La cohée du lamentin. Poétique V

D'Édouard Glissant

 » Agis dans ton lieu, pense avec ton monde « . Cette maxime de l’auteur ressassée dans plusieurs essais convient au cinquième volume de sa poétique : La cohée du lamentin. Ce titre, inintelligible au non Martiniquais, renvoie à un lieu géographique bien précis au pays d’Aimé Césaire. Voici comment l’auteur tente de le justifier :  » Cohée : ne se rencontre que dans cette baie des Flamands, au long de la mangrove : La cohée du lamentin. Le mot vient-il de la langue créole ou de la langue française ? D’accorer, peut-être ? Accorer un navire pour le réparer.  » (p. 39). C’est dire combien le paysage est fondamental dans la poétique glissantienne :  » Nous commençons à fréquenter les paysages non plus seulement comme de purs décors consentants, propices ou non, mais comme de véritables machines à induire, très complexes et parfois inextricables. Ils nous conduisent au-delà de nous-mêmes et nous font connaître ce qui est en nous. Ils sont solidaires de nos fatalités. Ils vivent et meurent en nous et avec nous.  » (p. 92).
De ce point de vue, La cohée du lamentin prolonge le premier essai de l’auteur, Soleil de la conscience, dans lequel il méditait dès 1956 sur sa première rencontre en Métropole avec le paysage français – à la fois proche et lointain -, qui lui fit prendre conscience de son identité antillaise, mieux de sa double identité d’Antillais, descendant d’esclaves martiniquais, et de Français, né dans un département d’outre-mer. Ce retour à la terre sert également de prétexte à Glissant pour revisiter certains thèmes qui lui sont chers : la digenèse qu’il oppose à la genèse, la pensée archipélique qu’il oppose à la pensée de système, l’Identité-Relation qu’il oppose à la Racine unique, la totalité à l’unité, les Amériques à l’Amérique, le Tout-Monde à l’Empire, les territoires à la terre, la démesure à la mesure, la mondialité à la mondialisation etc.
On notera par exemple le besoin de l’auteur de créer des néologismes. Dans ce dernier essai, il propose le mot  » excipit « . Selon lui, l’excipit devrait être accepté, par référence à l’incipit comme la fin ou le résumé ou l’écume tremblante d’une parole, d’une pensée. Si dans l’ensemble l’essai ne présente (comparativement à l’œuvre de l’auteur) aucune originalité notable, il a l’énorme mérité d’être servi par une langue élégante. Et ce n’est pas un hasard si les textes les mieux réussis dans cet essai, sont ceux qu’Édouard Glissant consacre à Aimé Césaire et Saint-John-Perse.

Édouard Glissant, La cohée du lamentin. Poétique V (Gallimard, 2005)///Article N° : 4163

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