Rentrée littéraire 1 : Rendre visible l’invisible (1)

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C’est la rentrée littéraire ! En France, on recense la sortie de 555 romans dont 1/3 d’étrangers pour 2/3 de l’hexagone. Tous les médias en parlent, font leur sélection, leurs paris sur les prétendants aux prix littéraires. Dans cette ébullition rituelle, Africultures a choisi de vous parler des problématiques de l’édition, de ses dynamiques et enjeux trop souvent minorés. Avec les vidéos Un certain regard, Africultures vous entraîne également au plus prêt des acteurs du livre. Sans oublier nos coups de cœur !

Ces quinze dernières années, on parle de plus en plus des littératures africaines en France. Un palier a sans doute été franchi depuis qu’Ahmadou Kourouma a remporté en 2000 le prix Renaudot pour son roman Allah n’est pas obligé. Probablement a-t-il ouvert la porte à tous ces écrivains du continent qui ont reçu des prix dans les années qui ont suivi (2).
Plusieurs débats se sont alors développés, tandis que Tzvetan Todorov publiait La Littérature en péril (3). Différentes voix ont fait entendre leur souhait de rompre avec le centre, avec les étiquettes, avec les frontières géopolitiques et littéraires. On pourrait évoquer, entre autres, l’entretien « Écrivains d’Afrique en liberté », publié dans Le Monde en 2002 (4) et, quelques années plus tard, le désormais célèbre manifeste Pour une « littérature-monde » en français (5).
À plusieurs reprises, Africultures a eu l’occasion de chroniquer le festival Étonnants Voyageurs (à Bamako (6), à Brazzaville (7) et à Saint-Malo (8)), un festival qui souhaite « dire le monde » à travers les livres, hors de Paris ou de la France. En 2012, les Étonnants Voyageurs ont rejoint la World Alliance, réunion internationale de plusieurs grands festivals littéraires. La barrière des sphères linguistiques semble ainsi en passe d’être franchie, avec l’élargissement de ces « transhumances littéraires » (9).
Voici donc des œuvres récompensées, des auteurs qui trouvent des publics, des festivals itinérants et des réflexions qui ouvrent de nouvelles fenêtres sur le monde. Dans un contexte de mondialisation, la présence littéraire africaine se fait aujourd’hui le reflet d’une véritable mondialité. Et alors que septembre pointe son nez, la rentrée 2013, avec les sorties qui sont annoncées, promet une fois de plus d’être riche et diversifiée (10).
« Le marché du livre est l’une des composantes les plus patentes des échanges culturels internationaux » (11)

Nous empruntons cette assertion à l’ouvrage de Nadège Veldwachter Littérature francophone et mondialisation. Tout d’abord, parce qu’il est question d’un marché. C’est peut-être une évidence, mais il est toujours bon de rappeler que les livres sont commercialisés, ce qui se traduit par des chiffres de vente. Que représentent les fameux best-sellers africains sur le marché français ? Quelques milliers, voire quelques dizaine de milliers d’exemplaires vendus (12). La littérature africaine n’a jamais été en tête des ventes de librairie, mais elle demeure une niche, un secteur éditorial qui a assuré, et continue d’assurer la reconnaissance de quelques catalogues français. Citons par exemple Hatier, Albin Michel, le Seuil, Gallimard, Actes Sud…
La question du label est sans cesse posée au sujet de l’édition de littérature africaine. Pourquoi, en effet, être forcément étiqueté « écrivain africain » lorsque l’on publie en France un ouvrage ayant pour toile de fond la critique musicale ? (13) C’est cette question de la catégorisation systématique qui pousse le Haïtien Dany Lafferière à écrire en 2008 Je suis un écrivain japonais. C’est peut-être aussi ce soucis de sortir d’un cadre qui pousse Alain Mabanckou à publier Demain j’aurai vingt ans (2010) dans la collection « blanche » de Gallimard, et non plus chez « Continents Noirs ». Une chose est sûre, au-delà des idéologies que peut sous-tendre tel ou tel « encart africain », les éditeurs ont besoin de slogans pour capter l’attention du lectorat dans une société donnée. En s’adressant à un lectorat français, ces slogans convoquent des images et font appel à des représentations. Ils ont par exemple l’avantage de faciliter l’insertion de tel roman togolais sur un marché français où, sans doute, pas plus d’une personne sur cinq ne sait situer le Togo sur une carte.
Ces débats ne sont pas nouveaux, mais ce qui fait la différence entre l’édition de littérature africaine des années soixante et celle d’aujourd’hui, c’est que nous sommes désormais dans un période d’échanges et que des territoires comme la France ont peu à peu assimilé les « ailleurs littéraires ». Alain Patrice Nganang remarque alors que : « Trop rapidement les textes [des écrivains africains contemporains]sont écrasés sous des regards qui en eux voient des applications soit de « l’engagement », de la « postmodernité », ou de la « postcolonie » : si ce n’est la continuation de la vision du monde « baroque », du rire « rabelaisien », ou alors du concept de la « créolité » (14) ». Dans cette idée, l’écrivain africain doit choisir « d’être ceci », ou bien « refuser d’être cela », mais il doit toujours se situer dans l’adhésion ou le refus.
Assez paradoxalement, il n’est plus du tout révolutionnaire d’affirmer « je suis un écrivain tout court ». Peut-être parce que ces « écrivains tout court » sont édités par des éditeurs prestigieux et que leur choix du décentrement est aussi devenu un argument de vente et de médiatisation (15). « L’économie globalisée et les régimes migratoires qu’elle entraîne à sa suite nous placent dans une situation particulière qui est celle d’une communication qui doit tenir compte de l’institutionnalisation universelle d’une pensée de la différence », écrit Nadège Veldwachter (16).
Les lieux de l’édition et le choix du lecteur

