Les Étonnants Voyageurs à Brazzaville :

"L'entrée en dialogue des différentes cultures du monde"

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Pour la première fois, et ce après des escales à Bamako et Port au prince, le festival littéraire des Étonnants Voyageurs fait escale à Brazzaville (Congo) du 13 au 17 février 2013. Quelques semaines avant le début du voyage, rencontre avec Michel Le Bris.

Tel un homme affairé, quelque peu courbé par le poids des documents transportés et des dossiers à gérer, Michel Le Bris arrive avec quelques minutes de retard. De passage à Paris, son programme est minuté. Et pourtant il prend le temps de raconter, de développer son regard « d’auteur » sur le monde, mais aussi cette aventure Étonnants Voyageurs, dont il mène le bateau depuis 23 ans.
« La vision que les gens ont de l’Afrique reste l’Afrique du cauchemar, de la misère », déplore Michel Le Bris, écrivain, fondateur du festival de littérature Les Étonnants Voyageurs, crée en 1990 à Saint-Malo (Bretagne). À l’orée de la première édition à Brazzaville, le 13 février 2013, il publie, avec l’écrivain Alain Mabanckou, un ouvrage collectif L’Afrique qui vient, aux éditions Hoëbeke. Un titre pour le moins racoleur. Michel Le Bris explique : « L’Afrique qui vient n’est pas l’Afrique rêvée par ceux qui ont fait les indépendances africaines. Quand les États acquièrent l’indépendance, le but était de retrouver l’Afrique pour sortir de l’ère de la colonisation, avec notamment le mouvement de la négritude. Sauf que cela ne s’est pas passé comme ça. Et l’Afrique nouvelle aura connu la période de l’exil, la dernière génération de l’exil massif concernant les écrivains : la génération de Mabanckou, Waberi etc. »
Cette génération sera bien présente au festival de Brazzaville et l’est aussi dans l’ouvrage collectif, qui est un ensemble de courtes nouvelles. Une génération qui s’est réunie dès les premières heures du décentrement des Étonnants Voyageurs à Bamako au Mali en 2000. Pendant huit ans, en alternance pendant quelques années avec Port-au-Prince (Haïti), le bateau accosté à Saint-Malo a quitté son port d’ancrage pour d’autres voyages et rencontres. « La première édition africaine m’a beaucoup surprise. Ces jeunes auteurs de l’époque pensaient en marge de la pensée officielle des intellectuels africains sur la question de la langue, du rapport à la France, à la nation. Ils sortaient des cadres de pensée nés des luttes anticoloniales. Ils se pensaient comme des écrivains normaux« .
Mais aux côtés des Mabanckou, Waberi, une nouvelle génération émerge, celle dont Michel Le Bris veut parler à Brazzaville, à l’instar des Sud-Africains Niq Mhlongo, Koppano Matlwa ou encore Chimamanda Ngozi Adichie. Ce sont les enfants d’Internet. Ceux nés avec les réseaux sociaux à l’international. Ceux qui grandissent dans des mégalopoles et qui communiquent avec le monde entier malgré le chaos que provoquent par ailleurs ces exodes vers les villes. « L’Afrique ancienne est en train de disparaître dans ces énormes cratères, que sont les mégapoles. Cette Afrique ancienne, ces images stéréotypées, est précipitée dans un énorme chaudron – je parle en tant qu’écrivain, il n’y a pas de jugement moral – comme la société française ou anglaise traditionnelle à la fin du XIXe siècle. Est alors sorti un autre monde comme est en train de sortir un autre monde à Johannesbourg, Nairobi, Lagos etc. Quand je vois des films faits par des humanitaires, des regards français sur des villes comme Lagos, elles vont être décrites comme un cauchemar. Ce qui n’est pas faux. Mais il faut dire aussi que cela sort un écrivain génial tous les mois, que c’est le troisième lieu de production de cinéma au monde, qu’il y a de la musique partout, des cinéastes avec une énergie exceptionnelle. Quand on a sélectionné les films pour le festival, on s’est rendu compte au fur et à mesure, qu’il ne restait plus aucun film sur l’Afrique mais seulement des films de l’Afrique, de jeunes réalisateurs africains. »
Seize films seront ainsi projetés durant les cinq jours de festival, à l’instar du documentaire The African Cypher de Bryan Little, prix du meilleur documentaire sud-africain au festival du film de Durban ou encore Espoir voyage de Michel Zongo, une fiction sur les migrations sud-sud en présence du réalisateur burkinabé.
Écrivains anglophones
Cette édition 2013 à Brazzaville marque un tournant avec la forte présence d’écrivains nigérians et sud-africains notamment, s’exprimant en langue anglaise. Leur intégration dans le festival des Étonnants Voyageurs est une nouveauté. En effet, la revendication première de ses initiateurs plaçait au centre la littérature-monde en langue française. La raison d’être du festival était selon les mots de Michel Le Bris de « tenter de renouer le dialogue entre les littératures du monde et la littérature française, s’appuyer sur le reste du monde pour ébranler un peu les murs des multiples chapelles qui nous emprisonnaient, aider à faire advenir, dans l’espace ainsi libéré, une littérature-monde en français ». (1)
Mais ce n’est pas anodin, puisque le festival s’inscrit désormais dans le mouvement international de la [World Alliance]. Dès lors l’édition de Brazzaville ouvre l’année mondiale de la littérature dans un calendrier d’une dizaine de temps fort à l’échelle internationale. « Il y a eu 10 ans pour installer le festival, pour faire passer le discours que nous voulions faire passer sur la littérature. Pendant 10 ans on s’est projeté à l’extérieur en créant des festivals qui ont nourri le festival de Saint-Malo. Et nous sommes désormais dans la troisième phase de l’effet de réseaux entre tous les festivals du monde pour entrer pleinement en dialogue avec tous ces festivals », explicite Michel Le Bris.
Une édition riche de nouveautés, de découvertes, que présage la programmation de Brazzaville. Mais qu’en est-il de l’inscription de ce rendez-vous sur le territoire local ? À Bamako, les reproches fusèrent régulièrement sur les problèmes d’accès aux livres des populations, mais aussi de la centralisation des événements dans [des espaces de la francophonie], à savoir les instituts et centres culturels français.
Ce à quoi Michel Le Bris s’empresse de rétorquer, quelque peu fatigué de ces attaques, semble-t-il : « Transporter des livres est un casse-tête. À Bamako on a quand même emmené 25 000 bouquins sans l’aide des pouvoirs publics. Pour les bouquins des auteurs, il n’y avait pas de réseaux de libraires donc très compliqué. L’acheminement des livres est plus facile à Brazzaville. On y a passé beaucoup de temps pour impliquer les plus d’acteurs possibles : les compagnies de théâtre, les slameurs etc. Il y a des rendez-vous dans les maisons de quartier, dans l’Institut, au palais du parlement etc. Il faut que ce soit leur aventure aussi. »
Et l’auteur-voyageur de conclure sur un ton sincèrement optimiste : « le festival à l’arrivée ne ressemble en rien à ce qu’on avait imaginé au début. La terre devient ronde, il n’y a plus de centre. Elle est multipolaire. L’Afrique est en train de prendre sa place dans ce mouvement. Il y a une vision de la mondialisation financière, de massification etc. La réponse n’est pas la crispation identitaire, de se barricader derrière des frontières mais une autre vision de ce qu’est l’entrée en dialogue des différentes cultures du monde. C’est une diversité et une culture-monde en même temps. »

1. Pour une littérature-monde, sous la direction de Michel Le Bris et Jean Rouaud, Éditions Gallimard, Mai 2007, p. 42.///Article N° : 11285

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