Editorial

La nécessité de l'art

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« La question que nous posons est celle des outils dont nous disposons aujourd’hui pour dévorer le monde, pour dire notre appétit du monde ».
Kossi Efoui, entretien avec Sylvie Chalaye, Théâtre Public n°158.

Non, les artistes africains ne cherchent pas à rattraper le train. Laissons les comparaisons de côté : elles sont superflues, réductrices, bourrées de malentendus.
Non, ils n’ont pas à être africains, traditionnels, authentiques etc. Laissons tomber tout ce qui leur refuse leur contemporanéité.
Non, ils ne sont pas toujours matiéristes, récupérateurs, éboueurs. Ils choisissent les matériaux qui les branchent pour exprimer ce qu’ils ont dans le ventre.
Ce dossier nous appelle à laisser les généralités malodorantes et reconnaître à l’artiste son irréductibilité, son engagement d’homme, son originalité propre. Il nous encourage à aborder les oeuvres pour ce qu’elles sont et non pour ce que nous avons besoin qu’elles soient, miroirs exotiques de nos manques et de nos fantasmes. Il nous enjoint de cesser de faire de la différence culturelle la panacée de notre pensée de l’Autre : c’est pour lui permettre d’exister que l’on a « généreusement » mis cette différence en exergue, mais cela conduisit à faire de l’art contemporain fait en Afrique un genre, « l’art africain » – un objet figé mêlant tradition, pureté et authenticité. En faisant mine de le reconnaître, on l’a méconnu et mis à distance, lui assignant un rôle et une place, bien sûr inférieurs, mineurs, reflets d’un rapport de force économique. Les Cubistes, déjà, magnifiaient l’art nègre sans se soucier du sens et de la fonction des objets qu’ils exaltaient…
La réponse des artistes d’Afrique qui réagissent est de refuser l’identification, sans pour autant renier leur environnement, leur culture, et surtout leur expérience puisée comme chacun aux quatre coins du monde. Face à la demande de « faire africain », qui mène inéluctablement au décoratif et au divertissement, ils se saisissent des formes pour mieux les pervertir. Leur inventivité est une lutte de libération.
Qu’est ce qui fait la qualité d’une œuvre d’art ? Les tripes de l’auteur, sa façon d’interroger son temps, son monde, son être multiple, et de restituer ses découvertes, ses intuitions, dans une forme nouvelle, dans des images et des symboles bourrés de sens et de valeur, qui permettent à l’œuvre de se suffire à elle-même, sans pédagogie superflue.
La qualité de l’œuvre est sa nécessité, non celle d’un discours politico-social obligé, mais celle de l’ouverture qu’elle permet, la force qu’elle donne et la sensation qu’elle apporte, en rendant perceptible ce qui ne se dit pas, ce qui ne se voit pas. C’est quand l’artiste réussit cela qu’il fait avancer l’humanité.
En interrogeant l’être, il en appelle à l’utopie et c’est en cela qu’il gêne et qu’il agace. L’art qui ne dérange pas n’est pas de l’art. En dégageant une autre sensibilité, il conteste la logique sociale dominante, celle qu’entretient la domination économique.
Sa nécessité, c’est de nous ouvrir à l’appétit du monde.

///Article N° : 2215

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