L’ombre du mal n’a pas de couleur

Une famille ordinaire

De José Pliya
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Les grosses boîtes en bois des radios des années 40 envahissent le plateau, tandis que s’en échappe un jazz suave et que se dressent sur le mur de fond de scène les ombres de l’expressionnisme allemand et l’infini des foules nazies. Hans Peter Cloos a choisi de monter la pièce de José Pliya en convoquant les fantômes du nazisme, spectres surplombant la scène et peut-être pas si loin de dominer encore nos vies.

Le défi que pose la pièce de Pliya est l’un des plus difficiles à surmonter au théâtre : comment donner toute sa portée de parabole à ce qui ne pourrait finalement n’être qu’une tranche de vie, qu’un fait divers bien ancré dans l’épaisseur du réel. La pièce met en scène une question universelle et intemporelle, celle de la violence des hommes, une violence qui se love au creux de l’humanité sans crier gare et qui peut surgir dans le plus ordinaire des foyers, cette violence qui transforme en bourreau l’homme le plus insignifiant et le mutisme, le déni qui accompagne cette violence dont on entretient l’ignorance. Mais cet enjeu universel, Pliya a choisi de le mettre en scène dans un contexte historique très précis et délibérément en dehors de l’espace où l’assignaient ses origines africaines. La pièce convoque avec une minutie réaliste l’Allemagne de la seconde guerre mondiale et la vie des Allemands civils loin du front : une simple famille de Hambourg dans sa vie quotidienne de 1939 à 1945. Nous sommes dans le petit appartement où vit la famille Abraham, la cuisine étroite où s’affaire Elga, la mère, la salle à manger, pièce commune où l’on se réunit autour de la table familiale pour partager un repas, partager du rêve ou de la frustration. Mais ce réalisme historique et sociologique qui crée l’épaisseur de la pièce et lui donne également un cachet particulier ne doit pas occulter la force de la parabole.

L’Allemagne de la guerre n’est ici qu’un détour, un prétexte pour atteindre un enjeu plus universel. On ne peut enfermer la pièce dans son contexte historique, ce contexte n’est qu’un habillage, une matière de partage, ce n’est pas le fond de l’histoire. Et Hans Peter Cloos, lui-même Allemand et bien sûr marqué par cette histoire, a su sans doute plus que d’autres dépasser cet aspect de la pièce pour atteindre son centre névralgique et le faire irradier. Il n’a pas choisi de jouer avec un décor réaliste, ni avec une grande table dominicale, comme l’avait fait récemment Denis Marleau dans sa mise en scène du Complexe de Thénardier.
Cette table de partage, d’échange de négoce que l’on retrouve souvent dans la dramaturgie de Pliya, autel eucharistique autour duquel les personnages se livrent un combat sacrificiel est escamotée dans la mise en scène d’Hans Peter Cloos. Ce qui est sans doute d’autant plus déconcertant que la dimension du rituel est au contraire convoquée avec force à travers le personnage de Dörra, la belle-fille, qui livre l’histoire terrible du bourreau de Majdanek… en se barbouillant le visage de sang. Ce bourreau qui n’est autre que Julius, son époux qui la néglige, n’a plus d’amour pour elle, mais parle dans son sommeil durant ses permissions. Le théâtre se fait espace d’exorcisme, la transe musicale qui la traverse alors, puisqu’elle chante à un micro, comme s’il s’agissait d’une prestation radiophonique, exprime le surgissement de la violence qui éclabousse autour d’elle et gicle sur son visage, avec en contrepoint le sirop anesthésique qui suinte des radios. A l’avant scène la violence se fait matière où Dörra plonge les mains, alors qu’une autre violence reste muette, spectrale et hypnotique sur le fond de scène. Toute l’esthétique du plateau est construite sur cette dichotomie, une tension extrême sans doute très difficile à tenir pour les comédiens pour ne pas être désarçonnés et rester lestés sur scène. Surtout pour les jeunes comédiens : comme Laure Wolf sans doute trop fluette et univoque dans son jeu déluré et Matthias Bensa qui incarne un Julius qui manque de profondeur et de complexité. Roland Bertin, en père de famille sur la touche prêt à vivre la guerre par procuration, a plus de poids pour cette mise sous tension extrême et Christiane Cohendy résiste également assez bien en belle-mère possessive. Quant à Vera, celle qui incarne la mémoire d’aujourd’hui, une mémoire abusée déformée, errante, Berangère Allaux parvient à lui donner une densité remarquable. Si la famille est ordinaire, les personnages ne le sont pas ou le sont trop et c’est bien là la force du théâtre de Pliya : offrir aux acteurs une partition fascinante et terriblement difficile à la fois pour tenir la note juste. Un spectacle qui travaille sur la résonance et dont les vibrations continuent d’ébranler la conscience longtemps après que le rideau soit tombé.

Une famille ordinaire

Texte de José Pliya
Mise en scène : Hans Peter Cloos
Costumes : Marie Pawlotsky
Lumière : Nathalie Perrier
Musique : Pygmy Johnson
Vidéo : Camille Pawlotsky.
Avec Roland Bertin, Christiane Cohendy, Bérangère Allaux, Laure Wolf, Matthias Bensa.///Article N° : 9827

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Les images de l'article
© Hervé Bellamy
© Hervé Bellamy




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