La servitude dans les sociétés de l’Océan Indien ? L’actualité du passé…

Entretien d'Ayoko Mensah avec Christiane Rafidinarivo

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Politologue à l’Université de la Réunion et consultante internationale, Christiane Rafidinarivo a publié en 2009  » Empreintes de la servitude dans les sociétés de l’océan Indien  » (1). Cet ouvrage rend compte de dix ans de recherche sur l’héritage, toujours actuel, de la traite et de l’esclavage dans cette région. Une étude passionnante et dérangeante qui ouvre l’espoir d’un nouveau chemin vers la liberté.

Aujourd’hui, l’héritage de l’esclavage et de la traite ne se trouve pas seulement dans les origines de la population réunionnaise dont plus de 70% a une ascendance malgache et africaine, issue des migrations de la traite. Il est toujours à l’œuvre dans les sociétés de l’océan Indien où il structure et retravaille les institutions, les mémoires et les savoirs. Durant dix ans, Christiane Rafidinarivo a étudié les processus de transmission de ces  » empreintes de servitude  » tant chez les descendants d’esclaves que chez ceux des maîtres.  » Il s’agit le plus souvent d’un imaginaire social recomposé, parfois déconnecté des réalités historiques, mais dont les effets sont réels et récurrents dans la plupart des rapports sociaux, des relations interpersonnelles, des rapports marchands mais aussi dans le champ des représentations politiques (le discriminant noir et blanc, par exemple) et jusque dans l’occupation de l’espace. (…) Leur décodage s ‘avère d’autant plus complexe que s’est constitué au cours du temps une sédimentation de représentations issues des contextes économiques et politiques qui ont suivi la traite et l’esclavage (colonisation, post-colonisation, mondialisation) et dans lesquels la rémanence se trouve dissociée du fait historique proprement dit.  »
Comment vous êtes-vous intéressée à la question de l’esclavage et plus particulièrement aux  » empreintes de la servitude dans les sociétés de l’Océan Indien  » ?
Il y a le fait que j’enseigne à des Réunionnais à la Réunion. L’histoire inconnue ou méconnue des Réunionnais m’a intriguée et pour approfondir mes recherches, j’ai exploré les passerelles entre mémoire et histoire, de la France et de Madagascar, qui ont peuplé ce territoire français et contribué à la nation française.
Mes recherches sont sur les interactions entre le pouvoir étatique et les autres pouvoirs. J’ai découvert ainsi les spécificités de l’émergence de l’Etat dans les sociétés de l’océan Indien. Les résultats de mes travaux montrent que trois facteurs l’ont favorisée. D’une part, le commerce extérieur, fait essentiellement de commerce d’hommes du IXème au XIXème siècle, est la principale source de monétisation. D’autre part, le développement des cultures céréalières et/ou de rente et la capacité à s’armer et à défendre cette nouvelle organisation avec les revenus de la traite consolide la sédentarisation. Le pouvoir, de plus en plus centralisé et territorialisé de par l’organisation des activités et revenus de la traite, tend à devenir ou à s’investir en Etat.
Que recouvrent les  » empreintes de la servitude dans les sociétés de l’Océan Indien  » ? Sont-elles différentes selon les espaces géographiques ou révèlent-elles des traits communs ?
La servitude est un phénomène universel.  » Slave  » est la racine du terme esclave. Tous les continents, Rome, l’Europe, la France, les Etats-Unis, l’Orient ont pratiqué l’esclavage et la traite. La servitude est caractérisée par la dépendance vitale et la soumission. Ce sont les situations de servitude qui sont spécifiques ou inédites. En malgache, la racine polysémique  » levy  » se retrouve dans la sémantique de l’esclavage. C’est un repère mémoriel de l’esclavage juif en Egypte et de l’ouverture des eaux. C’est aussi un repère sémantique austronésien d’enfouissement et de dissolution qui sert à figurer l’anéantissement servile. Tout le lexique malgache du commerce est issu du vocabulaire de la traite des régions riveraines de l’océan Indien. Mon ouvrage présente d’ailleurs un lexique de recherche.
Les flux séculaires de migrations serviles de l’océan Indien concernent l’Asie, le Sud-est asiatique, l’Inde, la Perse, la Méditerranée, le Yémen, l’Afrique de l’Est, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique des deux mers océan Indien-Atlantique, Madagascar, l’Europe, les Amériques, les Mascareignes.
Dans les sociétés de l’océan Indien, les empreintes de la servitude sont présentes dans la langue, les représentations, les valeurs. Elles se retrouvent aussi dans les pratiques relationnelles et organisationnelles. Elles se sont constituées au travers de différentes situations de servitude : servage, traite, colonisation, pauvreté. Les Etats du Swaziland ou du Lesotho par exemple, se sont construits contre le colonialisme. Le fait historique de traite ou de colonisation peut être aboli mais ses effets sont actuels. Comme Machiavel l’a déjà distingué, la vérité du fait est une chose, la vérité effective, c’est-à-dire dans ses effets, notamment dans la culture politique, en est une autre. Ce sont les empreintes que mes travaux éclairent.