« Dans une époque d’accentuation de la mondialisation des échanges et du commerce, l’édition semble traversée de logiques territoriales contradictoires : ancrage national/régional et internationalisation » (17), notent Bertrand Legendre et Christian Robin. L’activité éditoriale se situe toujours dans un territoire donné, quelles que soient les dynamiques qui le traversent. Dans un espace tel que la France, l’édition de littérature africaine devient alors une garantie d’ouverture intellectuelle, un nouveau souffle pour une littérature en français parfois accusée de nombrilisme. À une époque où l’on déplore un resserrement identitaire et « une peur de l’autre », elle se fait, enfin, le reflet d’une société traversée par le monde entier.
Dans ce contexte, c’est l’éditeur de littérature africaine qui se positionne en chef d’orchestre : c’est lui qui se fait l’arbitre des tendances et des besoins du lectorat (18). Tout en essayant de capter « l’air du temps », cet éditeur de création bouscule aussi les habitudes. Il prend parfois le risque de rompre avec l’horizon d’attente des lecteurs (19).
Rappelons alors qu’il n’y a pas que les auteurs qui circulent, il y a aussi les livres. L’édition française de littérature africaine est efficacement diffusée dans le monde francophone, mais l’édition africaine de littérature l’est de plus en plus dans le monde. Plusieurs initiatives de diffusion lui apportent une visibilité qu’elle n’avait pas jusqu’il y a peu. Des catalogues se développent sur des interfaces Web comme [Afrilivres] ou [l’African Books Collective] et des projets de diffusion comme [L’Oiseau Indigo] ou Les Classiques Ivoiriens soutiennent la visibilité et la commercialisation de ces productions. N’oublions pas non plus le travail mené par [l’Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants] autour de l’achat des droits pour des œuvres africaines initialement éditées au Nord et ensuite coéditées au Sud.
La rentrée littéraire concerne aussi l’édition africaine (20). Tous ces projets existent, se développent et interagissent souvent. Et c’est alors aux lecteurs de réaliser la démarche militante, ou simplement curieuse, d’aller à la découverte de ces autres livres.
Rendez-vous à Arles, à Abidjan, partout dans le monde… et tout à l’heure sur Internet

Nous parlions tantôt des événements. Le 21 septembre prochain, ce sera le « Jour B », la journée internationale de la bibliodiversité, qui consiste depuis 2009 à diffuser et promouvoir l’édition indépendante en Amérique latine, en Afrique, en Europe, en Asie… L’événement est à suivre prochainement sur [http://eldiab.org] et le site Internet de l’Alliance Internationale des Éditeurs Indépendants.

Du 1er au 3 novembre 2013, le festival Paroles Indigo se tiendra à Arles « autour de l’idée de diversité linguistique et des langues comme lieux de création » (21).

