Quand la musique du texte n’en finit pas de résonner

Entretien de Sylvie Chalaye avec Gora Diakhaté et Isa Armand

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Pourquoi avoir choisi de continuer l’aventure avec ce texte de Baldwin, puisque Gora Diakhaté l’avait déjà travaillé avec un autre metteur en scène ?
Gora Diakhaté : Pour moi le précédent projet n’était pas encore arrivé à sa maturité, à l’épanouissement du texte. J’ai senti cela comme une frustration.
Isa Armand : Il y a quelque chose d’assez passionnel pour la langue. Amener cette littérarité au théâtre était une gageure, et nous avons, je crois, trouvé une façon de la dire et de l’entendre.
Pourtant la parole originale de Baldwin est ici  » filtrée  » par la traduction d’abord, puis le travail d’adaptation…
Isa Armand : Je pense que la manière dont Kwahulé a travaillé sur la langue originale, tout en la respectant, l’a vraiment tendue vers un espace scénique ; il a trouvé une espèce de tension entre le fond et la forme qui convoque nécessairement l’espace de la profération.
Comment définiriez-vous le thème de cette pièce ?
Gora Diakhaté : La pièce est comme une poupée gigogne. On part du lien fraternel pour se retrouver dans la mémoire en traversant des questions sociétales. L’écriture de Baldwin est large, elle part d’un point précis, à savoir ces préoccupations d’Africain-américain pour, peu à peu, nous entraîner dans des interrogations plus universelles.
Quels sont les points d’attache personnels, les éléments d’identification, que vous entretenez avec cette œuvre ?
Gora Diakhaté : La lecture que j’avais de ce texte me ramenait à des choses personnelles. Mais au-delà, le texte était pour moi l’occasion de rendre hommage à certaines personnes, à une époque et à un tournant de l’Histoire de la communauté noire qui s’est jouée aux USA dans les années 60.
On sait que dans la communauté noire le mot  » frère  » ne s’emploie pas comme ailleurs. Du coup la notion de fratrie, la responsabilité vis-à-vis du frère, l’impossible amour prennent ici une dimension métaphorique… Cette dimension-là, qui dépasse les considérations sociétales, fait-elle aussi partie du choix du texte ?
Isa Armand : Pour moi, oui, c’est le côté métaphorique qui a ouvert l’espace de travail. La question que pose le  » frère  » et le lien qui se construit… Et d’ailleurs est-ce un lien qui se construit, qui s’invente ? Comment on l’honore ? Comment on le tisse ?
Comment définissez-vous l’adresse du texte ?
Gora Diakhaté : C’est un homme qui revisite son histoire, donc qui se parle à lui-même. Et tout le travail qu’on a fait a consisté à se dire :  » Tu ne racontes pas l’histoire, tu te racontes l’histoire « .
Il se crée un vrai dialogue entre le musicien et le comédien. Comment s’est construite, au niveau de la mise en scène, cette relation ?
Isa Armand : On a dans un premier temps travaillé sur des propositions déjà définies par le texte. Ensuite Pierre a fait d’autres propositions.
La musique est aussi présente par des éléments scénographiques. Pourquoi cet amoncellement de pupitres ?
Isa Armand : Pour moi la pièce parle d’une quête de compréhension, de démêlage d’une existence dans le défilement des personnes qui l’ont traversée. Il y a à travers ces pupitres, comme si la pensée était une forêt, un écheveau, des choses embrouillées avec des émergences dont on ne perçoit pas forcément le sens. Car le sens n’est pas aisément discernable dans l’immédiateté, dans le feu de la vie. J’ai voulu traduire l’idée d’une chose en fatras dont il faudra nécessairement, à un moment, chercher le sens.
On a tendance à considérer Baldwin comme un auteur violent, voire  » brusque  » comme dans La prochaine fois le feu, par exemple. En même temps ce sont des textes d’une rare humanité. A quel endroit tout cela se situe-t-il dans ce spectacle ?
Isa Armand : Je pense qu’on y retrouve les thèmes récurrents chez Baldwin : la fraternité, la filiation, la mémoire, la prise de conscience de l’individu face à l’histoire et aux questions sociales… La nouvelle est un concentré de toutes ses thématiques. La violence ici se situe dans l’antagonisme des trajectoires des deux frères dans le contexte des Droits Civiques aux Etats-Unis. Il est important que le projet s’appuie sur cela et qu’on puisse aujourd’hui le revisiter, le réentendre et que ça continue à faire écho. Cette approche était déjà affirmée dans l’adaptation de Kwahulé.
Gora Diakhaté : Du plateau, c’est étrangement un spectacle très tendre, alors même qu’il n’y a aucune tendresse dans l’expérience de Sonny. Il y a au contraire une violence de chaque instant, car Blues pour Sonny c’est le combat de Sonny pour rester digne, pour affirmer son humanité et ne pas sombrer dans la bêtise, la violence, le n’importe-quoi… C’est un homme qui se bat contre lui-même pour ne pas avoir à faire violence aux autres. C’est ici qu’on peut reparler de la dimension sociale de l’œuvre et dire que Sonny lutte d’abord contre le conditionnement social dont il est l’objet. Sonny n’a pas conscience de ce conditionnement, il en a la prescience, et la drogue l’incarne. Pourquoi se drogue-t-on ? Pourquoi / Comment trouvent-ils les moyens de se droguer ? Pourquoi la société leur donne-t-elle les moyens de se détruire ? Toutes ces interrogations sont au cœur de l’œuvre de Baldwin qui, dans un échange épistolaire, écrivait à son neveu :  » Tu es né dans un pays où tu n’étais pas voué à l’excellence, tu étais voué à la médiocrité « . Cependant, malgré la  » fatalité « , si tu sais qui tu es et d’où tu viens, rien ni personne ne peut t’empêcher d’aller là où tu veux aller. Baldwin c’est d’abord cela, une clairvoyance acérée, douloureuse constamment irriguée par une générosité absolue.
Vos projets ?
Isa Armand : On a envie de continuer à travailler sur ce lien avec la musique. Par rapport à l’identité de la compagnie Alihosa que nous avons créée, cette tension jazz et écriture contemporaine me semble à la fois passionnante et fondée. J’ai encore envie de fouiller cette thématique, cette prise de parole. Peut-être avec plusieurs interprètes.
Gora Diakhaté : Moi j’aimerais beaucoup poursuivre cette rencontre avec le jazz. C’est la musique de la liberté, celle qui a entre autres accompagné la libération de l’Europe du nazisme. Il me semble qu’au creux de cette musique il y a un questionnement face au réel dans un monde qui se déréalise de plus en plus.

Blues pour Sonny, d’après une nouvelle de James Baldwin, adaptation de Koffi Kwahulé, mise en scène Isa Armand, création lumière : Môh Aroussi, musique originale : Pierre Christophe, avec Gora Diakhaté et Pierre Christophe au piano. Compagnie Alihosa / Théâtre Le Colombier à Bagnolet.///Article N° : 3541

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Les images de l'article
Gora Diakhaté dans Blues pour Sonny, une nouvelle de James Baldwin, adaptation Koffi Kwahulé, mise en scène Isa Armand © Jean-Louis Armand




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