Vous dites à propos de votre travail qu’il a consisté durant plus de dix ans  » à observer la reproduction actuelle de phénomènes de servitude passés et leurs processus de transmission « . Vous ajoutez :  » il s’agit d’observer comment le passé esclavagiste continue d’influencer notre présent alors même que cette histoire n’existe plus.  » Vous distinguez à ce propos deux formes de transmission : une forme consciente et une forme inconsciente. Comment interagissent ces deux formes dans les sociétés?
La forme consciente de transmission est l’éducation, la culture, la socialisation. La perpétuation ou la déconstruction de la hiérarchisation de la servitude est ainsi transmise de manière intentionnelle. Cela se retrouve dans les règles d’alliance matrimoniale, de transmissions patrimoniales ou de codes de fréquentations, de voisinage, de corporations. C’est une transmission dite intergénérationnelle.
La forme inconsciente de la transmission ou transgénérationnelle, est beaucoup moins connue. Elle est repérable par exemple par les comportements de supériorité ou d’infériorité ou la violence de ses manifestations, agressives ou victimaires, souvent raciales ou intrafamiliales, parfois après plusieurs générations de résilience.
Identifier et caractériser les formes inconscientes de transmission transgénérationnelle m’ont demandé plusieurs années d’observation et de vérification sur la dimension collective, c’est-à-dire référentielle, de la transmission et de son surgissement dans les corps, les actes, les organisations, les processus de décision.
Les enquêtes mettent en lumière les racines inconscientes et transmises du racisme, du mépris et de la honte sociaux, des organisations et processus de décision privatifs de liberté, mais aussi des stratégies conscientes et inconscientes de liberté. Les empreintes de la servitude sont aussi l’humanisme et la liberté, et des formes très fortes de solidarités, comme par exemple l’organisation des territoires et pouvoirs marrons ou la défense des droits de l’homme.
Vous étudiez particulièrement l’empreinte de l’esclavage sur l’organisation du travail dans les sociétés réunionnaises et malgaches. Cette empreinte semble encore omniprésente. Comment expliquez-vous cette continuité ?
La caractéristique de l’organisation du travail de masse dans les sociétés de l’océan Indien durant plusieurs siècles pourrait se résumer par l’ordre sans la liberté. En effet la rationalisation de l’organisation du travail est étroitement liée à la massification du travail de l’esclave avec le système de production esclavagiste.
Par ailleurs, d’autres formes de travail sont des servitudes dont les conditions sont très proches de la servitude. En effet, le travail collectif à différentes époques est un impôt payé par les libres sous forme de corvée : la corvée mutuelle des communautés-territoires, la corvée fiscale due par les sujets des monarchies, le service de travail obligatoire des colonies.
Cela laisse des empreintes sur les représentations du travail. Il y a par exemple, l’idée que le travail asservit, qu’il ne rend pas libre ou que plus on fait faire, plus on est libre. Les revenus du travail procurent la liberté mais la valeur qui leur est accordée est réévaluée en permanence en fonction des relations au travail, notamment hiérarchiques, et des conditions de travail. Il arrive que le sentiment de se retrouver en situation servile déclenche des décisions et comportements inattendus de contestation ou d’abandon de travail ou encore de surcompensation en salaires, avantages et privilèges.
La faiblesse de la rémunération du travail et les très importants écarts de salaires sont les séquelles de l’organisation servile du travail. Les conditions de travail aujourd’hui s’apparentent trop souvent encore à la servitude. La concurrence sur le marché du travail favorise cela et il arrive que ça exacerbe la violence collective, notamment xénophobe, comme il y en a eu en Afrique du Sud en juin 2008. La Southern African Development Community, organisation régionale d’Afrique australe, prévoit l’ouverture des frontières entre les 15 pays membres pour fluidifier les marchés. Aujourd’hui, les politiques budgétaires en France incitent la Réunion à développer des activités économiques régionales. Quelles incitations et quelles régulations anticiper pour favoriser la prospérité de tous ?
L’un des aspects essentiels de vos recherches consiste en un travail comparatif entre l’imaginaire social à la Réunion et à Madagascar. Que révèle cette comparaison ?
