L’Entre-deux rêves de Pitagaba conté sur le trottoir de la radio

De Kossi Efoui

Une danse de mort contre l'oppression
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Il y a un an, jour pour jour, Carnaval était passé par là, par ce carrefour où se retrouvent aujourd’hui deux bouffons, deux clowns pitoyables couverts des oripeaux qui restent de la fête, deux morts vivants ressuscités, venus du fond de la souffrance, deux revenants masqués, le visage cadavérique, venus parler venus dire, venus convoquer l’histoire : Parapluie et Parasol, l’eau et le feu, l’homme de l’Atlantique et l’homme des hautes herbes, deux langues, deux lames, deux  » couteaux tirés  » qui s’emparent de la parole, qui soufflent le chaud et le froid et traînent l’histoire en place publique, celle des  » événements « , comme ils disent, qui sont venus au quartier du Port ravager le carnaval : répressions, rafles, exécutions sommaires ; celle de Pitagaba, boxeur dansant sous les balles, fauché en pleine jeunesse… Mais lui n’est pas mort, il est dans cet entre-deux rêves du coma, cette suspension de la conscience qui a fait peut-être naître Parasol et Parapluie, ces vaines protections, ces vains génies climatiques, il est dans cette état de veille fœtale qui conjure les origines et appelle la Mère. Pitagaba est un peu une allégorie de l’Afrique assassinée, lutteur impuissant devant les balles, fragile, vulnérable en dépit de sa force, de sa musculature, de son adresse, de son génie. Face aux bulldozers de la dictature quelle résistance est possible ? Celle justement du rêve, de ce carrefour de paroles subversives, c’est la parole fantomatique, la parole du retour. Cette parole boomerang qui vient parasiter les ondes et dont le travail musical de Bertrand Binet rend assez bien le parasitage radiophonique qui remonte des enfers. Les esprits parlent sur la radio et continuent d’occuper le trottoir.
Le travail esthétique de Françoise Lepoix est remarquable. Avec Anne Leray qui a conçu les masques et les accessoires, elle a retrouvé des figures de Callot, ces personnages des danses de mort sortis des troupes carnavalesques de la Commedia dell’arte. Leur travail plastique convoque des images d’une grand force ; on songe à l’univers de Bosch et à ces fantasmagories tout aussi infernales qu’humaines qui hantent sa peinture. Le jeu de Jean-Quentin Châtelain et de Frédéric Leidgens est étonnamment désincarné, ils ont quelque chose des marionnettes macabres du carnaval vénitien. On sent le squelette tintinnabuler sous les oripeaux des costumes, on sent aussi les voix d’outre-tombe qui les habitent sans perdre pour autant l’humour et la drôlerie de ces personnages, car ce sont aussi des clowns tragiques. Beaucoup plus « charnel  » est le rôle de la mère, de cette piéta italienne que joue Anisia Uzeyman avec ses tripes, cette pleureuse des bas-fonds qui fait vivre les entrailles et convoque le cri de la chair. Avec elle la parole se brouille et vomit des hurlements de douleur, mais ne sont-ils pas aussi les hurlements de l’enfantement, les hurlements de la vie, même si « elle est une peau de banane   » comme le dit à la fin Parasol.

au Lavoir Moderne Parisien
dans une mise en scène de Françoise Lepoix///Article N° : 2998

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