s’abandonne à la faiblesse. J’étais un peu réticent à photographier cela. Puis, l’homme à la caméra me dit : « Vas-y, photographie cet homme au sol ! »
Qui vous a dit cela ?
A. Esiebo :
L’église est pourvue d’une équipe camera. Ils insistaient toujours beaucoup auprès de moi pour que j’aille photographier ce genre de choses. Il était important pour eux de montrer la manifestation de Dieu à travers ces gens qui étaient délivrés. Le fait qu’ils soient sur le plancher est une façon de montrer la délivrance. Pour moi, le fait qu’une personne se jette par terre n’est pas nécessairement une preuve de délivrance mais, pour eux, c’est une sorte de garantie.
A. Butticci : Mais au tout début, au Nigeria et en Italie, nous avons dû négocier notre présence. Nous ne pouvions pas arriver là-dedans sans préalables. Nous avons dû nous présenter, parler à l’ensemble de la communauté : « Nous sommes en train de faire cela » ; « Merci de nous permettre de rester avec vous aujourd’hui » ; « s’il vous plaît, ne soyez pas timides devant la caméra ». D’abord, nous avons dû nous familiariser avec les gens. Le début du projet a requis un temps de négociation.
Le projet est centré sur l’Italie. La conférence et l’exposition ont aussi eu lieu en Italie. Comment le projet a-t-il été reçu ?
A. Butticci :
La réception de la communauté scientifique internationale a été très enthousiaste. J’ai reçu des e-mails de la part de collègues aux États-Unis, en Afrique et de partout en Europe, qui étaient intéressés par l’événement parce qu’il s’agissait de la première recherche sur le pentecôtisme africain en Italie. L’exposition a également été très bien reçue par mes collègues, dont bon nombre d’entre eux ont posé des questions au sujet des images. Certains voulaient les acheter, d’autres amener l’exposition ailleurs. Je ne sais pas comment la ville a reçu ce travail. Je dois dire que le lieu qui a accueilli l’exposition, la mairie de Padoue, est très prestigieux : ainsi, du point de vue politique, cela a représenté un accomplissement très considérable. Il était important pour un photographe africain d’être là. Mais je ne sais pas comment l’ensemble de la société et du milieu de l’art qui, je pense, sont très conservateurs, a reçu tout cela.
Qu’est-ce qui va se passer par la suite ? La vidéo va-t-elle sortir ?

A. Butticci :
Le travail sur la vidéo a été terminé en décembre 2012. J’aimerais beaucoup que cela soit projeté à différents endroits, non seulement en Italie, mais aussi au Nigeria et au Ghana. Pour le moment, cela sera présenté dans les universités de Toronto, Boston, Sydney et lors de la conférence annuelle de l’International Society for the Study of Religion qui se tiendra en Finlande. Quant à l’exposition, ce serait bien de la faire tourner également, ainsi que le catalogue.

[Project’s website]
[Andrew Esiebo’s website]
Padoue, Italie, le 4 septembre 2012

Traduction française de Marian Nur Goni///Article N° : 11248

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Les images de l'article
© Andrew Esiebo, 2012
© Andrew Esiebo, 2012
© Andrew Esiebo, 2012
© Andrew Esiebo, 2012





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