Cette comparaison révèle les images imaginaires de la servitude et des libertés.
L’imaginaire social était très empreint de péjoration raciale, de honte et de silence à la Réunion. Cela a été une surprise si grande que j’en ai cherché le secret. J’ai découvert le construit social et le lien imaginaire d’une histoire empreinte de violence, mais le secret c’est le pouvoir. Et le secret du secret c’est le pouvoir du pouvoir. L’impuissance de la servitude et la puissance de la liberté.
Le miracle réunionnais vis-à-vis de l’imaginaire malgache, c’est l’injonction des cultures malgaches au moment des séparations qui a traversé l’anéantissement de deux siècles de servitude :  » veloma « , vis, sois immortel de toutes les manières possibles. Parfois la seule possibilité est d’avoir des enfants ou de cultiver un champ, un jardin. Ou de cultiver un chant dont un autre fera sa liberté, un jour, dans dix générations, après  » un mariage et trois enterrements « . Ou d’être aimé.
Le miracle malgache c’est de donner sens au monde de manière inlassable, à l’être au monde de manière philosophique, spirituelle, du sens partagé. Que cela devient-il quand on est confronté à l’anéantissement collectif, au désordre ontologique, au délitement du sens politique ?
Comment ont été accueillis vos travaux, non seulement à la Réunion mais plus largement dans le champ de la recherche universitaire sur la traite négrière et l’esclavage ?
En un mot, innovant en transversalité. Ces recherches ont bénéficié d’une bourse  » Hommes et Sociétés  » du Centre National du Livre.
Désormais, de nombreuses manifestations ont lieu chaque mois de mai en France autour de la mémoire de la traite, de l’esclavage et de ses abolitions. Quel regard portez-vous sur ces commémorations ? Avez-vous participé cette année à des manifestations dans ce cadre ?
Commémorer est une façon collective de défaire les cycles de violences collectives et individuelles en les rendant à la conscience collective de génération en génération. Cette commémoration durable est importante car l’expérience montre que le surgissement destructeur de violences anciennes, voire ancestrales, peut disparaître puis réapparaître trois ou quatre générations après. C’est aussi l’affirmation de la valeur libératrice du savoir.
Cette année, j’ai présenté mon livre dans un cycle de conférences universitaires et grand public. Le 26 juin 2010, commémoration de l’indépendance de Madagascar, j’étais à Saint-Paul de la Réunion où se sont installés les premiers habitants de la Réunion, Malgaches et Français libres.
Poursuivez-vous vos recherches ?
Il y a trente ans, je voulais écrire un livre sur la servitude. Le Mexique était en rupture de paiements, l’Amérique Latine risquait les faillites d’Etat en chaîne, la Hongrie surendettée, demandait secours à Bretton Woods, les émeutes de la faim secouaient l’Egypte, l’Afrique risquait l’insolvabilité publique et le monde, la plus grande crise de paiements connue. La conditionnalité des aides et prêts mise en place pour l’endiguer ont mis de facto beaucoup d’Etats et d’acteurs de l’économie en situation de servitude pour dette : dépendance vitale et soumission. Les mesures mises en place par le système des paiements internationaux, pour leur permettre de continuer à accéder aux transactions internationales en font une  » servitude volontaire « . C’est ainsi que j’ai commencé mes recherches sur les interactions entre le pouvoir étatique et les autres pouvoirs. Quelle est l’interaction de l’action publique et de l’action économique ?
Aujourd’hui, le monde est confronté à une situation de crise qui génère une précarisation et une pauvreté massives inattendues. L’Europe a du mettre en place un plan de lutte contre la pauvreté pour elle-même et des mesures budgétaires sans précédent. La Chine va avoir à gérer plusieurs dizaines de millions de chômeurs. Innovation et protection sociale suffiront-elles à redynamiser l’économie de manière durable aux Etats-Unis ? Qu’en sera-t-il des taux de croissance exceptionnels que les pays d’Afrique ont acquis? Comment les ressources financières mondiales vont-elles se répartir, à quels niveaux et dans quelles conditions ? Quelles régulations des inégalités, des conflits et des violences anticiper ? Autant de questions qui conduisent ma réflexion et mes recherches.

1. Empreintes de la servitude dans les sociétés de l’Océan Indien – Metamorphoses et permanence, Christiane Rafidinarivo, Editions Karthala Paris, 2009.Paris, juillet 2010///Article N° : 9668

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Couverture du livre : Alexandre Ekué Mensah, d'après l'œuvre originale "Marine" (1995), encre de Chine sur papier.




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