Le même mois (du 5 au 9 novembre 2013), c’est le Salon International du Livre Africain qui sera organisé à Abidjan, avec pour ambition de représenter un « Hub du livre d’Afrique francophone » (22). L’édition de jeunesse ne sera pas en reste puisque le Salon du livre et de la presse jeunesse de Seine-Saint-Denis aura lieu du 27 novembre au 2 décembre 2013 avec, comme chaque année, la présence des éditions Ruisseaux d’Afrique du Bénin (23). L’association D’un Livre à l’Autre organise la troisième édition du Salon du livre jeunesse africain le 14 et le 15 décembre 2013, à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine) (24). Mentionnons encore le 1er Salon International du Livre en Martinique, qui aura lieu du 5 au 8 décembre 2013 (25).
La présence de l’édition africaine dans des salons du livre n’est pas nouvelle. En 1968, l’Unesco organisait déjà la Première exposition internationale du livre africain à Yaoundé ; dans les années 1980, la librairie l’Harmattan occupait un important stand au Salon du livre de Paris. On pouvait alors y découvrir de nombreuses publications africaines. Ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui, c’est que ces événements ne sont que des rendez-vous. Le livre africain est constamment visible sur Internet et les éditeurs expérimentent de nouveaux modes de diffusion/distribution. Comme nous l’expliquent Walter Bgoya et Mary Jay, membres de l’African Books Collective : « En cette ère numérique, les éditeurs envoient des fichiers par e-mail, afin qu’ils puissent être ensuite téléchargés à partir des imprimantes numériques d’ABC. Toutes ces possibilités de marketing numérique, à travers Internet, par l’utilisation de tous les moyens disponibles, ne feront que continuer de croître » (26).
Que lirez-vous demain ?

Alors que l’obstacle de la visibilité de l’édition africaine semble être sur le point d’être franchi, il est sans doute bon de rappeler que les éditions CLÉ de Yaoundé ont réédité en 2011 un recueil de nouvelles d’Henri Lopes (27) et un recueil de poèmes de Sony Labou Tansi en 2012 (28). Nous parlions tout à l’heure de slogans… sur l’enseigne de la vénérable maison camerounaise, une inscription, sans doute un peu effacée par le temps. Il y est écrit lisez africain !

1. Nous empruntons cette formule à l’article de Zoé Norridge, Charlotte Baker, Elleke Boehmer, « Introduction: Tracing the Visible and the Invisible through African Literature, Publishing, Film, and Performance Art », dans Research in African Literatures, vol. 14, n° 2, summer 2013, p. VIII.
2. Alain Mabanckou, Léonora Miano, Scholastique Mukasonga, Tierno Monénembo, Muriel Diallo.
3. Selon Todorov, une conception étriquée de la littérature, qui la coupe du monde dans lequel on vit, s’est imposée dans l’enseignement, dans la critique et même chez nombre d’écrivains.
4. « Écrivains d’Afrique en liberté » (Kossi Efoui et alii), Le Monde, 22 mars 2002.
5. « Pour une « littérature monde » en français »Le Monde, 15 mars 2007.
6. Cf. [Article n° 2812].
7. Cf. [Article n° 11513].
8. Cf. [Zoom n° 53].
9. Cf. [Article n° 11338].
10. Cf. Murmures rentrée littéraire 2013…
11. Nadège Veldwachter, Littérature francophone et mondialisation. Paris : Karthala, 2012, p. 7.
12. Il se serait vendu 80 000 exemplaires de Verre Cassé d’Alain Mabanckou, entre 2005 et 2009. Cf. Dominique Mataillet, « Le phénomène Mabanckou », Jeune Afrique, n° 2509, 8-14 février 2009.
13. Remington, de Mamadou Mahmoud N’Dongo (Gallimard, 2012).
14. Patrice Nganang, Manifeste d’une nouvelle littérature africaine. Paris : Homnisphères, 2007, p. 11.
15. En atteste l’important succès du festival Étonnants Voyageurs à Brazzaville (2013) et des nombreux médias qui ont suivi l’événement.
16. Nadège Veldwachter, Littérature francophone et mondialisation. Paris : Karthala, 2012, p. 9.
17. Bertrand Legendre, Christian Robin, « Avant propos », dans Figures de l’éditeur. Paris : Nouveau Monde Éditions, 2005, p. 11.
18. Joseph O. Okpaku Sr., « The publisher and his society », dans 200 écrivains africains à Lagos. Paris : Nouvelles du Sud, 1992, p. 109.
19. Voir le propos de Bernard Magnier : [Article n° 10787].
20. Voir nos différentes dépêches consacrées à la rentrée littéraire « en Afrique » : …
21. Cf. [http://www.loiseauindigo.fr/category/festival].
22. Cf. [Article n° 11532].
23. Cf. [Ruisseaux d’Afrique] (Afrilivres).
24. Cf. [Murmure n° 12959].
25. [http://www.region-martinique.mq/blog/1er-salon-du-livre-en-martinique-inscrivez-vous/].
26. « In this digital age, publishers send files by e-mail for upload to ABC digital printers and the opportunities for digital Internet marketing, utilizing all means available, will only continue to grow ». Cf. Bgoya (Walter), Jay (Mary), « Publishing in Africa from Independence to the Present Day », dans Research in African Literatures, vol. 14, n° 2, summer 2013, p. 30.
27. Cf. [Notice n° 14040 (Africultures)].
28. Cf. [Article n° 11492].
///Article N° : 11756

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