Corps étranger, de Raja Amari

Le trouble de l'intrusion

Sorti le 22 février en Tunisie, le nouveau film de Raja Amari (Satin rouge, Les Secrets, Printemps tunisien) a été sélectionné à Berlin, Toronto, Dubaï, Busan, et sera présenté le 29 avril et le 2 mai en avant-première nationale au Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient.

« Accueillir l’étranger, il faut bien que ce soit aussi éprouver son intrusion »

L’Intrus, de Jean-Luc Nancy, Galilée 2000, p.12

Samia s’en est tirée de peu. Autour du bateau naufragé, les corps s’enfoncent sous les eaux en une danse macabre, dispersant objets et photos de famille. Expérience traumatique où le film nous immerge. Samia a réussi à émerger et gagner la côte. On la retrouve à Lyon, à la faveur d’une de ces ellipses que Raja Amari affectionne, dans son désir de ménager au spectateur le loisir de compléter lui-même le récit. Mais aussi parce que, même si les ingrédients sont là, ce qui l’intéresse se situe ailleurs que dans la description réaliste de la clandestinité. Et c’est vrai qu’elle parvient très bien à nous étonner.

Samia (Sarah Hannachi, lumineuse comme dans Bidoun 2 de Jilani Saadi) est un personnage hors du commun, fuyante, méfiante, frêle mais déterminée, en voie d’émancipation, qui repère très vite comment on l’utilise (quand on lui laisse la vaisselle), et qui sait se saisir des voies de la débrouille individuelle. Elle délaisse vite Imed (Salim Kechiouche, vu dans La Vie d’Adèle d’Abdelatif Kechiche) qui la recueille mais voudrait l’encadrer et se fait embaucher par une riche veuve, Leila (l’incomparable Hiam Abbass qui tenait le rôle principal de Satin rouge), une immigrée d’une autre époque.

Une ombre plane, parfois matérialisée par quelqu’un qui suivrait Samia sans que cela ne se vérifie, plongeant le récit dans le mystère et Samia dans la crainte. Cette ombre, qui sent le spectre djihadiste, c’est ce qu’a voulu fuir Samia mais qui la rattrape comme un piège auquel elle ne peut échapper, une menace qui lui colle à la peau. Rien d’étonnant à ce que le titre insiste sur cette corporalité de celle qui arrive sans prévenir, comme surgie du dedans. Elle est l’étrangère, celle qui utilise la surprise et la ruse, qui force sa présence sans y être invitée. Entre Samia et Leila, un jeu de méfiance et fascination réciproques se met en place où chacune doit baisser la garde pour se ménager un accès à l’autre, baisser son immunité pour accueillir l’énergie de l’autre.

Cette énergie est du domaine du désir. Attirance pour une peau jeune de la part d’une Leila en manque de sensualité depuis la mort de son mari et dont la vie fut trop cadrée. Fascination pour la réussite sociale de la part d’une Samia en quête d’avenir dans un monde encore inconnu. En réduisant les protections, l’une et l’autre font l’expérience de ce qu’un corps étranger provoque : le sentiment diffus, complexe et dérangeant d’être étranger à soi-même.

Cela ne les rapproche pas plus pour autant, car l’intrusion du désir ne se limite pas au couple féminin : le séduisant corps d’Imed fait son effet sur Leila, ouvrant une béance que Samia voit comme le retour de la menace. C’est le début d’un engrenage où chacun devient son propre intrus, incertain sur ses sentiments, soumis à la passion, capable de trahison. Comme dans Les Secrets (2009), Raja Amari laisse planer les ambiguïtés qui travaillent les êtres, les secrets que chacun couve sans s’épancher mais qui marquent les comportements. Ce recours à l’intime sans renier le contexte politico-mental de notre époque, conjure la vision globalisante et réductrice de l’immigration en particularisant des personnages complexes, contradictoires dans leurs rapports.

Comme dans Satin rouge et Les Secrets, le trio sensuel génère le trouble et stimule le récit par ses effets de miroir et sa sortie de la dualité. Raja Amari saute volontiers des étapes pour aller au fond de ce qui ébranle chacun. Le pari est osé tant il peut incommoder le spectateur et nécessite une grande subtilité de mise en scène, mais la réalisatrice a montré dès Satin rouge qu’elle sait orchestrer le rapprochement des corps et la violence nécessaire de l’émancipation. La bande-son et la musique mais aussi les clairs-obscurs des traboules lyonnaises (ces passages étroits qui permettent d’aller d’une rue à l’autre à travers les pâtés de maisons) facilitent les sauts entre le réel et une hallucination puisant dans la hantise. Son instinct de survie n’empêche pas Samia de rester obsédée par le traumatisme du naufrage et la crainte de celui qu’elle a trahi.

Issu d’une lente maturation après un atelier Sud-écriture et retardé par un difficile financement, balancé par les évolutions politiques, Corps étranger n’en offre pas moins une vision incisive et pertinente de l’immigration. Au-delà de son discret plaidoyer pour l’émancipation féminine et la transgression face à l’obscurantisme, il tisse la trame du trouble que provoque dans une société comme au fond des êtres un corps étranger. Pour Raja Amari, accueillir l’étranger n’est pas une affaire de morale mais de liberté qui se construit dans l’expérience, dans le rapport entre les êtres. Samia et Leila y mettent leur intelligence et leur sensibilité, et c’est ainsi qu’en fin de film, elles peuvent accéder à la paix.


Corps étranger de Raja Amari – Bande Annonce

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